LA VOLONTÉ
La question de la volonté, la question qui en est le corollaire inséparable, la question de la liberté, sont préjugées dès que l'homme affirme, décide, agit. La pensée, toutefois, peut s'exercer dans les diverses sciences sans se préoccuper de la vérité ou de l'illusion que comportent la volonté et la liberté. Cet examen, au contraire, dépasse et suspend tout autre examen si la pensée veut pénétrer la réalité des choses. Car nous ne connaissons rien, ni le monde, ni nos semblables, ni nous-mêmes, sinon par nos représentations; nous faisons des lois de notre esprit les lois de l'être, de l'univers qui nous est intelligible l'univers existant ! Que sont nos représentations? Nous parlons, tous et toujours, comme si nos représentations étaient bien les
nôtres, comme si elles dépendaient de nous et si nous dominions sur elles! Quelle est leur nature? Nous sommes des personnes, et, par une longue suite de dégradations insensibles nous étendons la personnalité jusqu*aux derniers confins de la vie, jusqu'au domaine de l'existence inerte ! Que sommes-nous en nous-mêmes?
Renouvier rappelle la définition que donnaient de Fâme les philosophes de l'antiquité : « une chose soimouvante ». Si l'on ôte le préjugé de la substance, de la force ou de la cause substantielle, la définition convient à notre commune expérience. « Dans le cours des représentations qui se groupent ou se succèdent pour constituer ce que nous sommes, lorsque nous pensons avoir la direction de nous-mêmes, nous identifions surtout notre conscience avec celle de nos représentations qui, à chaque moment, semble se produire sans cause efficiente antérieure, c'est-à-dire se causer d'abord, ensuite déterminer les autres » K
Nous constatons, nous concluons que la volonté intervient quand nous suscitons nos représentations, quand^ produites dans notre conscience, après les avoir contrôlées, nous retenons les unes et bannissons les autres, quand la divergence et l'opposition des actes humains accentuent l'indépendance de la représentation qui suscite, examine, retient ou bannit, quand un motif d'ordre différent, appelé ou maintenu, neutralise une passion déjà régnante, en triomphe et l'extirpe.
La volonté peut donc être conçue comme une cause dont les actes sont les volitions. Mais elle n'est pas un pouvoir séparé des autres fonctions, ni une faculté distincte des motifs et qui juge ces motifs, ni une repré-
La Philosophie de Charles Renouvier,,. p. i83.
sentation plus puissante que les autres et qui les emporte. La volonté est présente à Torigine des séries de représentations qui forment la pensée réfléchie; elle est présente à chacun des changements de chacune de ces séries. La thèse que M. Séailles signale comme la thèse originale de Renouvier^ qui nous place, d'après le jugement de M. Milhaud, au cœur même de la doctrine du philosophe ^ la thèse néocriticiste est que la volonté appartient à la représentation, en est une partie constitutive. La représentation a pour caractère d'être volontaire ; elle-même se fixe ou se dissipe, se lie à telles autres représentations ou s'oppose à elles ; selon l'expression de Renouvier, la représentation est « automotive ». Telle est la donnée même de la conscience ; avec elle nous restons dans le phénoménisme.
La volonté qui peut modifier la succession, la durée, la valeur des représentations, rompt les séries qui se seraient naturellement produites. Elle établit une loi d'un ordre nouveau et d'un ordre éminent : l'individualité de la personne. Sans doute le moi intervient dans toutes les représentations, mais il y est souvent mêlé à des éléments étrangers. La représentation, comme telle, n'est pas « un principe d'individuation ». La mémoire donne au moi sa permanence mais elle ne nous conduit pas, seule, à voir dans ce moi autre chose qu'un fragment de l'ordre total. Les passions différencient les hommes, mais elles sont autant de liens qui enchaînent la conscience aux lois du monde. « Lorsque paraît ce pouvoir, non point cette entité, cette puissance, selon la valeur logique du mot, cette représentation toujours
* La Philosophie de Charles Renouvier^,, p. i83.
' Revue des Cours et Conférences,,, 16 mars i905, p. 90.
possible qui se pose avant toutes les représentatioi pour elles, contre elles, pour elle-même et contre el même, on peut dire l'individualité humaine constitu La synthèse de la mémoire avec ce pquvoir élève conscience au point culminant, et constitue essenti lement ce que nos langues et nos lois nomment ii personne » K
Toutes les fonctions sont transformées par la volor Avec la volonté ces fonctions ne sont pas seuleme elles se font. Ceci est manifeste surtout dans Tattenti et dans la réflexion. L'attention exige un effort p< maintenir la représentation à laquelle elle se joint ; réflexion n'est sérieusement exercée qu'avec le pou\ de se soutenir elle-même et de disposer à son gré représentations auxiliaires. Effort de l'attention, pou\ de la réflexion ressortissent à la volonté. « La consciei de la conscience, distincte, soutenue, continuée est i fonction volontaire, et, quand nous la possédons, in nous la donnons » ^.
La volonté est le trait distinctif de l'homme et l'animal qui résume tous les autres. Le développem du vouloir, le passage de la spontanéité simple à spontanéité libre marque l'avènement de la consciei humaine au sein de la nature.
Toutefois ce n'est ni complètement, ni d'une mani durable que l'homme passe de l'empire des lois à l'ai nomie. Susceptibles de se développer, les fohcti< volontaires sont également susceptibles de se dégrac 11 ne s'agit pas de dégradation morale, mais « du m vement naturel de descente qui de la nature autonoi
» Deuxième Essai.» 1»*^ édît., p. 2ii ; 2^ édît, t. I, p. 3o6. * Deuxième Essai,,, \^ édit, p. 219 ; 2^ édît, t. ï, p. 3i6.
nous ramène par l'affaiblissement et la fatigue au repos, et, à travers la rêverie, le rêve et le sommeil, à Toubli, à rinaction, à la nature purement instinctive de moins en moins consciente » K
Ce sont les fonctions volontaires que le sommeil atteint les premières, et si pleinement qu'il les supprime durant certaines périodes. Les songes ou le somnambulisme n'intéressent pas la conscience. La persistance inégale de l'imagination et de la mémoire, des séries de la pensée, certains effets de sensibilité et de locomotion, suffisent à expliquer ces phénomènes involontaires.
Pendant la veille, la volonté exerce une action variable sur les mouvements organiques. Quelques-uns lui échappent presque totalement et ne sortent pas du domaine biologique ; ce sont ceux qui correspondent aux fonctions propres de la vie, comme les mouvements du cœur ou de la respiration ; ce sont ceux qui succèdent à certaines impressions physiques, comme les réflexes. D'autres lui sont consécutifs. Des mouvements sont liés comme effets au pouvoir volontaire, ou bien encore la volonté, en modifiant les passions et en suspendant les représentations, transforme les mouvements correspondant à celles-ci et à celles-là. D'ailleurs, même dû à la volonté formelle, un mouvement ne se produit jamais sans que l'imagination ne l'envisage, sans qu'une fin ne se propose, sans qu'un motif n'existe. Biologiquement, les mouvements volontaires et involontaires ne présentent qu'une différence insignifiante ; la différence est dans l'ordre représentatif. « La volonté n'est ni un fait biologique, ni un fait directement lié à des faits biologiques... Elle appelle ou elle cesse de suspen-
* Deuxième Essai,,, fc édît, p. 228; 2e édît., t. I, p. 326.
dre une représentation, laquelle, en possession exclusive de la conscience, est immédiatement suivie de mouvement » K Broussais définissait la volition : « un acte du cerveau voulant » ; les métaphysiciens substantialistes la définissent : « un effet de la substance voulante ». Qu'est-ce que le cerveau voulant ? Qu'est-ce que la substance. ? Qu'est-ce que la vie ? Ceux qui les invoquent ne le savent pas ; ceux qui en parlent n'expliquent rien. Un quelque chose inconnu engendre des actes divers parce que ce quelque chose a la propriété de les produire. Ce raisonnement à la mode des personnages de Molière découvre une fois de plus le vide de la substance.
La volonté exerce son influence sur les affirmations. Mais ici également cette influence a des degrés ; parfois capitale, d'autres fois elle est nulle. Une impression sensible nous fait supposer qu'un objet est présent ; or cette sensation peut être une hallucination ; on affirme sans contrôle. Le retour fréquent du phénomène, l'état morbide qui s'y joint, les passions que l'hallucination met en œuvre troublent la conscience. La personne est transportée dans un monde imaginaire ; c'est la manie. « La volonté est subordonnée aux passions touchant des affirmations qui seraient contredites par l'universalité des hommes appelés à se prononcer, et par le sujet luimême s'il pouvait n'être pas intéressé » ^.
L'origine de l'hallucination peut se trouver aussi dans la sensibilité interne, dans une douleur ou un malaise dont le sujet cherche la cause. L'imagination d'un fait, ou d'un système appelé à rendre raison de certains phé-
» Deuxième Essai», \^ édit., p. 286 ; 2^ édit., t. I, p. 399. ' Deuxième Essai,., \^ édit., p. 299 ; 2*' édit, t. H, p. 9.
nomènes, conduit à Taffirination décidée de ce fait ou de ce système. La monomanie des idées part du même principe que la monomanie des actes.
La folie résulte de la suspension du contrôle rationnel. « Le fait primordial de la folie est, au point de vue représentatif, le vertige mental, ce passage de l'imagination du possible à celle du réel, ou d'une hypothèse, d abord avouée telle, à la connaissance prétendue d'une réalité. La transition s'opère sous l'empire d'une émotion vive, d'une passion ardente, d'une représentation prolongée, lorsque la volonté n'ordonne pas le jeu de la pensée, pour amener d'autres conclusions avant que l'habitude ait établi son pouvoir » K
Tels hommes qui ne sont pas comptés au nombre des fous n'ont pourtant pas la possession d'eux-mêmes. Lçs phénomènes du sommeil, les effets de la jalousie ou de la colère, les représentations déterminées par les spiritueux ou les narcotiques, montrent chez tous les êtres les éléments de la folie. Le principe de perversion est le même ; les degrés sont nombreux qui séparent la démence réelle des cas simples du vertige mental. Parmi ces cas de vertige se classent des faits de l'ordre mystique, certaines pratiques religieuses, le magnétisme, un grand nombre d'actions que d'habitude on ne considère pas comme morbides.
Sauf les exceptions où des troubles organiques, causes du vertige, nécessitent une intervention médicale, le remède est le même pour tous les cas et pour tous les êtres. Il consiste dans l'éducation de la volonté. C'est dans une éducation rationnelle de l'humanité et là seulement que se trouve la vraie solution et la grande
' Deuxième EssaL. i^e édit., p. 3ot ; 2c édit., t. II, p. 12.
eçpérance. « Rien n'a été générations successives (je destinés à la fortune, au pc développent dans un triste volontaires, au profit exclu jettit rhomme à l'acquis et puis de l'imagination parti< ticulière de chaque professi le contraint de dissimuler < mieux » K
Cette éducation se résun de douter. Qui apprend à sède le bon sens. Le doute et de la folie et de l'extase vertige mental '^.
Même quand ^ la pénétn aiguë unie à l'observation la nature, la portée, le rôle blême demeure encore enti 1er plus conformément à représentation volontaire aussi nécessaires que les tîons ? Le vertige mental r sonne, il est le premier dar mation, dans l'éducation d< conjurer sa menace et pare un mal nécessaire, partant il résister au vertige même
* Deuxième EssaL, i^c édit, p.
' La 2c édition de la Psycholog plication de la théorie du vertige, de Pascal, t. 11, p. 41-48.
Il ne le peut pas si toute représentation est déterminée en un sens unique par ses antécédents. Il le peut si les représentations automotives sont réelles. Dans la première hypothèse, les déterminations sont toutes autant de faits de vertige mental ; tout est vertige ou, ce qui revient au même, il n'y a plus de vertige. Dans la deuxième hypothèse, nous comprenons et nous qualifions les actes en les comparant aux actes possibles que la personne admettait ; la conscience réfléchit, s'oppose à elle-même, se régit elle-même. La deuxième hypothèse suppose la liberté. Quel est le caractère de la liberté ? Est-elle apparence, est-elle réalité?