II. — LE DÉTERMINISME
Si tout est nécessaire, le langage universel est inadéquat. Une grande partie des efforts qui ont lieu dans le monde et des discours qui s'y tiennent pivotent autour de l'idée du « pouvoir être autrement ». « Si tout est nécessaire, les jugements de moralité, les notions de droit et de devoir manquent de fondement dans la nature des choses. La vertu et le crime perdent leur caractère ; des sentiments, des passions, tels que le regret, l'espérance, la crainte, le désir, changent de sens, et ne se comprennent plus comme ils sont et comme on les observe. Les phénomènes sont tout ce qu'ils peuvent être, et nous devrions réformer nos maximes et nos humeurs si nous le pouvions. Il est absurde, en effet, d'apprécier l'acte de l'animal homme avec d'autres règles que l'acte de l'animal quelconque, ou même que la
modification utile ou nuisible d'un objet inanimé » *.
Si tout est nécessaire, l'eireur est légitime ; elle est réelle, elle est nécessaire aussi bien que la vérité. S'il est nécessaire, le faux devient vrai comme nécessaire, La nécessité peut produire demain une loi nouvelle ruinant les fondements de notre raison d'aujourd'hui. Les hommes disputent nécessairement et ces disputes nécessaires sont frappées de frivolité. Il n'y a plus de vérité 2.
On joint souvent à la théorie de la nécessité la théorie du progrès et l'on croit au progrès nécessaire. On perd alors le vrai sens du progrès sans corriger les inconvénients de la nécessité. Faux et vrai, mal et bien existent au même titre parce que nécessaire. Le vrai, le bien c'est ce qui est puisque inévitablement cela doit être. Les événements comme les individus perdent toute moralité. Notre activité se mesure sur les passions qui nous dominent ou sur ce que nous attendons de l'avenir, mais notre ignorance et les démentis donnés à notre attente nous rendront inactifs et indulgents si nous sommes sages, à moins que, fanatiques pour atteindre nos fins, usant des moyens dont se sert la nécessité elle-même, seule loi, le crime ne nous paraisse légitime ^.
La liberté nous apparaît donc comme une donnée naturelle de la conscience, comme le fondement de nos jugements pratiques. Il n'en résulte pas logiquement qu'elle soit réelle. Les faits volontaires semblent ne pas être produits par une loi antérieure ; mais une loi peut les envelopper cependant et demeurer inconnue ;
' Deuxième Essai.,, fc édit., p. 325-326 ; 2e édît, t. H, p. Sy. ' Deuxième Essai,,, i»"e édit., p. 327 ; 2« édit., t. H, p. 58-59. ' Deuxième Essai,,, fc édit., p. 327-328 ; 2c édit., t H, p. 59-60.
nous serions alors déterminés spontanément, nous consentirions à choisir ce qui a été choisi pour nous. La nécessité saurait nous faire accomplir librement ce que nous ne pouvons pas ne pas faire ^
Par suite, la liberté est tout autre chose qu'un fait d'expérience. On ne conteste pas un fait sensible, or on conteste la liberté. Le seul fait indéniable est le jugement relatif à notre liberté ; il est partout présent dans la vie pratique ; néanmoins son objet peut être illusoire.
m. — L INDIFFERENTÏSME
Trop de partisans de la liberté Font considérée comme indifférente ; ils séparent la volonté des représentations auxquelles s'attachent des motifs et des fins. La liberté se détermine, d'après eux, dans des cas où nul choix, par raison ou par passion, ne serait possible. Quand la volonté s'ajoute aux mobiles c'est comme quelque chose qui n'a aucune connexion avec eux.
Les partisans de la nécessité triomphent facilement d'un tel système. Une volonté indifférente produirait ses actes au hasard ; il n'y a pas de volonté semblable. Un homme ayant conscience de son acte a aussi conscience d'une fin de cet acte, d'une fin qu'il se propose d'obtenir et qui lui parait préférable à une autre. S'il en doutait, l'acte serait suspendu comme le jugement.
Moralement, une volonté indifférente ne produirait
^ Deuxième Essai,» i'*'^ édit., d. 329-33o ; 2e édit., t. Il, p. 61-62.
que des actes arbitraires. Un homme déterminé au hasard, n*a ni mérite, ni responsabilité. Intellectuellement, une volonté indifférente ne serait pas déterminée à s'affirmer la vérité de ce qu'elle juge vrai ! Que devient la vérité?'.
Nécessité et liberté d'indifférence présentent le même vice intrinsèque. L'indifférentisme imagine une volonté séparée du jugement, séparée de l'homme raisonnable ; le déterminisme imagine une volonté déterminée dans la mesure où elle est motivée, suivant toujours la dernière détermination de l'entendement. L'un et l'autre isolent la volonté de la représentation intellectuelle et passionnelle, la rendent indifférente.
Or, jamais la volonté n'est indifférente ; c'est l'abstraction personnifiée de la volonté que l'on a pu concevoir ainsi, mais cette abstraction n'est rien. Contre la thèse de la nécessité, il faut observer que la volonté ne suit pas les déterminations intellectuelles et passionnelles ; ces détermii^ations l'impliquent au contraire. Contre la thèse de l'indifférentisme, il faut observer que la volonté s'accompagne sans cesse de représentation, qu'elle n*apparait pas ailleurs que dans l'intervention d'un motif automoteur^. « La liberté que nous pouvons admettre est ce caractère de l'acte humain, réfléchi et volontaire, dans lequel la conscience pose étroitement uni le motif et le moteur identifiés avec elle, en s'aflfirmant que d'autres actes exclusifs du premier étaient possibles au même instant. Cette possibilité, apparente ou réelle d'ailleurs, est le titre le plus net de la liberté, l'élément le plus clair de sa définition » ^.
ï Deuxième Essai», \^ édit, p. 33o-334 ; 2^ édît., t. H, p. 63-67. ' Deuxième Essai,., i^f édit., p. 335-337 ; 2c édit., t. H, p. 68-72. 3 Deuxième Essai,., ir« édit., p. 339 ; 2<^ édit., t. H, p. 73-74.
Ce n'est pas l'usage de la liberté, c'est l'inertie qui amène le vertige mental. Faire acte de liberté, c'est, d'une part, suspendre la détermination imminente, et, d'autre part, c'est comparer, délibérer, intervenir dans les actes ; la liberté oppose son veto, c'est l'une de ses fonctions ; ce n'est point la seule, la liberté évoque aussi de nouveaux motifs. La loi pratique fondamentale est moins de faire un bon usage de sa liberté que d'en faire usage ; le devoir essentiel de l'agent libre c'est d'être libre'.