‹ La philosophie religieuse de Charles RenouvierChapitre 20 sur 70 · IV. — LES PRINCIPES ET LES FAITS · texte numérisé non relu

IV. — LES PRINCIPES ET LES FAITS

Conforme aux données de la conscience, fondement de la moralité, base de la raison, la liberté se justifiet-elle quand on passe du représentatif au représenté, de notre esprit à l'ordre général des phénomènes ? En d'autres termes, les lois des phénomènes enfermentelles ce qui nous parait libre, ou s'arrétent-elles devant le fait de la liberté comme devant un fait premier et irréductible ?

Tout d'abord, la liberté n'est exclue par auciine des lois de la pensée.

La loi générale de l'association des idées n'embrasse pas tous les phénomènes d'ordre mental. Il y a, après l'événement, certaines liaisons et certains classements ; avant l'événement, des classements autres et d'autres

ï Deuxième EssaL, i^e édit., p. 339-342 ; 2c édit., t. II, p. 74-78.

liaisons étaient possibles. Soutenir la généralité et nécessité absolue de la loi d'association c'est poser la de la causalité universelle, la poser mais non la ju: fier.

La prétendue « chaîne des choses » que forge science n'est ni universelle ni illimitée. Chaque sciei forme bien une suite de phénomènes et essaie de tn ver les liens qui les unissent. Mais y a-t-il une sciei totale assujettissant tous les faits ? Une pareille sciei est-elle possible ? Y a-t-il même une seule recherc scientifique qui se soit heurtée à la limite tracée ] les faits libres ? Si, par exemple, les lois de la phréi logie étaient aussi certaines qu'elles sont contesté elles ne déposeraient pas plus contre la liberté que le font les tempéraments, les caractères, les habitud La liberté n'exige point une table rase. Il y a des d nées de la nature humaine qui, en partie, détermin cette nature ; la liberté modifie ce qui est donné, ce < est donné modifie la sphère de la liberté. L'exercice la liberté est une application des lois, des lois de Yes\ et des lois de la nature K

Y a-t-il plus grande incompatibilité entre le prînc de causalité et la liberté ? Dans l'hypothèse de la libei l'homme devient une source première de phénomèn Une source première, c'est-à-dire une source sans anté dents ; les phénomènes issus de la liberté sont des p nomènes qui commencent. L'idée de cause entraîne, d' leurs, ridée de commencement : l'effet est une chi nouvelle, différente de la cause. Quant à la théorie la cause substantielle, du phénomène contenu jail

• Deuxième Essai.., \^ édit., p. 354-358 ; 2« édit., t. II. p. 78-84. Nouvelle Monadologie.., p. 1 33- 134, 137.

sant du phénomène contenant, elle détruit l'idée même de cause, car elle établit le déroulement des propriétés d'un être ou d'une substance unique ; alors tout est, mais rien ne commence.

Actes qui commencent, les actes libres ne sont cependant pas des actes sans cause. Leur cause est Thomme, l'homme avec ses fonctions. Si tôt réalisés ils font partie d'un ordre de faits ; avant leur réalisation un autre ordre était possible. Les faits premiers sont inévitables. Ferait-on rigoureusement dépendre chaque état particulier présent d'un état particulier passé, on arrive tout de même de fait en fait, à un fait origine de la série, donc à un fait premier. Ou bien on s'arrête à un fait premier, ou bien on tombe dans l'absurdité d'une série infinie actuelle-.

La statistique appliquée aux actes humains et qu'invoquent les déterministes, n'est pour eux qu^une preuve fallacieuse. Elle montre seulement que, dans leur moyenne, ces actes sont soumis à des lois générales. Mais les variations qu'elle comporte sont précisément un argument en faveur du libre arbitre. En outre, il est impossible de soutenir que chaque acte particulier a été déterminé nécessairement.

La loi des grands nombres, le calcul auquel on essaie de soumettre les faits de hasard, ceux du jeu par exemple, pris en nombre suffisant, établit que ces faits se distribuent selon certaines séries définies, qu'ils tendent à se produire en nombre égal. Le déterminisme dit que les causes variables s'annulent, que les causes constantes subsistent seules durant les périodes prolon-

Deuxième Essai... \^'' édit., p. 358-36i ; 2** édit., t. II, p. 86-88. Dilemmes de la métaphysique pure... p. 142-143.

gées ; dans ce cas, la loi des grands nombres n'est plus une loi, elle est la simple constatation des choses. La loi repose sur l'existence et la légitimité des « attentes égales », vis-à-vis de certains événements futurs. La thèse de la liberté justifie ces attentes en établissant des possibilités égales. Et la loi se démontre parce qu'on admet des possibles réels, des possibles tels que de deux contraires celui-ci n'a pas de raison préexistante pour se réaliser à la place de celui-là*.

S'il faut, en résumé, avouer que la liberté ne se démontre pas logiquement, il est bon de remarquer que la nécessité ne se démontre pas davantage, mais, tandis que les doctrines impliquant la nécessité supposent un enchaînement sans origine des phénomènes et contredisent la loi du nombre, les doctrines supposant la liberté n'entraînent ni contradiction, ni difficultés dialectiques. Elles touchent à un mystère, celui des commencements de séries, analogue à celui du premier commencement. Or ce mystère est imposé à la raison par la logique.

Probable au point de vue analytique, la liberté est certaine au point de vue moral. Mais les éléments de la probabilité morale sont soustraits à la mesure ; qu'estce que la certitude morale ? qu'est-ce qu'un motif de croire ? qu'est-ce que croire ? y a-t-il même une certitude? et si la certitude existe, devons-nous affirmer quelque vérité au-delà de ce qui est su certain ? Telles sont les questions que rend inévitables le problème de la liberté, et de la solution desquelles sa solution définitive dépend.

Le jugement en faveur de la liberté ne saurait être

> Deuxième EssaL. \^ ëdît., p. 345-354 ; 2^ édit., t. II, p. 94-106,

qu^tin jugement libre, si la liberté est réelle. C'est donc à la liberté de dire si elle est apparence ou réalité. Le problème de la liberté se pose jusque dans la solution qu'il reçoit. Si la liberté est réelle, comment et de quoi sommes-nous certains ? Si la liberté est illusoire, pourquoi les jugements contraires ? que sont Terreur et la vérité ? La vérité nous apparaît indissolublement liée à la liberté K

L'affirmation de Renouvier, qui a semblé si étrange à plusieurs, est cependant la plus ordinaire possible. Puisqu'il n'y a aucun objet, même un objet rationnel, dont nous soyons certains sans que notre personne ne se trouve en jeu, il est naturel que la personne décide en ce qui concerne la liberté, et il est essentiellement moral que l'acte suprême de la personne soit l'affirmation qu'elle est appelée à formuler sur elle-même.

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