‹ La philosophie religieuse de Charles RenouvierChapitre 21 sur 70 · V. — LA CERTITUDE · texte numérisé non relu

V. — LA CERTITUDE

De même que l'élément volontaire intervient dans les représentations diverses, il intervient aussi à côté de l'élément de l'aperception et de l'élément passionnel, dans les divers ordres de certitude. La certitude ne se forme pas universellement, en dehors des esprits qui pensent et des convictions propres à chacun de ces esprits. Il y a des hommes certains plutôt qu'une certi-

1 Deuxième Essai,., i^e édît., p. 365-369 ; 2'* ëdit., t. II, p. 89-94.

tude. Encore ces hommes doivent-ils ne pas oublier qu'ils croient être certains.

Il n'existe qu'une vérité pour laquelle toute incertitude serait contradictoire : c'est le fait présent de conscience, le phénomène comme tel et au moment même où on l'aperçoit. Au-delà le doute est possible, au-delà c'est le jugement, la volonté, donc la croyance.

Penser et agir c'est affirmer implicitement des vérités qui dépassent le simple fait de conscience. Le sceptique le plus obstiné franchit cet intervalle ; libre de ne voir dans ces affirmations que des apparences, il n'est pas libre de les éviter.

Les hommes cependant s'unissent tous dans l'affirmation de réalités que la conscience aborde directement, qui sont fixées avec la moindre réflexion et la plus grande spontanéité. Ces « thèses de réalité » forment le premier ordre de certitude, elles répondent à la nécessité morale de juger pour agir. Elles comprennent la réalité de la conscience et de la personne, la réalité du monde extérieur, la réalité de consciences semblables à la nôtre ou s'en rapprochant plus ou moins, la réalité des lois du monde et de l'esprit et leur harmonie. Ces objets ont été qualifiés d'évidents parce qu'ils résultent des jugements les plus instinctifs ; ils ne sont évidents que s'ils restent indéterminés, placés au-dessus de la discussion, que si on les considère comme les conditions de la vie et de la science. Au fond, ils sont affirmés par suite d'un acte de foi et non par suite d'une démonstration ; ils constituent des postulats et non des jugements nécessaires \

Un second ordre de certitude comprend les décisions

ï Deuxième EssaL, l^e édit, p. 372-430 ; 2c édit., t II, p. 130-248.

fondamentales restées en dehors du premier. Possible, mais limitée et improbable dans le premier ordre, l'intervention du doute dans le second est constante. L'erreur naît, les contradictions s'opposent, les luttes de la conscience et des consciences se déroulent pour l'affirmation de certains principes essentiels.

Parmi ces principes le plus grand est la liberté. Tout entier le second ordre de certitude concerne l'interprétation de ce principe, et, d'autre part, ce principe remonte jusqu'aux vérités du ^premier ordre qu'il suspend à nouveau. Renouvier a renoncé à une démonstration catégorique de la liberté, laquelle reviendrait à établir nécessairement la non nécessité. La raison pure est indécise, c'est la raison pratique qui doit prononcer le verdict final. Mais il faut, sur ce point capital, énergiquement contredire le système kantien, et, à l'inverse du philosophe de Kœnigsberg, affirmer que la raison ne se scinde pas, que la raison est l'homme tout entier, que l'homme est toujours l'homme pratique. En même temps que la question morale, la question de la connaissance est à la merci de ce dilemme : liberté ou nécessitée

Si la nécessité est vraie, l'esprit se repose dans l'infaillible loi du monde et la science n'a pas de bornes ; la science englobe la morale, la politique, l'histoire. Résigné dans le présent, l'homme doit attendre avec calme l'avenir, et sa vertu la meilleure est l'indulgence. Pourtant il est surprenant que, faisant partie d'une suite de phénomènes nécessairement préordonnés, nous soyons nécessairement enclins à supposer des' futurs indéterminés! Cela s'explique mal si cela s'explique. L'existence de la raison pratique est une anomalie ; que la

ï Deuxième EssaL, \^'' édît, p. 450-452; 2<^ édît, t. II, p. 320-322.

morale soît vraîe ou fausse, la nécessité se contredit en la faisant être, et la morale est universelle presque autant que la nature humaine ^

Si la liberté est vraie, la science s'arrête devant toute une série de faits ; la prévision de l'homme est bornée. Libre, l'être humain est le créateur d'un certain ordre dans le monde, ordre qui se fait sans cesse et qui n'est jamais achevé. Les jugements de l'homme sur l'homme ne sont plus des lois s'appliquant d'elles-mêmes, mais des arrêts que tous attendent de tous, que chacun attend de sa propre conscience. Dès lors la divergence des doctrines se comprend, la responsabilité morale s'établit, la grandeur de l'homme s'affirme. L'homme possède ce pouvoir unique de produire des phénomènes nouveaux ; il devient son auteur ; il écrit les pages de l'histoire. La philosophie trouve en lui l'exemple de ce que l'être a d'inaccessible, l'exemple de ces commencements premiers qui ailleurs lui échappent.

Il n'y a pas de troisième terme que l'on puisse insérer dans l'alternative : liberté ou nécessité. La liberté et la nécessité ne sauraient être simultanément vraies ou fausses ; ou bien les actes humains sont tous et totalement prédéterminés, ou bien ils ne le sont pas tous et totalement. Mais la liberté n'exige pas l'indétermination complète même des futurs qui dépendent d'elle. Statuer l'arbitraire des décisions, la négation des relations antérieures, le vide de toutes les lois déterminantes, c'est s'égarer dans l'examen du premier commencement, lequel est insaisissable. En réalité, la liberté humaine, maintenue dans toute sa rigueur, rend indéterminés certains événements, mais l'ordre et les lois du monde subsistent concurremment avec elle et l'enveloppent.

I Deuxième Essai,., \^^ édît, p. 452-455 ; 2<^ édît., t. II, p. 322-327.

A certains points de vue le déterminisme est partout. « Les modes d'exister sont préordonnés et nécessaires; tout possible est en un mot nécessaire à Tégard d'une multitude de formes de sa réalisation, s'il se réalise ; mais l'exister lui-même n'est point préordonné, et des possibles peuvent ne point se réaliser. Il n'y a là nulle contradiction et l'on voit que l'ordre et la plus entière détermination des choses qui sont, telles qu'elles sont, se concilient avec l'indétermination pure de certaines données de l'avenir » '.

Quand on passe de la sphère du monde à la sphère de l'homme et de ses lois propres, la part de l'imprévu grandit ; tout un domaine, le domaine moral, est plein de cet imprévu. La thèse de la nécessité l'emporte, en apparence, sur la thèse de la liberté si l'on ne considère que la portée matérielle du libre arbitre, ses résultats dans la marche de l'humanité. Les actes volontaires sont de direction variable et de sens contraire les uns aux autres, tandis que l'action des grandes lois de la passion, de l'instinct, de la raison, est constante et constamment dirigée. Les lois de l'univers posent des limites pour chaque série, et dans l'homme lui-même les éléments de détermination renferment une importante partie involontaire. Mais il ne faut pas perdre de vue les personnes individuelles, les temps définis, les relations passagères. Les effets de la liberté sont surtout moraux et c'est moralement qu'ils sont grands. Ce sont les considérations morales qui portent à affirmer la liberté, à mettre dans l'ordre du monde strictement maintenu l'essence d'une loi spécialement humaine, la loi du devoir '-.

J Deuxième Essai... l«*c édît, p. 461 ; 2^ édît., t II, p. 334.

* Deuxième Essai.,, i»*«' édit, p. 456-468 ; 2«' édit, t II, p. 327-342.

Selon la nécessité Terreur est nécessaire, toute pensée et tout jugement sont tels qu'ils doivent être, Terreur équivaut à la vérité. Selon la liberté, Terreur dépend de nos jugements, nous pouvons suspendre ces jugements, Terreur est donc évitable. Le fataliste qui s'attribue la vérité est au fond un croyant. Il admet parfois que la vérité est progressivement dévoilée par la nécessité. Mais la vérité est progressive parce que des faits ou des lois sont aujourd'hui connus qui ne Tétaient pas hier, et non parce que ce qui est faux aujourd'hui devient vrai demain. Le fataliste envisage le progrès comme une succession de vérités démenties les unes par les autres ; la vérité fut mensonge et le redeviendra ; la contradiction règne en souveraine*.

La liberté ne fournit pas de critère permettant d'affirmer ou de nier — il serait contradictoire qu'elle en fournit un — mais elle donne une méthode : la réflexion soutenue, la saine critique. Nous n'évitons pas toujours Terreur, mais nous pouvons l'éviter ; nous sommes responsables de nos opinions comme de nos actes. La liberté nous place au centre de la moralité, car la moralité réside éminemment dans l'intention et dans cet emploi de force que la conscience juge le plus légitime à chaque instant.

D'instinct humain et de raison pratique, condition de la moralité, explication de Terreur et moyen moral pour atteindre le vrai, la liberté est la vie même de la personne, elle est la vie de la science poursuivie. La certitude commence logiquement par la certitude de la liberté de même que la liberté intervient toujours dans la constitution de la certitude ^.

> Deuxième EssaL. \^ édît, p. 468-473 ; 2^ édît, t. II, p. 342-348. * Deuxième Essai,., i^c édit, p. 473-477 ; 2«' édit, t II, p. 348-353.

En droit, la liberté s*applique à toutes les affirmations possibles ; en fait, elle ne saurait ne pas s'appliquer à un très grand nombre. La liberté donne à la certitude son caractère variable et relatif. Le spectacle du monde prouve que tel est bien le réel caractère de la certitude ; non point assurément variable avec les phases d'un progrès fatal, vraie ou fausse selon les temps, mais dépendant pour se constituer, dans un homme donné, de l'état actuel de cet homme, tout en étant immuable en puissance et dans son objet.

On commence un cercle vicieux si l'on prétend que la certitude repose sur elle-même, au lieu d'être simplement donnée à l'homme et relativement à lui, à sa conscience et à sa liberté. La question de « la certitude de la certitude » nous amène à une régression infinie ou encore à un sophisme si, à l'exemple de Descartes, d'un premier critère, l'évidence de la pensée, nous tirons Texistence d'un second, la réalité de Dieu, laquelle à son tour démontrera l'existence du premier. Il n'est qu'une théorie de la certitude qui évite ces dangers ; c'est celle qui se fonde sur la liberté ^

La croyance en la liberté n'implique pas « une faculté mystérieuse déposée dans une âme déjà invividualisée, un attribut mis, dans un substratum ad hoc. Affirmer la liberté c'est affirmer que l'automotivité représentative est réelle dans les actes réfléchis et délibérés, et que ces actes, qui s'enchaînent tous a posteriori, ne sont point liés par une chaîne préexistante. Il n'y a là ni mystère, ni entité ; il y a un fait que nous croyons, un fait qui intervient dans les lois, partout où il parait : à savoir ce fait même que toutes les lois données et nécessaires de

' Deuxième EssaL. v^ édît, p. 477-478 ; 2<* édit, t. II, p. 355-355.

l'univers sont en partie subordonnées à celle qui n'est pas mais qui se fait actuellement par l'homme, et qu'ainsi l'ordre du monde, en cette partie, n'est jamais qu'un ordre en voie de formation » \

La liberté est une donnée et n'est pas elle-même cause d'elle-même. Elle s'établit au passage de la nature animale à la nature humaine, et là, elle varie depuis l'idiotisme jusqu'à la possession supérieure de soi dont la limite n'est pas connue, dont le développement appartient à l'avenir des êtres.

Son origine est-elle un mystère ? Non, si le mystère consistait en ce que nous connaîtrions et nous formulerions cette origine sans comprendre notre propre formule. Oui, si le mystère est celui de toute donnée primitive au-delà de laquelle on ne va point. La puissance libre est une donnée irréductible ; on peut déterminer sa place et ses rapports de fait avec les phénomènes antérieurs ou postérieurs, et avec toutes les lois connues du monde ; on ne peut la ramener à des termes dont elle soit la conséquence logique ou la conséquence par causalité. « Le mystère des données primordiales est l'inévitable extrémité de la spéculation et des choses, car tout a commencé, le procès antérieur à l'infini étant contradictoire. Mais l'être, c'est-à-dire à proprement parler le phénomène, serait-il vraiment un mystère ? Faut-il traiter de mystérieux ce qui est la lumière même, lumière de tout et lumière de soi ? On voit où l'on arrive dans cette aberration de l'esprit, fruit de l'habitude, qui nous porte à vouloir expliquer cela même qui sert à expliquer tout, trouver l'origine de ce qui est premier, et la nature de ce qui est la nature » ^.

1 Deuxième EssaL. V^ édit, p. 481-482 ; 2e édit, t. II, p. 359. « Deuxième Essai.., i™ édit, p. 483-487 ; 2c édit., t. II. p. 3€o-366.

La liberté donne à l'être son existence propre, l'individu devient par elle l'individu humain, la personne. A la place du substrat chimérique des mét^hysiciens, l'ensemble des phénomènes composants forme le substrat réel. Par dessus celui-ci se placent sa possession réfléchie et sa futurition, assurées par la liberté. La liberté fonde la permanence de la personne et aussi la rompt, elle crée, contre l'homme ancien, l'homme nouveau. La véritable permanence est : ici, une loi dans le changement ; là : une conscience qui le domine *.

' Deuxième EssaL, fc édit, p. 487-490 ; 2cédit., t II. p. 366-370.

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