CHAPITRE PREMIER
LiMMORTALlTÉ
L*hoinme libre, donc moral, doit par son effort volor taire s'élever sans cesse, et élever ses semblables ave lui, vers une plus haute moralité. Soumis à la loi d finalité, Thomme a pour fin le bien. L'opinion des philc sophes et des moralistes est unanime, tous concluent ai progrès ; mais cette unanimité est une trompeuse appa rence. Les théories fatalistes du perfectionnemen universel, les thèses du progrès inévitable ruinent, en 1 défendant, l'idée qu'elles expriment. L'histoire est, dan ce procès, le tout puissant auxiliaire de la morale ; ell prouve jusqu'à l'évidence, que les faits sont contraires la doctrine' d'un progrès nécessaire. Les mouvements ei
avant des peuples et leur régression, les incertitudes des esprits et leurs erreurs, vérifient l'existence et le rôle de la liberté dans la vie des sociétés comme dans la vie des êtres individuels. Immuable comme une loi, vénéré comme un dogme, le progrès fatal a ses adeptes, et même ses adorateurs. Les métaphysiciens, épris dabsolu chimérique, se sont rencontrés dans cette superstition nouvelle avec les socialistes, épris de tangibles réalités. Au progrès fatal qui démoralise l'histoire, les nations, les esprits, il faut opposer — et cela suffit pour renverser l'idole — les objections de l'expérience et de la logique.
Renouvier a montré comment la croyance rationnelle au progrès est une cause de force, un principe d'affranchissement vis-à-vis du passé, de ses erreurs et de ses crimes, presque une religion nouvelle. Il a indiqué les exigences de la morale pure, c'est-à-dire de la morale qui convient à l'état de paix, à la société où tous les membres remplissent toutes leurs obligations, et il a parcouru les domaines divers de la morale appliquée, c'est-à-dire de la morale réalisée dans l'état de guerre, dans la société où a pénétré et où règne le mal, où, s'il faut aimer il faut aussi se défendre ' .
L'idéal est de passer de la morale actuellement pratiquée à la morale pure, de la guerre à la paix, de l'injustice à la justice, plus même, de l'égoïsme à l'amour. « La justice parfaite est le premier degré de la perfection, mais après le premier il y en a un second : c'est la parfaite fraternité ))^. Et le philosophe qui déclarait : « le
' Introduction à la philosophie analytique de F histoire.
La Science de la morale.
' Manuel de F homme et du citoyen,,, p. 110.
temps est venu d'énoncer à nouveau les problèmes » *, se sent poussé à entreprendre dans le monde de Faction, la réforme opérée dans le monde de la pensée : « le temps est venu où la morale enseignée jusqu'ici dans les églises au nom de Jésus-Chrîst doit entrer dans les assemblées des hommes qui font des gouvernements et des lois »^.
Cependant, après quelques hésitations de doctrine et d'application, Renouvier conclut que la justice, au point de vue rationnel comme au point de vue légal, offre à la morale une assise plus ferme et plus précise que l'amour, et la science de la morale se fonde toute et uniquement sur la justice.