I. — LA FINALITÉ
D'ailleurs il importe assez peu qu'en théorie la justice l'emporte sur l'amour ou l'amour sur la justice ; en fait la morale n'est pas obéie. L'humanité marchant vers l'avenir ne suit pas une ligne ascensionnelle : « l'homme a, par sa nature, un idéal en lui-même, une notion de ce qu'il doit être et de ce qu'il doit faire »\ mais la réalité que l'homme a voulue ne répond pas à la norme de la conscience humaine ; l'homme ne réalise pas sa fin.
La réalisera-t-il un jour ? La réponse dépasse les bornes de la science et la portée de l'expérience ; elle dépasse également les inductions nécessaires fondées
< Premier Essai,,. K« édit, p. VIII ;2t* édit., t I, p. XII. * Manuel de t homme et du citoyen,,, p. 118. 3 Science de la morale,., 1. 1, p. 3i.
sur les principes premiers de la raison* Si, pour les objets immédiats de la science, pour les axiomes contraignants de la raison, Fesprit a dû en appeler à la croyance, la croyance prend tant de place qu'elle a toute la place dans les problèmes métaphysiques. Si, pour Texistence actuelle et pour Thomme historique, la philosophie n'obtient que des probabilités, les probabilités obtenues dans les questions qui dépassent l'horizon de la vie et de la personne présentes seront affectées d'un caractère plus discutable encore.
Pourtant il faut une réponse. Les bornes posées par la science sont des bornes posées au savoir exact, à la déduction mathématique ou à l'induction inévitable ; les limites fixées par la raison excluent le contradictoire. Entre la connaissance scientifique et la contradiction intenable, le champ est vaste et il est libre. Il y a place pour toutes les croyances vers lesquelles l'instinct, le sentiment, la conscience, portent l'homme, et le porteront tant qu'il sera homme. L'homme est tel qu'il n'a jamais pris et ne prendra jamais son parti d'arrêter ses recherches et ses espoirs là où s'arrêtent ses sens. Ce que les sciences doivent demander à ces croyances, c'est de ne point aller contre elles; ce que la raison doit leur imposer, c'est de n'admettre rien de contradictoire. « Elles peuvent alors varier selon les lieux, selon les temps; naître, changer,fpérir; se disperser en mille sectes ; suivre certaines lois de transformation et de progrès ; celui qui refusera d'y prêter foi, les dira sans doute mal fondées, inutiles, arbitraires ; il ne çera point admis à les traiter d'absurdes ; et le critique sage les considérera comme les effets légitimes de l'essor de la croyance humaine hors des domaines étroits de la raison pure et de l'expérience actuelle » *.
» Premier EssaL, fc édit., p. 369-370 ; 2c édit, 1. 111, p. 257-258.
Les résultats généraux de la critique renot raissent négatifs. Ils le sont, mais, Finsistan remarque est nécessaire, ils le sont seulemer S'ils repoussent l'affirmation sans fondem poussent aussi bien la négation téméraire, i prétentions que ruine la critique — et ces sont précisément celles qui s'opposent aux morales, viennent les espérances que la criti — et ces espérances sont précisément cel croyances morales formulent.
Donc l'homme réalisera-t-il un jour la réalise pas dans l'histoire ? Il est bon d'ob d'abord que la question n'est pas contradi suppose que les phénomènes dont se tisse restre peuvent être prolongés, ceux-là ou d'à là et d'autres, au-delà de cette vie. Or si le contradiction nous oblige à poser un com pour chaque série de phénomènes, il n'oblige un terme ; un nombre sans nombre de [ accomplis est contradictoire, un nombre sa de phénomènes futurs n'est pas contradictoi les phénomènes ne sont pas et ne seront jan
Et si la loi fondamentale de la raison n' cette recherche, une autre loi, moins ess vérité mais essentielle quand même, une ai pose. Il faut souligner ici l'importance de h lité. Elle est constitutive de la raison prati morale n'est qu'une application particulièi domaine particulier, de la loi des fins. Si h constate surtout au sein de l'humanité, si e jours présente quand s'accomplit un acte vc elle dirige presque exclusivement les détem la liberté, son action dépasse la personne
de la personne pour embrasser la vie sous ses aspects indéfinis.
Son énoncé le plus général est que tout changement implique une fin. Les phénomènes d'une série ne sont pas seulement subordonnés à leurs antécédents, il n'y a pas seulement des effets subordonnés à leurs causes, dans la même série les phénomènes sont destinés à un but spécial, il y a des moyens destinés à permettre les fins. Si Ton s'en tient au monde inorganique, la finalité esi: obscure, mal connue ou même inconnue. Cette incertitude n'amoindrit pas la réalité de la loi, car il en est ainsi de la causalité. Dans le domaine matériel, les causes sont difficiles à déterminer, impossibles parfois ; on admet cependant que la loi de causalité joue ici comme partout ailleurs. La certitude de la fin s'impose si, au monde inorganique succède le monde vivant. « L'étude la plus sommaire des lois de la vie montre l'organisation disposée pour les fonctions, les fonctions composées les unes pour les autres, le tout ordonné pour converger à l'existence, à la conservation et au développement dans telles limites, de divers individus et de diverses espèces » *.
Cela ne signifie pas que la physique ou la physiologie ou une autre science .doivent rechercher les causes finales ; cela signifie que la conscience, dans les phénomènes et les lois scientifiquement coordonnés, découvre ces causes, voit la subordination de certains moyens à certaines fins, qui lui permettent d'établir dans le monde un ordre analogue à celui qu'elle découvre en ellemême.
Dans le monde végétal et dans le monde animal les
Deuxième Essai», fu édit, p. 569 ; 2«* édît., t. III, p. 111.
lois mécaniques, physicorchimiques, organiques, sont en rapport avec les fonctions accomplies par les êtres pour leur développement et leur conservation ; les fonctions sont adaptées les unes aux autres, et les sensations, les sentiments en découlent. Cette harmonie suppose Tarrangement constant des faits pour des fins constantes ; la succession des phénomènes est orientée vers le but qui est atteint ; il y a une destinée des êtres.
Les écoles philosophiques issues de Darwin et de Herbert Spencer ont expliqué comment telle chose existe parce qu'elle avait un milieu et des précédents concordants avec sa nature ; une désharmonie complète empêche d'être ou fait cesser d'être ; quelles que soient leurs causes, les effets compatibles avec les phénomènes précédents ou présents sont les seuls qui subsistent, le monde est formé de l'ensemble des choses qui pouvaient coexister.
Là n'est pas la vraie question. Autre chose est de savoir si la nécessité ou le hasard engendrent des groupes de phénomènes sur lesquels s'exercent des actions destructives et des influences conservatrices, de comprendre la cause et la raison de l'univers, autre chose est de constater que l'ordre est avant tout une donnée, que l'univers est une harmonie, que les phénomènes tendant vers un but sont d'accord avec la conscience qui les connaît, que la personne 'suppose des rapports et engendre des rapports, en un mot que la finalité est l'un des fondements de l'ordre des choses. L'origine première et l'essence absolue du fait de la finalité nous sont inconnues ^ mais la finalité est un fait^.
* Premier EssaL. 2^ édit, t. III, p. 155-1 62. Manque dans la i»** édition.
^ Deuxième Essai... \^ édît., p. 567-572 ; 2« édît, t. III, p. 110-1 17.
L'ordre des instincts et des passions chez les animaux est la finalité même. A mesure qu'on s'élève dans le règne animal, la spontanéité projette des actes moins étroitement déterminés. Avec l'apparition de l'homme, l'ordre des fins se dédouble. Les Unes demeurent toujours préordonnées, elles dominent les actes instinctifs, elles assurent la conservation des individus et la permanence de l'espèce. Les autres, nouvelles, variables, pleinement conscientes et nettement volontaires, ont pour formes le bien et le beau. La liberté les compare, les unit ou les oppose, choisit entre elles et les coordonne. Par les premières la destinée de l'homme est faite, par les dernières l'homme fait sa destinée \