‹ La philosophie religieuse de Charles RenouvierChapitre 24 sur 70 · II. — LA VRAIE DESTINÉE · texte numérisé non relu

II. — LA VRAIE DESTINÉE

La finalité étant une loi des choses, il est légitime d'essayer de s'élever des parties connues de l'ordre aux parties inconnues, il est légitime d'essayer de découvrir, à l'aide des phénomènes passés ou présents, leurs fins futures.

Est-ce possible ? En ce qui concerne l'homme et la vie de l'homme, est-il possible de tirer de la destinée connue et partielle de certains êtres individuels, une induction portant sur la destinée générale et indéfiniment prolongée de ces mêmes êtres ? Si l'hypothèse se résolvait par l'affirmative, la destinée générale aurait « ce caractère d'étendre les fins propres des individus au

Deuxième Essai», i^e édit, p. 573-577 ; 2^ édit., t. III, p. Ii8-i23.

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delà des phénomènes actuellement sensibles, au delà de la mort qui semble les terminer... Alors certains individus futurs, composés par des lois maintenant inconnues et dont l'application même nous échappe, produits sous des conditions d'espace et de temps que nous ignorons, présenteraient à l'observateur possible une série de fonctions continuantes, qui seraient la suite et le développement des fonctions jadis observées dans les individus détruits »^

Les doctrines panthéistes développent une thèse contraire, une thèse si souvent répétée qu'elle est devenue un adage banal : la nature ne se préoccupe pas des individus mais des espèces, les individus meurent et d'autres tout pareils surgissent à leur place, seule l'espèce est une fin et seule elle se perpétue.

La thèse est scientifiquement inexacte. La paléontologie a montré que la terre avait vu des familles à jamais disparues, que les révolutions du globe avaient entraîné la destruction et la production de nombreuses espèces. Si la nature ne se soucie pas des individus, son souci pour les espèces parait n'être pas beaucoup plus grand.

Logiquement, la thèse supprime tout en supprimant les individus. L'individu est un phénomène transitoire dans l'espèce, l'espèce est un phénomène transitoire dans la vie, la vie elle-même est un phénomène transitoire dans ce qui est, ce qui est est un phénomène transitoire dans ce qui devient, ce qui devient est on ne sait quoi, n'est encore rien ou est déjà détruit. « La Maïa brahmanique fit le désespoir des bouddhistes qui embrassèrent le néant pour leur délivrance. Spinosa a beau spéculer, son système achevé le dément : à la dernière page, le monde s'évanouit, il ne reste debout dans la

' Deuxième EssaL, l^e édît, p. 578 ; 2"»^ édit., t. III, p. 126.

réalité que le contemplateur solitaire, cet individu, cette personne qui a tant travaillé à se supprimer » \

Cause première et nature totale n'ont rien d'intelligible pour nous. Les catégories de notre entendement se refusent à embrasser cet indéfinissable tout ; son éternité prétendue et sa prétendue infinité ne sont que des contradictions. Les fins réelles sont dans les individus et dans les individus seuls ; la seule chose certaine, d'une certitude évidente est la personne ; la personne est, dans le monde, l'unique type intelligible de la cause et de la fin. On peut joindre aux individus les espèces, mais en observant que, comme le monde est pour les espèces et non les espèces pour le monde, les espèces sont pour les individus et non les individus pour les espèces. L'homme trouve en lui la finalité ; il la reconnaît chez les êtres semblables à lui, il la discerne chez les individus organisés, il la projette hors de lui comme une forme du monde. « Si nous supposons l'individu donné pour l'espèce, celle-ci pour le genre, et tous les genres possibles pour le tout, nous allons nous perdre dans l'infinité de la substance où tout s'évanouit. Si, au contraire, nous établissant au milieu des relations effectives et finies, sans entreprendre de fixer les extrêmes, ni de former la somme, nous nous bornons à supputer les fins qui semblent impliquées dans les rapports connus, nous disons que les lois de l'univers tendent à constituer des êtres individuels et à les conserver ; et nous croyons par une induction dès lors légitime, due aux forces morales de la conscience, que ces êtres sont temporairement et sensiblement effacés à certains points de leur carrière, parce qu'ils font partie

Deuxième Essai,,, V'^ édit., p. 579-58o ; 2nie édît., t. III,p. 127-128.

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de fonctions plus vastes, mais également individuelles dont le cours se soustrait à nos moyens actuels d*ob servation » *.

Le panthéisme accorde que Feffort de la nature est d< produire des êtres de plus en plus parfaits. Concessior de mots ; sous les expressions variées qui le traduisent le panthéisme demeure la même doctrine de néant Aucun lien n'existe entre les êtres des phases successi ves, aucun lien n'assure la permanence de l'individualité L'être plus parfait remplace l'être moins parfait et exige sa disparition, le progrès s'élève sur des ruines et se faii de sacrifices sans fin. Au fond il n'y a pas de réalités ni le bien que le mieux chasse, ni le mieux chassé à sor tour, il n'y a que des moments éphémères dans l'éter nelle durée. La vie individuelle n'est rien, la conscience individuelle n'est rien. Un monde ainsi conçu n'est pas le monde de la logique et de la morale, le monde ordonné pour de véritables fins.

Le choix est offert, en résumé, entre deux décisions et entre celles-là seules : ou bien renoncer à tout ce qu'appelle la conscience, ou bien croire hardiment au? êtres individuels. La logique aussi bien que la psycholo gîe rationnelle nous invitent à exclure la première, à pren dre la deuxième. Le progrès n'a de sens que dans le! êtres individuels et par ces êtres ; sans ces individus lei espèces sont irréelles, sans les espèces le monde es inconcevable. Si le monde dure, il faut que les espèce; durent, si les espèces ne meurent pas, il faut que le; individus ne meurent pas. Produire des individus d< plus en plus parfaits c'est bien la loi de finalité di monde, des individus réels pour eux-mêmes et pou

* Deuxième Essai,,. \^^ édit, p. 58i-582 ; 2*? édît, t. III, p. i3o.

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autrui, dont ia personne se développe et dont les rapports se multiplient, dont la conscience persiste à travers les moments et les formes de leur perfectionnement, des individus immortels ^

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