II. — L'ATHEISME
Donc l'harmonie se conçoit sans le recours à la cause suprême de la philosophie kantienne. Kant le concède d'ailleurs implicitement; il avoue que si Dieu n'existait pas, le monde n'en existerait pas moins et n'en serait pas moins soumis à des lois. Or, si nous pouvons nous représenter le monde et des lois sans Dieu, nous admettons que sans Dieu il y a cependant une régularité, un ordre. Il ne manquerait que la garantie d'un accord final entre la nature et la loi morale. Nous croyons à un peu d'ordre dans l'univers, à beaucoup d'ordre; pourquoi ne croirions-nous pas à tout l'ordre possible ? Pourquoi
au lieu d'une foi aussi rationnelle, imaginerions-nous rhypothèse d'un Dieu que Kant déclare inconcevable à l'instant même où il le Conçoit ? ^
Mal posé par le substantialisme de Kant, mal résolu surtout par le noumène inconnaissable, le problème primordial de la raison pratique ne peut être évité. Et la croyance à l'accord de la nature et de la loi morale que propose Renouvier, offre un repos insuffisant à notre esprit et à notre cœur devant la grande énigme de la vie. D'autant plus insuffisant que cet accord est une croyance incertaine, une induction hésitante, alors que s'il existait réellement il serait un fait visible. Renouvier le constate plus tard et l'expression nouvelle de sa pensée fournit l'objection qu'il faut opposer à son expression première.
La personne, l'homme vrai que notre conscience découvre sous notre être empirique, est opprimée par les conditions de la nature et les exigences de la société, lesquelles sont à la fois contraires au bonheur et contraires à la justice. Même si on néglige la question de Kant, la question de savoir s'il y a « un auteur intelligible de la nature », le monde actuel, notre monde a besoin d'être justifié logiquement et moralement par un accord entre ses phénomènes, par l'harmonie des lois d'ordre naturel et des lois de l'esprit et de la volonté, car l'esprit et la volonté sont aussi au nombre des phénomènes, l'esprit et la volonté sont les phénomènes primordiaux nécessaires pour embrasser et comprendre les autres. Au nom de la liberté et au nom du devoir, la raison affirme l'existence d'un monde moral, fin du monde matériel et justification de ses désordres ^.
» Deuxième Essai,,, i»^ édît., p. 597-601 ; 2^ édît, t. IIÏ, p. 149-154. * Nouvelle Monadologie.,, p. 453-455.
Dès lors une loi générale doit assurer les moyeni réalisation des fins particulières. Inconnue par sa nat insondable en son origine, nous la formulons clairen par rapport à nous. Elle implique la moralité dans Toi et les mouvements du monde, elle appelle une sanc des lois morales de la vertu et du progrès, elle proch la réalité externe et la suprématie du bien, elle es Bien ; cette loi suprême peut prendre le nom de Dieu
Cette affirmation est rationnelle et déjà religie Abstraite d'apparence elle est essentiellement d*o] pratique. Nous ne sortons pas de nos relations ei posant ; nous ne le pouvons pas du reste, Torigine mière, la fin dernière, la totalité parfaite des phénc nés nous échappent ; de plus, si nous supposons pc ble cette connaissance impossible, elle reste une conr sance inutile, nos relations seules nous intéressent théologie subit, et de plus en plus doit vouloir c limitation. Quant à la science, elle se contredit elle-m en cherchant à dépasser son domaine, celui des faii de l'expérience. Une science qui n'est pas athée, au i étymologique du mot, insoucieuse de Dieu et non ho à Dieu, perd son caractère de science. L'athéisme ei méthode scientifique par excellence. Il s'interdit déterminer l'indéterminable. Il est négateur du subi imaginaire, esprit, matière ou substance, de la c substantielle et de la fatalité aveugle. Il propose recherche non le tout infini mais les lois, rectrices êtres.
L'athéisme rènouviériste n'est pas l'athéisme con porain. Celui-ci se confond avec le matérialisme avec le panthéisme. Dans ce sens, écrit Renou
* Deuxième Essai... i" édit., p. 625; 2' édit., t. III, p. i86.
« l'athéisme est une erreur profonde, mortelle à Thumanité si elle prévalait. Un ordre de l'univers où les personnes sont englouties, où l'homme est un accident, sans destinée propre, où il n'y a de permanence qUe pour la pure matière ou telle autre abstraction non moins vaine, et de durée un peu longue que pour des genres impersonnels, cet ordre, ce prétendu monde, répugne au cœur, et la raison ne le fait pas comprendre tant s'en faut qu'elle en produise des preuves dirimantes. Nul homme de bonne foi, lié par le système qu'on voudra, ne fait difficulté d'avouer que cette religion du néant prononce contrairement à nos désirs les plus enracinés et les plus persistants, et ruine nos espérances les plus sacrées » ^
Il faut proscrire l'absolu des théologiens ; il faut avec la même rigueur proscrire l'absolu sur lequel les matérialistes, les spiritualistes, les panthéistes échafaudent leurs impénétrables mystères. La doctrine qui contredit la pensée et ses lois équivaut au néant ; quel que soit le système et quel que soit son nom, la doctrine doit être rejetée. En revanche, la thèse qui dépasse l'expérience, le savoir immédiat, le monde connu, ne saurait être écartée soit au nom de la science qui la laisse en dehors de sa portée^; soit au nom d'une philosophie qui la déclarerait impossible à priori. L'examen s'impose, et de cet examen sortent victorieuses bien des croyances qui semblent à trop de penseurs désormais éliminées des préoccupations rationnelles.
Ces paroles si vraies et si profondes n'auraient pas eu plus d'importance mais elles auraient gagné plus de clarté, elles auraient évité des confusions possibles, si
* Premier EssaL. i" édit., p. 367-368 ; 2e édît., t. Hï, p. 255-236.
Renouvier n€ s'était obstiné à employer un nom singulièrement inadéquat, malgré Tétymologie* L'athéisme respectueux de toutes les croyances morales et de tous leurs postulats, diffère du tout au tout de l'athéisme simpliste et banal professé par l'esprit sceptique ou par l'esprit borné. Le langage moderne et les modernes mœurs ne connaissent que le second. Le premier est-il encore une espèce du même genre ? Est-ce vraiment l'athéisme qui croit aux réalités supra-terrestres ou postterrestres ? Selon Renouvier, il est permis de soutenir le paradoxe que les croyants, les chrétiens, sont athées. Le paradoxe ne semblerait pas inacceptable au philosophe qui déclare : « le véritable athéisme n'exclut pas le véritable théisme » *•