‹ La philosophie religieuse de Charles RenouvierChapitre 30 sur 70 · III. — LE THÉISME · texte numérisé non relu

III. — LE THÉISME

Le véritable théisme n'a rien de commun avec l'infini, le noumène, la substance, avec l'absolu. Dans l'absolu, y compris le théisme absolu, la personnalité disparaît ; les éléments de la personnalité maintenus nominalement sont radicalement éliminés, le fond stable et certain sur lequel nous pouvons bâtir nous est ôté, il ne reste que des propriétés métaphysiques incompatibles les unes avec les autres, contradictoires entre elles. Même quand on met l'absolu dans la volonté, avec Schopenhauer, dans le principe le plus personnel, on aboutit à l'anéantissement de l'homme et du monde.

» Premier Essai.., \^ édit, p. 368 ; 2"»^ édit, t., ÏIÏ, p. 256.

Parce que théistes nions donc hardiment l'absolu et ses succédanés et ses dérivés. Le doute fait Thommé raisonnable, disait Renouvier. On peut ajouter maintenant : la négation prépare la croyance, loin de l'exclure l'athéisme prépare le théisme.

Le théisme renouviériste revêt, cela va de soi, une forme spéciale. 11 signifie, en définitive, que le bien est une réalité plus large qu'un fait purement humain, le bien a une existence cosmique; il signifie que l'ordre moral est plus qu'un ordre juxtaposé à l'ordre physique, l'ordre moral est la fonction générale et supérieure de l'univers. La même interrogation posée pour la définition de l'athéisme se répète pour le théisme : le mot traduit-il exactement la chose, ou, la chose ainsi traduite est-elle bien celle que traduit habituellement le mot. Ce théisme paraît un peu étroit et un peu étrange, c'est un théisme sans Dieu. Dieu le remplit au contraire, protesterait Renouvier, car Dieu est « la réalité de Tharmonie des lois du cosmos et du progrès des personnes ». Croire en Dieu c'est croire à la souveraineté de l'ordre des fins ^

La protestation confirme la remarque. Il est toutefois inutile d'insister. Renouvier corrigera, étendra, élargira lui-même cette conception de l'existence et du règne de Dieu, jugée d'abord « concrète et positive ». Son extrême réserve initiale dans la détermination du postulat de la divinité donne plus de puissance, plus d'irréfutable valeur à sa polémique contre les athées, contre les théoriciens qui n'admettent point « un ordre général de finalité, une présence extérieure du bien, une loi de conservation et de développement des personnes de la nature ».

Critique Philosophique,». 1872, t. II, p. i3.

Dire que Dieu est la fonction morale universelle ou la loi morale cosmique c'est rester dans l'ordre constituant de la conscience, dans un ordre défini par des phénomènes et des lois de moralité et de vie. Autre chose est de faire de Dieu la loi des lois ou l'ensemble dès lois qui composent l'univers. Cette loi abstraite, cette totalité de fonctions, ne représentent rien d'intelligible pour nous. Nous ne connaissons pas le système des lois physiques, nous ignorons la plupart d'entre elles, nous ne saurons jamais si, autrement que dai|s leur enchevêtrement et leur conflit actuel, elles forilient une unité. Surtout cette abstraction, cette addition négligent le caractère moral, le seul qui importe en somme, le seul clair en outre, et dont toute conscience peut se rendre compte. Loi des lois ou ensemble des lois, toutes les doctrines ont des droits à revendiquer cette définition, ce qui prouve qu'elle est à tout le moins inutile.

Partant de nous-mêmes et de la loi morale, donnée de notre nature, partant donc de notre moi seul, nous posons dans l'univers les éléments de l'harmonie. Comme l'immortalité, « la divinité au sens le plus large » est un postulat de notre raison pratique. Comprise de la façon la plus générale, afin de mieux exclure l'arbitraire, la conception morale de Dieu ne peut être attaquée que par les tenants de l'empirisme pur. La croyance en Dieu la plus simple, la plus primitive, la croyance nécessaire pourrait-on dire, est la croyance à un ordre de bonté qui sauve la personne et assure la victoire du juste. Dieu est le principe du bien dans le monde où se prolonge notre destinée \

Telle est la conclusion que permettent, ou plutôt et

« Deuxième Essai... i^ édit., p. 629-630 ; 2»ncédit., t III, p. 191-196.

mieux que dictent la Logique générale et la Psychologie rationnelle. Insuffisante pour le cœur, elle contient du moins pour la raison le germe fécond d'où peut sortir, d'où sortira une doctrine plus pleine. Il y a des points de départ qui obligent à la marche en avant. Parce que les Essais de Critique générale ont inébranlablement établi ce minimum exigible au point de vue moral, les Principes de la nature, la Nouvelle Monadologie, le Personnalisme, la Critique Philosophique, la Critique Religieuse édifieront avec la précision et l'ampleur désirables. A la place du fatalisme, du matérialisme, du panthéisme, ruinés dans leurs prémisses comme dans leurs conclusions, il faut chercher et donner une autre explication de ce qui -est ; la raison affranchie et disciplinée est prête pour d'utiles recherches.

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