V. — LA PERSONNALITÉ
Renouvier se rend compte que l'idée la plus générale de Dieu nous conduit facilement à la personnalité divine. Les spéculations sur les attributs métaphysiques de l'être premier et nécessaire, sur la substance aux propriétés contradictoires, finissent dans la vaine ontologie qui les a suscitées. Personnifier la chimère, le zéro, c'est, après avoir identifié la réalité avec la chimère et avec le zéro, se contredire une fois de plus. Le néocriticisme fait du postulat de la divinité une généralisation de facultés appartenant déjà à la personne. La personnalité de Dieu semble posée en même temps que son existence. Elle ressort en outre de la preuve appuyée sur l'ordre du monde. Celle-ci en effet peut être présentée de la manière suivante :
« On ne conçoit un rapport de finalité qu'en supposant une conscience quelconque, capable de se diriger d'après une fin. Si donc on admet la finalité des êtres comme loi du monde, on doit admettre aussi une intelligence qui embrasse l'ensemble de ces êtres et de leurs fins.
Plus simplement encore et sans syllogisme : Le Bien en sa généralité peut-il être conçu exister d'une réalité externe et n'exister pas représentativement. dans une certaine conscience »^
Cependant la critique a rejeté en dehors de la connaissance possible une synthèse unique et totale des phénomènes quant à leur nombre et à leur durée, à leur espèce et à leur devenir, à leur cause et à leur fin, et l'impossibilité a englobé la synthèse quant à la conscience des phénomènes^. Or, poser une intelligence, une conscience, donc une personne qui totaliserait l'ensemble et la fin des phénomènes, c'est affirmer de nouveau la synthèse totale, la synthèse rationnellement irréalisable. Il est vrai que la finalité, loi caractéristique de Tordre représentatif et passionnel étendue à la nature entière, se fonde sur la conscience, n'est compréhensible et n'est réelle que si la conscience est vivante et capable de poursuivre son but. « Mais, interroge le philosophe hésitant, suis-je obligé de marquer l'origine première de cette loi dans l'unité d'une anticipation et d'une compréhension parfaite de la série des phénomènes ? Ne puis-je donc penser qu'elle a fait son apparition et suivi sa marche multiple, dans la mesure de l'avènement des êtres, selon leurs degrés d'avancement, avec les rapports mêmes de puissance et de tendance, parties inséparables de leur constitution naturelle » ^ ?
Le théisme métaphysique veut que le Bien, que la loi universelle des fins procède d'une intelligence envelop-
« Deuxième Essai... i»"** édit., p. 671-672 ; 2^^ édît, t. III, p. 246. * Premier Essai... Quatrième partie. De la limite extrême de la connaissance.
3 Deuxième Essai... i>^ édit, p. 672 ; 2n>f édit., t. III, p. 247.
pant, avant le commencement du temps et pour jamais, la totalité de l'univers. Une pareille conclusion complique le problème bien loin de le résoudre. Mettre l'explication de toutes choses dans une chose plus générale qui s'explique moins encore que les premières, n'est point rendre le tout intelligible. Les causes et les fins des existences relatives ne sont pas plus claires quand on les rattache à une autre existence, la question est simplement reculée, et de plus, cette autre existence supposée soulève de nouvelles questions plus obscures.
L'erreur de méthode fréquente en théologie consiste à remplacer un problème par un autre problème. C'est le vice initial et commun des preuves traditionnelles de l'existence de Dieu. Les phénomènes ne pouvant avoir toujours été, on évite le procès à l'infini en supposant une cause première de leur production. Mais cette cause, cet être premier ne peut avoir toujours été sans que le procès à l'infini ne se retrouve dans ses pensées et ses actes, dans sa vie passée. Un monde contingent étemel est absurde, un être éternel vivant l'est tout autant.
De même pour la finalité. On rend compte des fins de la nature et de l'homme en les résumant dans une conscience supérieure. Mais il y a identité entre l'énoncé et la solution ; il y a difficulté pareille à savoir comment les fins particulières sont et se développent ou comment la fin universelle existe. En appeler à Dieu pour expliquer la cause, la fin, l'existence, c'est exprimer d'une manière différente et plus compliquée le problème que l'on envisage. Vouloir expliquer Dieu posé comme cause première, comme fin dernière, comme raison de l'existence, c'est tomber dans l'inintelligible; la cause première ne s'explique pas, la fin dernière
ne s'explique pas, Texistence générale ne s'explique pas *.
La raison de l'illusion commune à toutes les preuves et à toutes les démonstrations concernant l'existence de Dieu a été constatée ; elles veulent atteindre l'absolu. La même raison marque l'illusion commune à toutes les argumentations concernant la personnalité de Dieu : elles veulent décrire l'absolu. L'atteindre et le décrire sont deux tentatives vouées à la même déception puisque l'absolu n'est pas. 11 n'est pas plus dans la conscience qu'ailleurs. La réalité externe du bien, la destinée progressive des êtres, la subordination des phénomènes à une loi de finalité peuvent être maintenues dans leur intégrité sans la chimère d'une conscience infinie et éternelle.
Si l'on renonçait à l'absolu, si l'on envisageait comme correspondant aux fins intéressant l'homme, une conscience générale mais nettement déterminée, si l'on considérait la personnalité divine comme limitée, ainsi que l'est toute personnalité intelligible, la question de l'existence, la question de la personnalité de Dieu, ne rencontrerait plus les objections qui contraignent à la négation ou à l'abstention.
La personne de Dieu est affirmée non plus pour dévoiler l'origine première et l'essence intégrale des lois de l'univers. Elle est comprise elle-même dans la portée de ces lois. Elle n'a point les attributs infinis par lesquels les dogmaticiens la dénaturent. Ses facultés sont limitées en elles-mêmes comme le sont l'intelligence parfaite et la volonté parfaite, soumises au nombre et au temps. Ses facultés sont limitées vis-à-vis de nous puisque nous sommes libres, c'est-à-dire puisque notre
» Deuxième EssaL. i«-c édit, p. 673-674 ;2'»*? édit.,t. III, p. 247-248.
liberté est une borne à la science et à la puissance divines.
« Enfin, nous avouons franchement ce Dieu, s'il est, pour le premier des êtres, être comme eux. II aura la perfection de moralité, bonté, justice (n'est-ce déjà assez ?) et celle-là n'implique point contradiction. Il jouira de sa vie, possédera ses puissances, projettera ses actes avec une portée d'expérience et d'intelligence incomparable, aussi supérieure à tout ce qui est de nous qu'on voudra le concevoir et qu'il sera possible de le définir, mais pourtant renfermée dans ce qu'il faut de bornes pour que, à force d'abstraction et de généralisation abusives, ses facultés ne disparaissent pas devant les nôtres, tandis que nous penserions anéantir les nôtres devant les siennes. Et il disposera des causes et des fins de notre monde, autant que le permettent la liberté et l'individualité des personnes qui ne sont pas lui, et les lois générales sous lesquelles il se représente sa propre existence enveloppée )>^
Les résultats de la critique renouviériste jusqu'ici exposés paraissent acquis. S'ils ont été contestés, ils n'ont pas été réfutés. La pensée s'efforce en vain de pénétrer l'être total du monde; il n'y a pas de science du tout, de l'universel, de l'indéfini. Le Dieu que les premiers dogmaticiens, sous l'influence de Platon, comme trop de dogmaticiens contemporains, sous l'influence de Kant, posent comme un équivalent de cet être total est un nom, un nom vide et vain en théologie, comme le sont en philosophie les noms de substance ou d'absolu. Les qualités diverses, toutes infinies,
Deuxième EssaL. V^ édît. p. 676 ; 2»"** édît. t. III, p. 252.
données à ce Dieu, développent Fune après l'autre ton tes les contradictions que, désespérant de résoudre, oi a résumées et renfermées dans le concept divin. Un te Dieu — défi jeté à la raison pure — est inutile pour 1; raison pratique. Il ne possède rien de ce que réclama notre conscience morale ; il n'est pas plus acceptabl pour la foi que pour l'entendement. Plus que l'entende ment, la foi réclame un Dieu qui soit une personn vivante, tel que nous le représentent les livres de 1 Bible et tel que Jésus-Christ nous l'a révélé. Le Diei synthèse du monde, le Dieu synonyme de l'absolu n'est pas une personne vivante, il n'est pas une pei sonne. Ou bien donc l'absolu, ou bien la personne, c'est le dilemme qui résume la spéculation théorique Au point de vue rationnel le choix n'est pas douteux pourrait-il l'être au point de vue religieux ?