‹ La philosophie religieuse de Charles RenouvierChapitre 34 sur 70 · I. — LE POLYTHÉISME · texte numérisé non relu

I. — LE POLYTHÉISME

Pratiquement, la coutume, le milieu, Téducation ne nous ont mis en présence que de Tunité divine, mais la tradition a besoin d'un contrôle et d'un fondement. Philosophiquement, le préjugé de l'absolu semble appuyer la thèse de l'unité divine, mais l'absolu n'est qu'un préjugé.

En réalité, pour l'esprit indépendant, il n'y a plus d'ineffaçable hiatus entre le monothéisme et le polythéisme. Le polythéisme même, plus que le monothéisme, apparaît comme la conclusion naturelle des postulats moraux. L'immortalité des personnes, le progrès de la vie et de la vertu peuplent l'univers d'êtres supérieurs ; on comprend que, parmi ces êtres, les races anciennes aient appelé dieux ceux dont elles pouvaient honorer la nature et bénir les œuvres.

Mais l'apothéose n'est pas le seul chemin qui conduise à la conception des dieux. Les lois du monde permettent aux individus de monter à la justice par la liberté, à la sainteté par la justice et par la sainteté à la divinité. Par une induction très simple et quasi spontanée, la croyance à la divinité place dans le ciel, « dans les régions supérieures de la conscience et de la nature, des séries d'êtres qui surpassent l'homme en intelligence, en organisation, en pouvoir, en moralité »*.

Un tel polythéisme, accorde Renouvier, n'est pas

Deuxième Essai,.. \^ édit. p. 678 ; 2c édit ; t III, p. 255.

exclusif du monothéisme. Avec des dieux peut exister un Dieu. Le Dieu supérieur, souverain, le Dieu unique, serait la première de ces personnes divines, la personne que l'antiquité appelait : rex hominum deorumque. Et ridée de la hiérarchie céleste est à ce point normale, qu'on la rencontre dans les religions les plus opposées en principe à la thèse de la pluralité des dieux.

La pluralité a donc pour elle d'être comme une suite logique de l'immortalité des personnes. Quand on cesse de concevoir Dieu d'une façon générale, comme harmonie des lois du cosmos et des lois de la personne, quand on essaie de personnifier l'objet divin, cet objet se multiplie aussitôt, selon la notion que nous avons de la personne, selon la croyance qui place des êtres immortels sous les lois de l'univers. D'ailleurs, il nous est permis de croire que les personnes divines se répartissent en séries distinctes et indépendantes, que, inégales entre elles ou, au contraire, égales dans le degré le plus élevé qu'elles aient atteint, elles sont affranchies de toute hiérarchie ; inversement il nous est permis de croire qu'elles reconnaissent la supériorité, l'autorité d'une personne plus élevée que les autres par le rang, l'intelligence, la puissance, d'un vrai Dieu au-dessus d'elles.

Les Essais de Critique générale laissent la question en suspens. Les motifs généraux d'ordre moral qui ont guidé la décision du philosophe ne jouent plus en ce point du débat. Prendre un parti pour ou contre l'une des thèses de l'unité, de la pluralité, c'est professer une religion. Sans se départir de cette réserve, pour mieux éclairer les éléments du problème, Renouvier signale une analogie entre l'esprit des institutions politiques et l'esprit des conceptions religieuses. Unité et pluralité diffèrent comme diffèrent une république et une monar-

chie, unité et monarchie se rappr prochent république et pluralité. 1 que des deux formes religieuses i ressemblance théorique.

Le monothéisme c'est l'autorité crate et absolue, tantôt tempér liberté accordée aux sujets. Tro cette liberté est un don non seul illusoire, supprimé par le plein divines ou des pouvoirs de l'Etat les biens seront rapportés par ses il n'est pas de trop grand sacrifice

La personne suprême est alors des êtres subordonnés comme let nière. Tout vient d'elle et tout te qu'on lui rend anéantit à ses p libres, ses créatures se disent m sance et leur unique délivrance < elles s'accusent du mal qu'elles c qui les accable ; les destinées imnr jugement du Souverain qui applic sa volonté.

Pour combler l'abîme entre Die on rapproche Dieu des hommes \ blent les plus étrangers à la divii par la douleur ; on rapproche le; choisissant parmi eux des saints Le roi suprême a dans le ciel des anges, sur la terre des représent très ; ni les uns ni les autres ne unité intangible.

Le polythéisme c'est la plural Tunité de la direction. Le polyth donne les cosmogonies physiques

valents de la tendance unitaire. Il admet un développement de Tordre et des lois, un enrichissement du bien, une vie pleine et progressive des personnes, une coordination des consciences selon des rapports inhérents à leurs natures. Quant à résoudre le problème du pourquoi... le polythéisme est impuissant ; il ignore l'origine et la cause des personnes divines, mais le monothéisme n'est pas moins impuissant en ce qui concerne l'origine et la cause de la personne unique *.

La foi à l'immortalité est le fondement de la foi à la divinité. L'existence de plusieurs personnes supérieures et célestes correspond, plus naturellement, plus complètement que l'existence d'une seule personne semblable, au postulat de l'immortalité des êtres humains. Au point de vue moral, le concept de la pluralité équivaut au concept de l'unité si même il ne lui est supérieur. Le monothéisme s'est souvent présenté comme un principe de concentration et d'absorption de l'être, de tout être, réduisant au néant ou au moindre être les autres vies. Le polythéisme a eu dans l'histoire son culte jaloux et ses sacrifices barbares ; ceux-ci et celui-là se retrouvent dans le monothéisme.

Les affirmations théoriques constitutives du polythéisme comprennent les objets les plus généraux de la raison pratique :

« La nature humaine élevée à sa plus haute dignité, grâce à une énergique affirmation de la liberté, que ne vient plus combattre l'idée de la toute puissante unité divine ;

La nature des êtres supérieurs, conçue comme analogue à celle des êtres personnels que nous connaissons ; non qu'il ne puisse en exister d'autres, mais parce que

ï Deuxième Essai,.* i^t' édit., p. 679-684 ; 2«»<'* édit., t. III, p. 255-262.

nous ne saurions en définir d'autres intelligiblement ;

Par suite, une base indispensable établie pour les communications et pour la société possible de tous les habitants du monde ;

Les fins de la vie placées dans la vie même, indéfiniment prolongée, et dans les relations mutuelles des personnes, et dans leur perfectionnement propre, moral, rationnel, organique, en harmonie avec les évolutions physiques des milieux ;

La fin dernière et absolue formellement repoussée, puisque sa possession, aussi bien que la dépendance à regard d*une cause absolue première, supposerait l'entière absorption des fonctions individuelles ;

Les destinées régies en partie par des lois inéluctables, en partie déterminées, sous ses lois, par les actes libres des agents moraux, qui deviennent ainsi de plus en plus les auteurs, les créateurs de ce qu'ils sont ;

La liberté de la foi, le respect mutuel des consciences dans la société humaine, à cause des rapports divers que l'esprit religieux peut se représenter entre la vie présente et la vie future, entre les êtres connus et ceux dont la croyance peuple les voies célestes du temps et de l'espace ;

Par le seul effet d'une division naturelle des cultes spontanés, la raison commune de l'humanité, les sciences, les arts, laissés sans crainte ni scandale à l'élaboration de leurs méthodes et de leurs œuvres ;

Enfin l'autorité sacerdotale réduite à ce qu'elle peut être lorsque les religions diverses étant en exercice, une seule est et doit être proscrite, celle qui vise à la théocratie, c'est-à-dire à la destruction des autres et à l'anéantissement de la liberté, sauvegarde universelle » '.

t Deuxième Essai... \^ édit., p. 686-687 ; 2"»« édit. t 111. p. 264265.

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