II. — LE MONOTHEISME
Renouvîer se défend d'opter entre le monothéisme et le polythéisme, de laisser la critique pour accepter la foi ; le philosophe fonde une école et non une église. La sympathie intime pour le polythéisme est toutefois sensible, la préférence qui lui est accordée est indéniable, ne serait-ce que dans la manière dont se déroule l'exposition de la doctrine, ne serait-ce que dans la manière dont son harmonie avec le système politique défendu dans le Manuel du Républicain est soulignée. Ce choix discret ou inconscient étonne et choque peut-être.
Si Ton songe, d'une part, que le philosophe tient compte seulement des inductions exigées par la morale, on conviendra que ces exigences sont remplies par l'existence réelle d'une divinité, indépendamment de la conception que Ton imagine de cette divinité. Si Ton objecte que vingt siècles après Jésus-Christ, il ne saurait guère y avoir d'hésitation, même pour un philosophe, sur la représentation morale de la divinité, il sera bon d'observer qu'une certaine forme du christianisme, le catholicisme romain, présente précisément cette glorification des personnes, cette apothéose des créatures, cette divinisation d'êtres humains dont parle Renouvîer. Si l'on insiste sur ce fait que, malgré tout, dans de multiples églises chrétiennes, y compris l'église romaine, le monothéisme est la doctrine universelle, il faudra se souvenir d'un autre fait, à savoir que la théologie des conciles de Nicée, de Constantinople, de Chalcédoine
affirmait, que des théologiens modernes acceptent encore la multiplicité des personnes divines. La trinité chrétienne n*est pas une doctrine de Tunité divine. Tous les raisonnements et toutes les subtilités ne prévaudront point contre cette évidence que trois Dieux, même « coéternels, cosubstantiels » d*après les symboles du quatrième et du cinquième siècles, trois Dieux sont plusieurs Dieux. Et déclarer que le nombre 3 est équivalent au nombre 1 ce n'est pas supprimer le polythéisme, mais c'est rendre le polythéisme contradictoire et le monothéisme incompréhensible.
D'autre part, il est manifeste que les raisons données par Renouvier en faveur du polythéisme sont mal fondées en droit, comme les heureuses conséquences attribuées au polythéisme sont mal fondées en fait. Que l'on mette dans les thèses énumérées le singulier à la place du pluriel, pour ce qui concerne la divinité, et toutes les thèses, sans en excepter une seule, conviennent également au monothéisme. La dignité de la nature humaine relevée et la nature de l'Etre suprême représentée comme analogue à celle d'un être personnel, les fins de la vie placées dans la vie et l'absorption des fonctions individuelles dans une cause absolue repoussée, les destinées régies par des lois déterminées et par des actes libres, la liberté de la foi et le respect des consciences, l'autonomie des sciences et l'indépendance de la raison, le sacerdoce réduit à sa mission propre et la religion maintenue dans son domaine, se rencontrent et se légitiment dans le culte de Dieu non moins que dans le culte des dieux.
La transposition est plus facile encore pour les bienfaits du polythéisme, et Thistoire appuie d'exemples sans nombre leur attribution au monothéisme. La description du monothéisme que Renouvier esquisse est la
description d'une forme du monothéisme : la forme catholique romaine. Encore cette description ne convient-ettè qu'à certains moments spéciaux de cette forme particulière : la césaropapiè d'Innocent III ou de Grégoire VII, le Syllabus de Pie IX. Tel n'est point le vrai monothéisme, le monothéisme des nations civilisées et des esprits rationnels, tel n'est point le christianisme. Une critique ainsi restreinte n'atteint pas la doctrine générale ; le monothéisme reste sauf.
Quant aux raisons qui lui sont favorables et que Renouvier n'a point aperçues jusqu'ici, il suffit de suivre la progression du néocriticisme pour les rencontrer, convaincantes et décidément déterminantes.
La grande preuve de l'unité divine est, en même temps, la grande preuve de l'existence divine. Elle provient de l'expérience, car c'est bien une expérience que l'observation des lois du monde, si la définition de leur nature est une métaphysique.
On sait que, selon Renouvier, et la conception renouviériste est ici la conception rationnelle, on sait que une loi n'est pas une entité, n'a pas une existence propre par elle-même et indépendamment de toute autre existence. Une loi est une relation constatée, vérifiée, un rapport établi, une loi est une idée. Sans conscience qui pense il ne saurait y avoir d'idée pensée ; la loi est inséparable de la conscience ; affirmer qu'une loi est c'est affirmer qu'une conscience a pensé cette loi.
Or notre monde est placé sous des lois concordantes, sous des lois qui forment une prodigieuse harmonie. Qu'il puisse exister d'autres mondes que le nôtre, que ces mondes différents soient soumis à des lois différentes, il n'y a là rien d'impossible, mais il n'y a là rien de
connaissable, et il est inutile de raisonner sur l'inconnu K 11 faut se borner au connu, considérer le seul monde qui nous soit perceptible, s*appuyer sur les seules catégories qui nous soient données.
Il est manifeste que, par leurs désirs et leurs appétits, leurs perceptions, leurs actes, les êtres vivants se meuvent dans l'espace et le temps, calculent des quantités et discernent des qualités, ont conscience de changements qu'ils éprouvent et savent qu'ils peuvent produire des changements, sont convaincus que dans tel cas, à tel moment, ils sont causes de telles circonstances et de tels faits, qu'ils poursuivent par des moyens déterminés une fin précise. Les lois multiples qui régissent l'être individuel, s'unissent dans un accord parfait sur le fond commun de conscience qui est la personnalité.
Bien plus. Non seulement tous les êtres individuels sont des personnalités, c'est-à-dire des unités propres, mais toutes ces personnalités, toutes ces unités propres, mises en rapport les unes avec les autres, mêlant leurs vies, leurs actions, leurs pensées, leur vouloir, forment une harmonie nouvelle et plus grande : leurs impressions et leurs idées correspondent, leurs sensations et leurs réflexions s'accordent, leurs inférences les mènent aux mêmes conclusions, leur monde est le même, leur logique est la même, leur science est la même ^. « Les divergences ne commencent que là, avec des perturbations de la sensibilité et des passions, dont la nature exceptionnelle nous est parfaitement appréciable, ici, quand se posent des questions qui n'admettent que des
* Nouvelle Monadologie,.. p. i56.
' Année Philosophique,.. 1890, p. 40-41.
Principes de la nature,,, 2"»' édit., t. II, p. 341-342.
Esquisse dune classification systématique,,, t. Il, p. 2o5.
solutions ou des hypothèses invérifiables, mais sur lesquelles nos variations et nos controverses n'étendent jamais l'incertitude et l'écart au point où commencerait l'impossibilité de s'entendre, même la continuité de la dispute témoigne de l'existence du commun langage de la raison »^ Le nombre indéfini des personnalités présentes ou passées ou futures, appartiennent à une seule et même humanité.
Bien plus. La nature, objectivement ou subjectivement, nous présente partout des lois merveilleusement combinées. Monde inanimé et monde du mouvement, monde asservi au déterminisme et monde de la liberté, vie animale et vie spirituelle, terre étroite et astres immenses, siècles passés et heures présentes... tout ce qui nous est connu, toute la multiplicité et toute la diversité des choses, tout nous apparaît ordonné par des lois dont le jeu se mélange, se soutient, se renforce, dont les relations ne sont jamais rompues ou faussées ; l'univers n'est pas un chaos, mais une harmonie, la plus grande et la plus belle.
C'est donc une conscience une, une personne une, un Dieu un qui a pensé, qui a établi et qui maintient les lois. S'il en était autrement, si le monde avait commencé par des consciences multiples et mutuellement indépendantes, l'accord universel des choses et l'accord de la représentation de ces choses ne se comprendrait pas.