‹ La philosophie religieuse de Charles RenouvierChapitre 37 sur 70 · IV. — LA CRÉATION · texte numérisé non relu

IV. — LA CRÉATION

La création rapporte le commencement des phénomènes non au fait de la division et du développement du terme unique, mais à un acte de volonté de la personne primitive. Il est assurément, il est naturellement impossible d'expliquer cet acte de volonté et cet acte de puissance. Cet acte n'a rien de commun avec la causalité de la conscience qui suscite des représentations mais les rattache à quelques représentations antérieures. Cet acte n'a rien de commun avec la causalité expérimentale qui rattache les rapports divers l'un à l'autre. Il n'y a pas de type de la causalité créatrice.

Une semblable causalité a d'abord paru à Renouvier, non-seulement inexplicable mais arbitraire. Que quelque chose soit ou commence, qu'une fonction sans précédent soit, en d'autres termes : que Dieu existe... cela aussi est insondable, mais la raison est obligée de reconriaitre cela, il y aurait contradiction si elle ne le reconnaissait pas, de même qu'il y a contradiction à vouloir saisir la cause, le motif, le comment de ce qui est premier. Seulement la thèse de la création ne sau-

* Premier Essai,,, irc ^dit., p. 340-342; 2»»o édît. t III, p. 218-220.

rait bénéficier d'une nécessité analogue, affirme que « l'un qui est fait que le tout aut pas, devient », elle conclut à un acte de puissance ^

La création n'entraîne pourtant pas ce Renouvier l'avouait et cet aveu a sa valeur. « un acte de la plus que puissance » est tel à la puissance humaine. La puissance de D analogue, est toutefois supérieure à la p l'homme. Si elle lui était de tout point é serait pas la puissance de Dieu, la puissanc et plus forte que la nôtre. Par rapport à r sance divine est toujours la plus que puisse est donc la portée du reproche ?

Renouvier conçoit Dieu comme pensar aussi comme les établissant, ce qui est au plus que de les penser uniquement. La pens ces lois assure l'existence de ces lois, du n conscience de Dieu. Suffit-il' que Dieu p< pour qu'elles soient dans la réalité hors de ne peut-il penser pour lui, penser sans qu s'extériorise ? Mais établir les lois c'est « pensée divine qui les a conçues, c'est donne de cette pensée une réalité désormais indé la pensée première, c'est faire que ce qu soit, c'est accomplir l'acte premier de liber la succession du temps et l'enchainement c c'est créer. Bien qu'on s'interdise comme il terdire de pénétrer l'impénétrable, de chen du terme et de Tétre originels, on ne peu déduire, de l'existence même de cet être et

Premier Essaù^ l»^* édit., p. 35o-352; 2"»^* édit, t. I

Renouvîer luî attribue, que cet être pose à côté de lui « le tout autre qui n*était pas et qui devient... » 11 va de soi que cet acte est unique. 11 serait étrange, il est impossible que la logique ou Tèxpérience nous fournissent un modèle de ce qui est une chose première ; car la création est bien sinon la chose première du moins une partie de cette chose ; elle réalise le premier rapport objectif apparu dans la réalité.

Ces observations que soulève la doctrine de la Logique formelle sont justifiées par Renouvier lui-même. 11 les prend en considération — celles-là ou des observations analogues — et après Thésitation prudente, il en vient à la conviction ferme ; cessant de parler des « probabilités morales de la foi philosophique », il conclut que cette foi impliquedes nécessités morales. La création est Tune de ces nécessités. D'ailleurs, une nécessité morale est aussi en un sens une nécessité rationnelle ; telle est bien la création. Loin d'être revêtue d'un caractère arbitraire, elle prend un caractère logique ; elle devient la résultante des catégories si l'on reconnaît ces catégories comme obligatoires pour la conscience au point de vue rationnel, si l'on^ reconnaît qu'il faut limiter la connaissance philosophique par le commencement des phénomènes.

En examinant les problèmes de l'évolution et de la création, Renouvier analyse les théories sur le sujet depuis celles que formulaient Anaxagore, Heraclite, Anaximène jusqu'à celles qu'adoptaient Lamark, Darwin, Spencer, en passant par celles qu'énonçaient Socrate, Platon, Aristote, les Stoïciens et les Cartésiens, Leibniz et Spinosa, Condillac et Fourier, Schopenhauer et ses disciples. La longue exposition montre avec quelle force se soutient, au double point de vue des postulats moraux et des conséquences logiques, l'idée

de la création contre le panthéisme infinitiste. F vier avertit ses lecteurs du changement et des pi de sa philosophie. « Je n'ai pas toujours ainsi pi mes idées se sont mûries depuis la publication d Essais de Critique générale. J'ai compris que la bilité logique de l'acte créateur demeurait réell intacte dans ma manière de traiter la question d mier commencement des phénomènes et celle limite de nos connaissances ^ »

Les Essais de Critique générale sont dépassés non contredits, et c'est encore sur les principes pr^ qu'ils ont mis en lumière, c'est en particulier sur \\ cipe du nombre que repose logiquement la preuv( création. Des deux hypothèses possibles : créati« série infinie de phénomènes successifs sans 01 l'hypothèse de la série infinie est contradictoire, 1 thèse de la création ne l'est pas. Si les phénoi passés n'ont pas eu d'origine et sont cependant 1 ment donnés à leurs moments, distincts les ur autres, nombrables par conséquent, leur série cor pour notre pensée une somme déterminée d'unité tinctes, ce qui signifie un tout défini, un nombre on déclare la série infinie ; ces phénomènes ne raient donc jamais former un tout et un nombre minés. Quel que soit le nombre qui représenter tout, un nombre plus grand pourrait lui être substil y aurait des phénomènes antérieurs s'ajoutant ai antérieur supposé, ce qui est inintelligible. Cette 1 négative est la vraie raison qui établit, au point d philosophique, le bien fondé de la thèse de la cré Il faut s'arrêter à un phénomène originel, à un rs

' Esquisse d'une classification systématique,,, t. I, p. 226, n

initial. Si Ton admet la réalité de Dieu, et les postulats rationnels comme les postulats moraux nous conduisent à cette réalité, il faut admettre la création par Dieu^

La création se produit à un moment donné, indéterminable mais précis. Jugera-t-on absurde la pensée de ce moment et demandera-t-on : pourquoi à tel moment plutôt qu*à tel autre ? Assurément il y a là une difficulté, et Tobjection porte. Mais la difficulté se retourne et l'objection porte non contre la création, mais contre toutes les hypothèses qui, supprimant la création, admettent, nettement ou implicitement, le progrès régressif à l'infini. Pourquoi, peut-on et doit-on rétorquer, pourquoi le monde actuel, tel qu'il est en cet instant présent, n'at-il pas été tel plus tôt, puisqu'il a eu un temps infini pour atteindre cet instant ? Ou, au contraire, pourquoi est-il tel si tôt, puisque pour être tel un temps infini lui était nécessaire ? En effet, l'infini, soit l'infini de temps, soit l'infini d'étendue, ne s'accorde ni avec la distinction réelle des lieux, ni avec celle des moments. Il est absurde qu'un infîni se termine ici ou là, et ensuite se prolonge ;. il est absurde que l'infinité des phénomènes eût été acquise une infinité de fois avant de l'être à l'instant présent ; il est absurde que les parties diverses d'une quantité quelconque soient chacune infinie comme la quantité totale.

Les partisans de la création invoquent — et cela suffit à triompher de la difficulté, à repousser l'objection — le principe de relativité. Le temps est fait de relations. 11 a été surabondamment démontré qu'il n'était ni chose en soi, ni infini. Le moment de la création constitue le premier rapport dont les termes sont Dieu et le monde.

Le Personnalistne,,* p. i -4.

Ce moment n a pas de rapport avec un temps antérieur puisqu'il est Tinstant premier. Il n'a de rapport qu'avec un temps postérieur. Il est l'instant limite en ce qui concerne le temps antérieur, une limite que le principe de contradiction impose. ^

La thèse de la création est la thèse de la cause première, c'est-à-dire de la cause non précédée. Renouvier juge capitale cette remarque. La cause première ne peut avoir de cause avant elle, ou elle n'est plus première ; la création ne peut être issue d'autres phénomènes, ou elle ne serait plus le commencement. Le principe de causalité : « tout ce qui existe a une cause » se rapporte, dans son sens actuel, à l'expérience ; il exprime un ordre de relation de cette expérience. Il ne dépasse pas ces relations pour affirmer que toute cause a une cause dans ce sens que le monde n'a pu avoir une cause première, n'a pu être créé à un moment déterminé. L'habitude nous entraîne à chercher la cause du fait donné, puis la cause de cette cause, ensuite la cause de cette nouvelle cause, indéfiniment, sans autre limite dans cet incessant recul que notre ignorance. Mais l'habitude n'est justifiée qu'à l'égard des séries de l'expérience. Quand il s'agit du commencement, de la création, la série en arrière est fermée, un terme d'une autre espèce que le terme de l'expérience est posé. Que ce terme soit légitimement posé, cela est indiscutable : poser ce terme est la condition même de la pensée. L'inévitabilité de la limite en arrière est donc évidente, la thèse de la création est donc nécessaire '.

Insistera-t-on que le premier commencement vérita-

' Nouvelle Monadologie.» p. 37-38.

Philosophie analytique de t histoire,,, t. IV, p. 442-443. * Nouvelle Monadologie,,, p. i5o.

ble c'est Dieu, que si Dieu crée le monde c'est qu'évidemment Dieu a précédé le monde, que par suite la création ne saurait bénéficier des considérations sur la cause première, puisque la création est un effet et non pas une cause. La création comporte une nature complexe et une société d'êtres intelligents en rapport avec cette nature. Cette nature et cette société exigeaient une suite de mesures à prendre pour conduire les choses au point voulu. La création n'ouvre donc pas le temps, elle est déjà dans le temps, elle n'est pas le commencement.

L'attaque ne parait inévitable et victorieuse que si on persiste à oublier le principe de relativité. Le principe de relativité qui nous débarrasse des chimères de l'unité pure, de l'être absolu, nous apprend à poser l'état primitif comme un état complexe, nous oblige à concevoir le Créateur en relation avec la création, et la création en relation avec le Créateur ^ Il est vain de vouloir spéculer tant sur la nature du Créateur avant la création, que sur l'acte de la création indépendamment du Créateur. Le premier commencement est incompréhensible par définition ; le rapporter à quelque chose d*antérieur c'est le rendre contradictoire. « La doctrine de la conscience, réglée par le criticisme... reconnaît l'impossibilité de comprendre... ce que Dieu était avant la création, ou ce qu'il est indépendamment d'une pensée déroulée dans le temps, et par conséquent phénoménale » ^. « La thèse vraiment logique de la création, la seule rationnelle, est inséparable de l'identification de la cause première avec la personne suprême » ^. Dès

' Le Personna/isme.,, p. 63-64.

^ Esquisse if une classification systématique»., t. II. p. 204.

3 Nouvelle Monadologie.» p. i55.

lors, le commencement n'est pas uniquement Dieu, un Dieu solitaire et toujours envisagé dans sa solitude, ou la création, acte simple et toujours envisagé dans sa simplicité, le commencement est à la fois Dieu et la création, celle-ci inexplicable sans celui-là et celui-là insondable sans celle-ci ; le commencement, posé comme Texige le principe de contradiction, est une relation, comme l'exige le principe de relativité ; « le commencement est Dieu considéré dans son rapport avec un monde qui est l'œuvre de son intelligence et de sa volonté )>^

Toutefois, il importe de le reconnaître, conçue comme un ensemble de relations, la création n est pas plus explicable que si on la concevait comme un fait réputé simple ou comme un ordre de faits \ Le premier commencement n'est jamais invoqué comme solution d'un problème, mais comme limitation méthodique de la pensée à Tordre du relatif, seul ordre connaissable, seul ordre réel pour nous. En ce qui concerne la création, la radicale incompréhensibilité qui enveloppe ce fait est analogue à celle de tout commencement, de tout acte non déterminé par un antécédent, de l'acte libre par exemple. On ne comprend pas mieux l'essence du rapport produit par l'acte libre d'une conscience créée, qu'on ne comprend l'essence du rapport produit par l'acte créateur. Le premier de ces rapports, quand on considère les passages de la conscience par des représentations diverses et opposées, consiste en ce qu'une pensée peut faire qu'une pensée autre, contraire, devienne. Rien n'est plus incompréhensible que cela, et cela c'est la formule de la liberté. On peut donc bien affirmer

'• Nouvelle Monadalogie,*, p. i55.

* Le Personnalisme*., p. 62.

qu'une conscience parfaite a pu faire que des conscient ces imparfaites, à la fois libres et conditionnées par elle, soient venues. 11 suffit que cela ne soit pas contradictoire, cela ne Test pas, et cela c*est la formule delà création ^

On pourrait être tenté d'appeler la création un mystère ; ce serait à tort. Elle s'impose à la manière d'un fait, d'un fait dont la caractéristique est de ne pouvoir se déduire d'autres faits, donc de ne pouvoir s'expliquer, elle équivaut à Va priori de l'existence, nécessairement inexplicable, mais n'est pas plus mystérieuse que l'existence elle-même. « On demande l'explication des uns par les autres des phénomènes renfermés dans la sphère de l'expérience accessible ; on demande la preuve des relations et des lois qui se rattachent à des rapports supérieurs déjà démontrés ; mais la création est un acte qui, par hypothèse, porte sur cet ensemble de l'expérience, l'enveloppe et le régit ; il ne peut donc en subir les conditions. Cet acte ne peut pas être soumis au commun contrôle de la raison parce que c'est la raison même qui en exige l'hypothèse ; elle le pose comme la limite de la connaissance possible, le terme supérieur de toutes les relations » ^.

' Esquisse dune classification systématique.,, p. 403-404. ^ Le PersonnaUsme.» p. 16-17.

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