II. — LA VIE
Son magnifique effort dura plus d'un demi-siècle. Né à Montpellier, la ville d'Auguste Comte, en l8i5, Renouvier nous apprend que ses premières études furent médiocres. « Mes études d'écolier en philosophie ne comptent pas pour moi. Je les ai faites, comme tous les élèves de l'Université, à l'âge de dix-sept ans. Mon très digne professeur, M. Poret, ne m'a rien appris...»^. Le très digne professeur n'était pas uniquement responsable de cet insuccès, car, pendant les classes, Renouvier lisait « le Globe » ou bien rêvait à la rénovation du monde qu'il croyait prochaine. Entré à l'École Polytechnique, les mathématiques le prennent tout entier pendant quatre ans, sans qu'il cesse de se préoccuper des questions générales. Il est « incliné fortement à
* Le Refuge,,, 2 octobre 1903. La Haye.
' Derniers Entretiens,,, p. 3.
' Critique Philosophique,,, 1878, t. Il, p. 275 et s.
Esquisse dune classification systématique des doctrines philosophiques,,, t. Il, p. 355 et s.
réfléchir sur les méthodes, à chercher leur véritable sens et leur justification » K
Démissionnaire au sortir de l'Ecole, il lit Descartes et s'initie « avec un véritable enchantement... à cette méthode mathématique appliquée aux idées... à ce système fortement construit... » ^ Il parcourt Spinosa, Leibniz, Malebranche. Il soumet au jugement de l'Académie des sciences morales et politiques un mémoire sur le cartésianisme qui obtint une mention honorable. Renouvier nous révèle que son travail était fort imparfait et « écrit si incorrectement qu'on le crut écrit par un étranger » ^.
En 1842, il publie un Manuel de Philosophie moderne, dans lequel, contre l'empirisme, il soutient en les rectifiant la doctrine de l'évidence et les arguments cartésiens. Le Manuel de Philosophie ancienne, paru en 1844, développait ce dilemme : ou il faut donner raison aux sceptiques, ou il faut avouer que la vérité s'atteint par la reconnaissance des principes contraires. Collaborateur à l'Encyclopédie nouvelle, de Jean Reynaud, Renouvier fournît les articles panthéisme, fatalisme^ philosophie. Ce dernier était « tout un volume», au dire de son auteur ^. « Tout en proposant pour solution aux antinomies la doctrine transcendante de la « conciliation des contraires » dans l'être, je tentai un effort pour soustraire les notions de la raison pratique aux conséquences ordinaires du panthéisme ^ »
En ce temps là Renouvier cherchait sa voie au milieu
' Critique Philosophique^» 1878, t. Il, p. 276.
2 Critique Philosophique,., 1878, t. Il, p. 276.
3 Critique Philosophique... 1878, t. Il, p. 276.
' Premier Essai de Critique générale... i^ édit, p. XI ; 2»"** édit., t. I, p. XVII.
3 Critique Philosophique... 1878, t. Il,p. 3ii.
des doctrines et au milieu des événements. Il sest tourné vers la philosophie mais la politique Tattire. En 1848, il rédige un manuel de morale civique destiné aux instituteurs, et préparé sur la demande de H. Carnot, ministre de Flnstruction publique '. Deux ans plus tard, un projet concernant le gouvernement direct et l'organisation communale et centrale de la République ^ est communiqué à la Chambre ; il était signé de Charles Renouvîer. Le coup d*Etat survint. Renouvier en fut scandalisé et découragé ; la philosophie le conquiert définitivement.
Quelques lignes du Manuel de Philosophie ancienne étaient consacrées à l'éloge d'un philosophe « inconnu dû public et qui méritait d'être admiré » ^. C'était Jules Lequier. Son influence sur Renouvier fut profonde ; elle est manifeste dans les ouvrages où vont être discutés les problèmes de la croyance, de la certitude, de la liberté. Avec une loyauté scrupuleuse, Renouvîer souligne ce qu'il doit à Lequier : « Il est, dit-il, d'autant plus nécessaire de citer ce philosophe que ses travaux n'ont pas encore paru »''. Avec une humilité trop rare, Renouvier salue en Lequier un maître et un révélateur : « Pour rendre à ce penseur l'hommage qui lui est dû on ne peut que se servir des mots admiration et génie ^ »
' La Sn'c édition de ce manuel, intitulée Manuel du Républicain, a été préparée par M. Thomas, professeur au lycée de Pau, et publiée en 1904. L'introduction raconte la séance de la Chambre où, à propos de ce manuel, trop hardi selon le verdict de la majorité, Camot interpellé dut démissionner.
' Paris, Librairie républicaine de la liberté de penser.
^ Manuel de Philosophie ancienne, 1844, t. 1. Avertissement.
* Deuxième Essai de Critique générale»,, i»"c édition, note page 371.
* Deuxième Essai de Critique générale,,, 21"" édition, t. II, p. 1 56 et s. Cette édition contient une longue étude sur la philosophie de Jules Lequier.
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C'est dans les Essais de Critique générale que se rencontrent ces paroles, dans les œuvres qui marquent une nouvelle et définitive orientation. Le Premier Essai parut en i854 ^ Il était consacré à l'analyse générale de la connaissance et marquait les bornes nécessaires du savoir. En iSSg, le Deuxième Essai étudiait Thomme, la raison, la passion, la liberté, la certitude, la probabilité morale ^. Le problème du monde, sous sa double face physique et morale, faisait Tobjet du Troisième Essai : les Principes de la nature"^ édité en 1864; la même année, le Quatrième Essai : Introduction à la philosophie analytique de l'histoire^ envisageait l'homme non plus seulement dans sa conscience individuelle mais dans la suite des générations et dans la diversité des races.
Renouvier commence en 1867 la publication d'un recueil annuel : l'Année Philosophique. M. F. Pîllon devient son collaborateur très intime ; penseur de même nature et tendant au même but, il restera jusqu'à la fin de sa vie son frère d'armes ^, L'auteur des Essais a qualifié de très précieux et de très dévoué le concours de M. Pillon ^. Il parle avec émotion de cet ami, avec lequel il a si longtemps travaillé, de « sa raison si sûre », de « sa solidité morale », de sa méthode critique si cor-
* Paris, Ladrange.
^ Paris, Ladrange.
3 Paris, Ladrange.
^ Paris, Ladrange.
^ M. Gaston Milhaud fixe à l*année 1872 et à Tapparition de la Critique Philosophique les débuts de la collaboration de Renouvier et de M. Pillon (cf. Revue des Cours et Conférences, n» 9, 5 janvier i9o5, p. 41 5). La collaboration des deux philosophes devient incessante, devient une vraie fusion d'idées, de styles, de personnes, à cette date et dans cette œuvre, mais elle remonte plus haut.
• Deuxième Essai de Critique générale,., 2»ncédit., t. III, p. 366.
recte et « dans laquelle on ne lui voit guère d'imitateurs » '. L'Année Philosophique ne vécut que deux ans ; elle renaîtra en 1890. Renouvier examine dans le premier volume de la revue « la philosophie au xix® siècle » ' ; le deuxième volume renferme un article capital pour rintelligence du système dont il condense en quelques pages les principes essentiels : « L'infini, la substance et la liberté » ^. En 1869, '^ Science de la morale traitait les grandes questions qui préoccupent toute âme sérieuse, et concevait la morale, distincte radicalement de la religion et de la métaphysique aussi bien que de la science naturelle ou de la science sociale, comme une science de la conscience ^.
La guerre avec la Prusse aboutissant à la défaite, le second empire s'écroulant dans les ruines, firent éclore, sous un régime nouveau, une société qui semblait nouvelle par ses désirs, ses recherches, ses volontés. Renouvier, depuis quelques mois, s'était retiré près d'Avignon, dans sa propriété de la Verdette. Catholique par ses origines, mais depuis longtemps affranchi de l'étreinte romaine qu'il jugeait mortelle^, convaincu de la nécessité sociale des églises et que le devoir était de fortifier celle qui respecte la liberté et la conscience, Renouvier se fit inscrire comme membre de l'église protestante d'Avignon. « Vous savez, écrivait-il au pasteur, que si la naissance ne me classe pas parmi vos fidèles, je ne laisse pas d'être acquis de cœur au soutien de votre
* Philosophie analytique de l'histoire,,, t. IV, p. 678, note.
2 Paris, Germer Baillière.
3 Paris, Germer BaîUière.
* Paris, Ladrange.
* Critique Philosophique,,, 6e année, t. Il, p. 272.
église et à ses progrès. Je le serai de même à toutes les tentatives qui, énergiquement conduites, pourraient lui rendre un jour l'importance et Téclat qu'elle eut dans le passé, avant les cruelles persécutions dont les suites ne se font encore que trop sentir » *. Coïncidence curieuse : dans cette même église, Renouvier avait eu un illustre prédécesseur. Stuart Mill qui avait élu domicile français dans le Vaucluse, soutint d'une semblable sympathie l'église réformée du chef-lieu *^.
Renouvier et M. Pillon s'efforcèrent vaillamment de se mettre à la tête du mouvement intellectuel et de guider vers la liberté, vers la dignité personnelle, vers les croyances morales, le peuple de France et ses représentants. La Critique Philosophique, fondée en 1872, exposa et commenta chaque semaine, pendant treize ans, en des pages brèves et vigoureuses, toutes les controverses politiques, morales, sociales, religieuses, qui passionnaient l'opinion publique. En même temps, elle répandait, justifiait, exposait sous mille formes, appliquait à mille objets, la doctrine du néocriticisme. Çà et là des disciples se levèrent.
Le Premier Essai de Critique générale eut une deuxième édition et sous le nom de Traité de Logique générale et de Logique formelle ^ la matière de la première édition fut considérablement développée. Quelques semaines plus tard, enrichie d'aussi nombreuses
I Lettre cîtée dans la brochure « Société pour l'encouragement de rînstruction primaire parmi les protestants de Vaucluse. Première assemblée générale ». Avignon, Groâ frères, 1873.
^ Critique Philosophique,,, 6c année, t. Il, p. 270, note 3.
^ 3 volumes. Paris. Sandoz et Fischbacher. Renouvier a indiqué, dans l'édition nouvelle, par une différence typographique, les remarquables développements ajoutés.
additions, la deuxième édition du Deuxième Essai prenait comme titre : Traité de Psychologie rationnelle^.
Critiquant et construisant, empruntant au réel ou imaginant, Renouvier en 1876, traça selon ses principes « l'esquisse historique du développement de la civilisation européenne, tel qu'il n'a pas été, tel qu'il aurait pu être ». Il appela Uchronie cette « utopie dans l'histoire » ^.
En 1878, pour alléger la Critique Philosophique, et surtout pour donner une plus large place à des préoccupations grandissantes, surgies au terme des discussions purement rationnelles, et qui allaient prolonger les lignes de sa doctrine, Renouvier créa la Critique Religieuse. Elle était un supplément trimestriel de la Critique Philosophique ; Renouvier la rédigea pendant sept ans. Elle fut ensuite interrompue et la Critique Philosophique fut modifiée : de périodique hebdomadaire elle devint recueil mensuel.
L'Esquisse d'une classification systématique des systèmes philosophiques ^ réunit en 1886 une série d'études insérées d'abord dans la Critique Religieuse^.
La Critique Philosophique fait place, en 1890, à l'Année Philosophique^, et un troisième collaborateur, M. Lionel Dauriac, se joint à Renouvier et à M. Pillon pour cette publication. Parmi les adeptes du néocriticisme, Renouvier estime que « M. Lionel Dauriac doit être mis à part dans sa reconnaissance »^.
1 3 volumes. Paris. Sandoz et Fîschbacher.
* Paris. F. Alcan.
3 2 volumes. Paris. Sandoz et Fîschbacher. ^ Année 1882.
* Paris. F. Alcan.
* Philosophie analytique de Fhistoire», t. IV, p. 677-678, note.
La revue parait sous la direction de M. Pillon. Jusqu en 1900 Renouvier fournit le premier article.
La deuxième édition des Principes de la nature *, datée de 1882, est presque un autre ouvrage, tant elle dépasse les limites fixées, dans la première édition, à la spéculation rationnelle. Le volume sur Victor Hugo, le poète^, atteste la fertilité d'esprit de Renouvier et marque, en 1893, l'unique essai littéraire du philosophe. Huit chapitres nouveaux enrichissent, dans la nouvelle édition, l'Introduction à la philosophie analytique de r histoire^ ; elle paraît en 1896. La même année Renouvier donne les deux premiers volumes de sa Philosophie analytique de V histoire ^ véritable encyclopédie embrassant « les idées, les religions, les systèmes )>. Un an après les tomes ni et iv^ complétaient cette œuvre immense.
Obligé par sa santé de chercher un climat plus doux que celui de la Provence, Renouvier s'était fixé, vers 1893, dans les Pyrénées-Orientales. Il habite Perpignan d'abord, ensuite Prades. A Perpignan, il avait trouvé en M. Louis Prat un disciple qui devint l'ami des heures solitaires et le confident des heures dernières. La Nouvelle Monadologie^ porte, en 1898, les noms des deux philosophes et renferme la métaphysique du néocriticisme. Un volume consacré à Victor Hugo, le philosophe'^^ compléta l'étude sur Victor Hugo, le poète. A quelques mois de distance, en 1901, Renouvier publie
I 2 volumes. Paris. F. Alcan.
* Paris. A. Colin.
' Paris. Ernest Leroux.
* Paris. Ernest Leroux.
* Paris, Ernest Leroux.
* Paris. A. Colin.
' Paris. A. Colin.
les Dilemmes de la métaphysique pure'^ où sont condensées et opposées les thèses capitales des diverses philosophies, et Histoire et solution des problèmes métaphysiques""- qui développe, au point.de vue historique, l'exposition des dilemmes, en rattachant les théories aux noms des penseurs qui les ont défendues.
Comme s'il pressentait sa fin prochaine, au commencement de 1903, Renouvier écrivit l'ouvrage que M. Dauriac appelle « un testament philosophique »^. Le Per sonna lisme^ contient la pensée et le vœu suprêmes du Maître. « La philosophie, a-t-il dit, la vraie philosophie serait celle qui nous apprendrait à vivre et à mourir. Et le Personnalisme voudrait être cette philosophie... ^. Le Personnalisme est la vérité. J'y suis venu tard, mais tout ce que j'ai écrit, directement ou indirectement, m'y a conduit pas à pas » ^.
Les paroles du philosophe mourant ont été recueillies par M. Prat. Jusqu'à la fin, Renouvier cherche, explique, raisonne ; il cesse d'analyser et de rêver en cessant de vivre. « Il y avait dans son regard, raconte M. Prat, de l'étonnement, de Tadmiration, comme s'il apercevait quelque chose d'inattendu et de très beau... Puis il baissa la tête et sourit en me serrant la main ; bientôt après, son souffle s'arrêta doucement ». Le soliloque du sage arrivé aux portes de l'invisible a été publié sous le nom de Derniers Entretiens '.
Après sa mort, l'ouvrage qu'il avait préparé longue-
1 Pans. F. Alcan.
* Paris. F. Alcan.
^ Revue Philosophique,» avril 1904.
* Paris. F. Alcan.
^ Derniers Entretiens,,, p. 61.
* Derniers Entretiens,,, p. 62.
^ Paris. A. Colin. 1904.
ment et dont il causait dans ses derniers jours : « L'hiver dernier a été bon pour le travail. J'ai travaillé à mon Kant... », a paru et s'intitule : la Critique de KanO.