III. — LA PERFECTION
On doit en conséquence, considérer la personne pre-
ï Premier Essai,,. !••<* édît. p. 347 ; 2»>t> édît., t. III, p. 229. ' Nouvelle Monadologie,,, p. 157.
mîère, Dieu, comme une personne relative et finie, puisqu'une telle personne est la seule qui soit définissable, qui soit intelligible, comme une personne dont on trouve un type dans la personne humaine, un type aussi restreint, aussi dégradé qu'on voudra, mais dont il est vrai de dire encore avec le livre de la Genèse : « Dieu créa l'homme à son image » K
C'est à une telle personne relative et finie, qu'il convient d'attribuer la perfection, laquelle comporte, ainsi qu'il a été dit, le déterminé, le concret, l'achevé. Autre que la perfection métaphysique, la perfection entendue, selon l'anthropomorphisme, au sens moral, porte sur les rapports de Dieu avec son œuvre. Elle est aussi un ensemble de qualités, mais de qualités précises, positives, connues de la conscience humaine et tirées d'elle. Ces qualités s'appliquent aux rapports de la personne divine avec ce qui n'est pas elle, ou bien elles opposent l'état interne de la personne divine à un état autre qui aurait pu être. Une conscience qui possède le total de ces vertus, qui possède chacune de ces vertus au plus haut degré, ne présente rien de contradictoire. Cette perfection est, en un sens, un infini, un infini de qualité^ elle est la moralité dans toute sa profondeur et dans toute sa pureté ^.
La perfection est un attribut aussi inséparable de l'être suprême que l'est celui de créateur. Elle se définit principalement par la justice et par la bonté. L'histoire fournit des notions épurées de ces vertus fondamentales. La première remplit la prédication des prophètes chez le [>euple d'Israël, la deuxième rayonne au centre de l'Evangi-
« Genèse, 1,27.
2 Premier Essai,, fp édît., p. 348 ; 2nie édit., t, III, p. 229.
le *. L'idée de la perfectio n morale est Tune des plus claires que possède notre esprit. La bonté de l'homme est oscillante et mélangée, la justice est pour l'homme un devoir que nul n'accomplit pleinement. Mais l'homme conçoit la parfaite justice et la bonté parfaite qui s'appelle aussi l'amour, l'homme veut s'approcher d'elles, et, quoique inaccessibles, les réaliser. L'homme croit qu'elles sont la loi profonde d'après laquelle tous doivent vivre et d'après laquelle tous se jugent. « L'homme de bien, a dit Kant, veut que Dieu existe ^. »
En Dieu la justice et la bonté sont telles qu'elles ne peuvent être diminuées si on les compare à ce qu'elles sont ailleurs, telles qu'elles ne peuvent être conçues comme plus grandes. « La perfection de Dieu est la forme généralisée, éminente, de celle que nous cherchons en nous-mêmes, dans la contemplation de cette personne que nous voudrions être, et de cet idéal de vérité, de justice et de beauté que tout contredit et opprime en nous et autour de nous ^. » L'ordre est une notion morale en même temps qu'une notion logique. L'ordre moral auquel Renouvier fait une si large place, auquel Renouvier en appelle pour trancher les questions capitales devant lesquelles la logique ne prendrait point parti. Tordre moral a son fondement, son appui, sa réalisation vivante et souveraine, dans la personne de Dieu. Dieu est la conscience morale parfaite; nous sommes des consciences, il est la Conscience.
La perfection implique comme corollaire la liberté. Les thèses néocriticistes, relatives d'une part à la mora-
ï Nouvelle Monadologic, p. 157.
' Cité par Renouvier : Nouvelle Monadologie,** p. 462.
3 Nouvelle Monadologie,,, p. 459.
lité, d'autre part à la personnalité, unissent étroitement les deux idées de liberté et de perfection. La personne parfaite ne serait pas une personne morale si elle n'était pas libre, la personne morale libre ne serait pas Dieu si elle n'était pas parfaite. La liberté divine se manifeste dans l'usage des autres attributs, comme la perfection se résume dans leur somme. Les attributs sont bornés, déterminés ; la liberté a ce même caractère et les limites de chacun des attributs sont ses propres limites. La liberté humaine se meut dans un domaine restreint, à côté des lois extérieures à la personne et des données naturelles et fatales de la personne. La liberté divine se meut dans un domaine qu'elle a restreint elle-même en créant des êtres libres, réellement libres et dont la liberté sera respectée.
Autant la question de la liberté divine est compliquée dans la philosophie et la théologie infinitistes, autant elle est simple dans la conception anthropomorphique. Simple mais insondable dans son origine, puisque la liberté humaine elle-même est un mystère en son pourquoi premier, simple pourtant parce que nettement compréhensible. Les systèmes infinitistes ne peuvent « expliquer ni que Dieu pût, en créant, ne pas obéir à sa raison éternelle, ni, en lui obéissant, rester libre de créer ou de ne créer pas... ))K Cette question se pose nécessairement sous cette forme dans l'hypothèse de la régression à l'infini, et sous cette forme elle est insoluble, du moins intelligiblement. L'anthropomorphisme, appuyé sur le principe de relativité, échappe à la difficulté. « La liberté du Créateur ne se présente pas sous la forme d'un libre choix que fait la personne entre deux
' Nouvelle Monadologie,,, p. 463.
actes prémédités, également possibles : créer, ne créer pas, créer une chose ou une autre. Une telle alternative présupposerait la nature divine antérieurement donnée, composée d'un certain cours d'idées qui, dans ce cas, correspondrait à quelque chose de plus qu'à la nécessité qu'on appelle morale, parce que ses antécédents comporteraient le reculement sans fin... » '. Dans ce cas, la notion de Dieu redevient contradictoire. Logiquement, la liberté, inséparable de la personne de Dieu, est inséparable de l'acte créateur. Or l'acte créateur est posé en même temps que la personne divine, en relation avec cette personne. La recherche régressive est arrêtée à ce premier rapport ; le Créateur et la création, la liberté et les attributs moraux sont indissolublement unis dans la réalité et dans nos investigations.