‹ La philosophie religieuse de Charles RenouvierChapitre 41 sur 70 · IV. — L'OMNISCIENCE · texte numérisé non relu

IV. — L'OMNISCIENCE

Si la perfection est le total des attributs divins, il résulte de cette thèse que chacun de ces attributs, pris en lui-même, est également parfait. Une série d'éléments imparfaits ne donneraient jamais, aussi nombreux qu'on les suppose, une résultante parfaite.

Sous l'angle de l'intelligence, la perfection divine est la connaissance adéquate du monde, des lois du monde, du comment de leurs actions, des phénomènes passés et des phénomènes présents, des phénomènes futurs préordonnés dans le plan de la création. L'intelligence

' Nouvelle Monadologic. p. 464.

de Dieu est omnisciente. Elle s'étend à toutes choses et saisit pleinement celLes qui, indépendantes d'elle, sont produites par d'autres volontés que la volonté divine. Source des lois, elle les embrasse dans toutes leurs relations possibles au sein du monde inanimé, dans leurs effets indéfinis et sans cesse renouvelés au sein du monde vivant ^ Elle voit les rapports des êtres, leurs déterminations mutuelles, elle discerne les actes de la liberté et les pensées de l'esprit, elle pénètre les fins matérielles, intellectuelles ou morales '-^. Pour l'homme, les concepts de l'entendement n'illuminent qu'une partie de l'ordre créé, et les lois de cet ordre même ne lui sont que très imparfaitement accessibles ; l'intelligence de l'homme divise, assemble, analyse, elle n'atteint jamais le terme de la connaissance, elle n'étreint jamais le tout dans son unité ou dans ses parties composantes. Dieu possède l'intégralité de la connaissance objective de l'univers ; l'intelligence divine forme la synthèse complète des parties dans le tout ^.

Le savoir divin est limité de deux manières. D'abord parce que, ayant fixé les modes du connaissable, il reste subordonné à ces conditions. L'absurde et le contradictoire sont en dehors de lui. Du moins s'il les connaît, il ne les connaît que comme illusions et erreurs forgées par les esprits humains. Dieu n'aurait pas l'intelligence parfaite, s'il tombait dans les errements de nos intelligences imparfaites. L'intelligence divine s'arrête là où cesse l'intelligible.

L'intelligence divine s'arrête aussi devant un ordre de faits qui n'est ni contradictoire ni absurde, mais qui est

ï Nouvelle Monadologie,,, p. 461

2 Nouvelle Monadologie.,. p. i53

3 Le Personnalisme,,, p. 48

impénétrable parce qu'il dépend d'une cause autre que Dieu, autre que les lois données par Dieu, autre que les faits antécédents connus de Dieu, devant l'ordre des faits que produit la liberté humaine. Les faits libres ne sont pas seulement des faits futurs, ils sont des faits simplement possibles. Les futurs certains sont connus de Dieu, les futurs simplement possibles ne sauraient l'être. « Il ne peut y avoir en fait de futurs certains ou infailliblement prévisibles que des futurs prédéterminés. Affirmer une futurition, c'est affirmer l'existence antérieure des conditions qui la déterminent »*. Le fait libre peut se réaliser ou ne pas se réaliser ; cette alternative est la caractéristique de la liberté. Si l'intelligence divine voit comme réalisé un fait qui peut ne pas se réaliser, ou bien elle voit mal, et alors Dieu se trompe, ou bien le fait se réalisera nécessairement, et alors il n'est plus Ubt*e.

Des théologiens ont soutenu cependant la thèse, insoutenable au point de vue logique et au point de vue moral, de la prescience des actes libres. Le mot de saint Paul : « Dieu produit en nous le vouloir et le faire » ^, et qui est relatif à la grâce, a été pris au sens absolu et appliqué à toute l'activité de l'homme. Après Augustin, le prédéterminisme l'emporte ; l'Eglise admet que Dieu a créé les hommes tels qu'ils dussent faire librement ce que Dieu savait qu'ils feraient librement. Dieu produit vraiment ainsi dans ses créatures le vouloir et le faire ; il leur fait faire librement ce qu'elles accomplissent librement, et nécessairement ce qu'elles accomplissent nécessairement^.

* Histoire et solution des problèmes métaphysiques.,, p. 171.

^ Philippiens, II, 3.

3 Dilemmes de la métaphysique pure,,, p. 149.

On ne peut pas contester que la prescience ne supprime la liberté. L'on ne s'entend pas soi-même, Ton ne saurait se faire entendre, si Ton maintient les deux termes exclusifs l'un de Tautre. Si malgré la contradiction on les maintient tous deux, la liberté n'est maintenue que nominalement, elle n'est plus rien de réel, ni dans l'histoire de l'homme, ni dans l'histoire de l'univers. Elle est une apparence, une illusion, une duperie, une erreur; nous ne faisons pas notre vie, nous ne choisissons pas notre chemin, notre vie est faite et notre chemin tracé. Dieu a déroulé l'un et l'autre dans sa pensée et dans le monde. La prescience aboutit inévitablement à la prédestination et la prédestination n'est qu'un autre nom du déterminisme. « La prescience certaine ne pouvant pas être autre chose que la connaissance de la prédétermination — car c'est analytiquement la seule idée que nous puissions nous en faire en supposant la réalité de la succession des phénomènes — il est clair que la doctrine de la prescience divine est la même que celle du prédéterminisme divin, au point de vue de l'intelligence, la même, par suite, au point de vue de la puissance, c'est-à-dire le panthéisme théologique » *.

Avec la liberté tombe toute la morale, avec la liberté disparaissent toutes les raisons pratiques qui fondent la justice, le devoir, le bien, la vérité, qui nous permettent de croire à l'immortalité de la personne humaine et à la réalité de la personne divine. Dans la succession fatale des choses nous ne pouvons, ni ne savons, ni ne sommes rien. Les tragédies de l'histoire comme les cataclysmes de la nature, les aspirations des consciences comme la floraison des végétaux, sont ce qu'elles

Histoire et solution des problèmes métaphysiques,., p. 171-172.

sont« c'est-à-dire sont uniquement ce qu'elles peuvent être et tout ce qu'elle^ doivent être. « Le dogme de la prescience divine absolue est un empêchement logique insurmontable à toute philosophie religieuse de l'histoire qui prétendrait s'accorder avec la liberté humaine )>^ Ou bien la prescience des actes libres, ou bien la liberté ; le dilemme ne saurait emprisonner longtemps notre conscience. L'homme perd tout si on le dépouille de la liberté ; Dieu ne perd rien si on lui refuse la préconnaissance de ce qui ne peut pas logiquement et moralement être préconnu. Donner à l'intelligence divine la prescience, c'est mettre la contradiction en elle et l'inintelligible en nous ; soutenir qu'elle s'arrête devant la limite de la liberté, limite qu'elle a conçue elle-même, qu'elle s'est posée à elle-même, c'est la laisser ce qu'elle est : une intelligence universelle et souveraine, omnisciente, l'intelligence parfaite.

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