III. — LE MONDE PRIMITIF
La création à l'état pur et bon, origine absolue antérieure aux origines astronomiques, était un monde entièrement harmonique. Matériel, il était formé d'une matière « à propriétés modifiées », d'une matière dont les qualités étaient améliorées. La pesanteur et la chaleur sont les conditions de l'existence présente ; mais la pesanteur, chaîne des mouvements est aussi la cause d'obstacles et d'accidents, elle soumet l'homme à la servitude, à des peines et à des labeurs, « elle ne lui rend que des services qu'il serait aisé d'imaginer les mêmes avec des rapports moins défavorables d'attraction et de densité » * ; la chaleur, accumulée dans un seul des corps du système du monde, produit la vie, mais elle donne aussi la mort, elle dissocie, elle désagrège ^ ; leur double effet s'exerce sur une matière brute, objet d'actions absolues et fatales. Il n'en était point ainsi dans le monde initial. La matière, mue par des organismes au service de la volonté, servait aux communications et aux actions réciproques des êtres conscients^; en ellemême ses molécules étaient toutes organisées comme elles sont toutes organisables ^.
Les individus supérieurs étaient membres d'un orga-
* Nouvelle Monadologie,., p. 472.
* Nouvelle Monadologie,,, p. 473.
' Principes de la nature,., 2"'c édit., t. II. p. 2o3. ^ Principes de la nature,,, 2'»c édit, t II, p. 206.
lisme unique. Chacun avait assurément ses organes listincts, mais tous les corps du monde pouvaient ^tre modifiés par les fonctions mentales de chacun. Il y ivait harmonie de causalité, non-seulement entre les iéterminations volontaires d'une conscience et les nodifications de son organe spécial, mais encore entre :haque conscience et les corps communs des consciences semblables. L'harmonie était universelle, l'organisation intégrale. Il n'y avait ni parties mortes, ni résidu )assif, l'action des fonctions mentales s'étendait partout. 3es atmosphères du genre aérien circulent autour des îôrps plus cohérents, des atmosphères du genre éthéien pénètrent tous les corps ; leurs particules sont en corrélation avec les consciences, avec leurs actes et eurs volontés. Les lois sont dans une dépendance de 'aperception et du vouloir incomparablement plus claire, >lus directe, plus étendue, que celle que nous connaisions. Une restriction concerne les lois inviolables que la création a instituées et qui sont la nature physique ellenême. Une autre restriction porte sur la conscience ndividuelle. Quelque puissance que possède l'individu ;ur les choses et sur les personnes, il ne saurait atteîn- Ire ses semblables dont il modifie la vie, ni être atteint ui-méme, dans la conscience intime qui a pour fond la volonté, qui constitue l'individualité morale, la vraie ndividualité *.
La puissance de l'homme sur l'ensemble du monde )rimitif n'en demeure pas moins merveilleuse. Dans le nilieu pondérable, formé d'un fluide élastique, d'une lensité appropriée à celle des corps organisés, l'homme ivait les plus grandes facilités de station et de locomo-
Principes de la nature,., 2"«^' édit., t. 11. p. 207-209.
tîori. L'existence individuelle n'était pas de forme évolutive ; le corps perdurable ne connaissait ni croissance, ni décrépitude ; il s'entretenait par des fonctions d'assimilation et de désassimilation qui constituaient la vie sensible. La lumière et la chaleur ne rayonnaient pas d'un- seul foyer formidable, hors d'atteinte, entretenu par une œuvre de révolution et de destruction permanente. L'homme illuminait ses demeures par des foyers créés et disposés pour ses usages communs ou particuliers. Il distribuait de même la chaleur selon ses besoins et ses travaux. Son travail ne se distinguait pas de son action, ni son action de son plaisir. Pour ces divers offices il possédait des forces dynamiques de grande portée, des moyens insoupçonnés de transformation des mouvements et des masses. A l'aide de certaines interventions mécaniques ou chimiques, il créait et dirigeait dans l'éthêr des sources de lumière et de chaleur avec l'étendue et les degrés d'intensité qui lui convenaient. Le secret des forces électriques lui était découvert, il percevait leur nature et leurs causes, il avait le pouvoir de les produire et de les gouverner *.
Dans ce milieu physique parfait, l'homme jouissait du parfait bonheur. Modifiés conformément à nos sentiments du bien, le règne animal et le règne végétal laissaient apparaître tout ce qu'ils enferment de bonté et de beauté. La pensée de l'écrivain biblique : « Dieu fit venir tous les animaux des champs et tous les oiseaux du ciel vers Adam pour voii: comment il les appellerait », était réalisée. Servantes de l'homme, les bêtes, capables
' Nouvelle Monadologie,,. p. 475-480.
Le Personnalisme.., p. 42-44.
d aimer, apportaient dans la nature les qualités dont elles étaient douées. Les différents ordres d'êtres étaient harmonisés entre eux et avec leur milieu, si bien que la vie d'un être sensible, même la vie d'une plante, n'était jamais sacrifiée pour la vie d*un autre être,, ni même utilisée au profit de celui-ci et au détriment de celui-là.
La société humaine se distribuait en unités sociales coordonnées entre elles. Non constituées par la génération et par la race, les familles, stables, moralement égales, semblablement composées de personnes justes, ayant les mêmes notions de la vérité et du bien, avaient des fonctions spéciales, propres à différents services sociaux. Elles ne se distinguaient pas par la dignité, mais par les caractères intellectuels de leurs membres. Il n'y avait d'autre hiérarchie que la dépendance observée entre certains travaux et certaines œuvres ; il n'y avait d'autres chefs que les travailleurs dont l'emploi avait le plus de généralité et le plus d*étendue K « Mais il n'est pas de mission qui puisse être qualifiée d'inférieure dans l'administration de la création divine : toutes sont également utiles et belles, toutes étant également nécessaires pour la conservation de l'harmonie universelle et de la société intégrale. Chaque membre dans la famille, chaque famille dans la société, remplit cette mission d'intelligence et d'amour qui lui a été confiée pour le bonheur commun. Tous travaillent pour chacun et chacun pour tous. La vérité, la justice, la beauté, une harmonie consciente d'elle-même en toutes ses parties, tel est l'ordre primitivement institué. On peut dire que l'homme heureux et libre est la personne intégrale dans la société
' Nouvelle Monadologie.,, p. 483-484.
Le Personnalisme», p. 45-46.
intégrale. Mais il est libre et le monde est dans ses