IV. — LA CHUTE
La puissance extraordinaire dont disposait l'intelligence humaine, supposée capable d'en coordonner les applications, lui permettait d'établir un ordre admirable. Elle lui permettait également de porter dans la création un formidable trouble. Les actes de sauvage destruction auxquels le progrès de la chimie et de la mécanique fournit les instruments, en donnent une faible idée à l'imagination.
Une telle puissance rend indispensable au bonheur de tous la justice de chacun, son obéissance à la raison, sa bienveillance pour tous les êtres, son respect pour la liberté de ceux qui sont libres comme lui. Or, quelle qu'ait été la perfection de l'état premier, les agents libres étaient libres vraiment. Ils devaient vouloir garder, vouloir augmenter cette perfection, ils pouvaient vouloir la diminuer, vouloir la détruire. La nécessité d'une création initiale parfaite est réclamée par le postulat d'un Créateur bon et juste ; la nécessité d'une épreuve morale est réclamée par le postulat de la liberté humaine. Les êtres du monde primitif traversèrent cette épreuve ; ils ne surent pas la traverser victorieusement •.
' Nouvelle Monadologte,,, 484-485.
' Philosophie analytique de Fhistoire^. t. IV, p. 762.
Le Personnalisme... p. 46.
Nouvelle Monadologie», p. 481, 486.
Le. gouvcrnertient <ie'Ia nature, à raison de la part que chacun y prenait, de l'intérêt que chacun y avait, établissait la solidarité la plus étroite entre les organismes partiels constitutifs de Forganisme universel. Source du bien si chacun observait la justice, cette solidarité devenait, dans le cas contraire, la ruine de la société universelle. Les hommes avaient la science et le pouvoir; Dieu attendait d'eux la justice ; c'est à la justice que manquèrent les hommes ^
Les hommes voulurent « usurper sur leurs droits mutuels, s'attribuer, sur le domaine commun des puissances et des jouissances, des parts excédant leurs parts naturelles et légitimes, et commettre, en vue de se grandir, des actes contraires au bien d'autrui, nuisibles à la communauté entière »^. La théologie a bien indiqué l'origine psychologique du mal, en le faisant dériver de l'amour déréglé de soi ou de l'amour déréglé des biens, en le définissant comme « l'orgueil de la vie ». La déchéance de l'homme, la rupture du consensus primordial des hommes qui formé à la fois leur société et l'ordre de la nature, est la conséquence du péché. Les passions bonnes et mauvaises réagissant contre les premières injustices, voulant se défendre et voulant réprimer, ont organisé des institutions de guerre ; la paix désormais hésitante et précaire a perdu son empire et sa gloire ; la violation de l'amour dans les relations des consciences a pour résultat la décomposition sociale et la ruine de la création ^.
> Philosophie analytique de F histoire,,, t. IV, p. 764-765. * Principes de la nature,,, 2™*? édit. t. H, p. 21&. ■* Science de la morale,,, t. III, irc section.
Principes de la nature,,, 2'"« édit. t. II, p. 219.
Philosophie analytique de F histoire,,, t. IV, p. 762.
La chute du monde primitif a sans doute occupé « des siècles de cet univers où le soleil ne mesurait pas les jours ». Les grandes forces, divinement prédisposées pour ne produire que des effets favorables, n'étant plus conduites avec autant d'équité que de science, sont devenues productives de mort aussi bien que de vie, ont échappé au pouvoir de l'homme. La lutte des êtres a entraîné et déchaîné la lutte des éléments. Agglomérées ou dispersées au hasard d'une guerre de Titans, les masses matérielles se sont désorganisées, le règne de la mort a démesurément grandi, les collisions inimaginables ont allumé le vaste incendie de la nébuleuse. Conformément aux hypothèses de l'astronomie moderne, la nébuleuse est bien le point de départ du monde actuel, mais elle est aussi, la solution de Renouvier tient tout entière dans cette addition, elle est aussi le point d'arrivée du monde primitif que détruit la liberté de l'homme \
Au cours du refroidissement progressif de ce chaos, le système solaire est né. Ses attractions puissantes, dominées par une seule, ont fait commencer la révolution des corps planétaires. Tandis qu'autrefois les milieux et les propriétés des éléments étaient soumis aux personnes, maintenant les personnes sont soumises à ces milieux et à ces propriétés. Quand la vie a paru sur notre globe, la pesanteur n'était plus la force utile et servante des mouvements normaux comme dans le milieu primitif; elle était une chaîne dont la religion a toujours affranchi les êtres célestes, dans laquelle la poésie voit la forme même de la déchéance^. La chaleur, en ses
* Le Personnalisme^* p. 99-101.
* Principes de la nature,» 2«»c édit, t. II. p. 222. Nouvelle Monadologié.,, p. 488.
îxcès ou ses défauts, devenait la cause de perturbations nultiples. La lumière, mal répartie pour Fusage du nonde habité, irrégulièrement distribuée, subissait des >ertes aussi énormes qu'inutiles. Les consciences qui mt employé les forces naturelles pour leur mutuel lommage, se dépouillant les unes les autres de Fusage le ces forces, ont introduit dans le monde la mort des organismes, car Forganisme n*est que Fensemble des noyens pour exercer Fempire des lois. La mort granlissait à mesure que se propageaient les effets de la fuerre ; elle atteignait les êtres eux-mêmes, étant doutée la solidarité de la nature physique avec le milieu, ftant donnée la perturbation apportée dans le milieu et |ui le rend impropre à Fexistence.
Pour toujours la douleur est attachée à la vie et la nort est le terme fatal. Cette conséquence de la chute l'était que l'application d'une loi générale qui fait de la louleur et de la mort des fins inévitables pour tout organisme employé contre sa nature et contre son but lormal '. Cette loi est la contre-partie de la liberté. La iberté permet à l'être de produire le mal ; mais le mal loit aboutir à la destruction de l'être. En effet, comme 'être demeure libre et peut demeurer ferme dans sa rolonté pervertie, il n'est pas de barrière à opposer au nal sinon l'anéantissement de l'être mauvais.