V. — LES GERMES IMPÉRISSABLES
C'est le deuxième stade de l'histoire de la vie qui :ommence avec ce monde issu de la nébuleuse, formé
• Principes de la nature,,. 2'»>e édit, t. II, p. 219. Philosophie analytique de l'histoire,,, t. IV, p. 765.
des débris du monde originel. Née du mal et soumise au mal, la terre offre du moins aux créatures qui ont succombé dans l'univers paradisiaque, un théâtre de relèvement, un moyen de salut.
Dieu qui avait donné la liberté, avait admis la possibilité du mal ; prévoyant la possibilité de la chute, il avait préparé la possibilité d'un recommencement d'existence et de lutte. Les créatures terrestres ne naissent pas seulement, elles renaissent ; elles sont les êtres primitifs, créés libres et justes, déchus de leur pouvoir et de leur grandeur, qui reparaissent sous une nouvelle forme pour une épreuve nouvelle. Dieu a laissé se désorganiser les êtres primitifs, il ne les a pas laissé mourir. L'immortalité de la personne ne consistait pas dans la résistance de son organisme à tous les accidents du milieu ; l'organisme, harmonique avec le milieu, devait se désorganiser avec lui. L'immortalité réside dans la puissance que possède la monade dominante de se reproduire, avec des organes plus ou moins modifiés, pour un autre développement*.
Pour remédier à la destruction réelle de la personne supérieure, Dieu a pourvu à la conservation des êtres, il a préordonné leurs pouvoirs de reproduction ^ Au plus profond des organismes primitifs. Dieu a déposé « certaines compositions monadiques, étrangères aux fonctions vitales de l'ordre courant, indissolublement liées toutefois à l'unité psychique des sujets où elles étaient ainsi placées, et indestructibles... Ces compositions monadiques étaient les germes des organismes reconstituables en des temps futurs, avec d'autres propriétés, sous d'autres conditions » ^. Les germes de reproduc-
' Nouvelle Monadologie», p. 109-110.
* Principes de la nature,,, 2"'<^ édit, t. II, p. 226.
^ Nouvelle Monadologie,,, p. 489.
tion des organismes dissociés sont « tous conservés et existent de quelque * manière dans la nature, enveloppés suivant iine loi impénétrable aux recherches physiologiques » *.
Le germe immortel qui permet à la créature, disparue pendant un temps indéterminé, de revivre, qui assure l'identité de la personne primitive et de la personne actuelle, ne saurait être considéré à un point de vue exclusivement physique. Cependant même à ce point de vue, il est permis d'admettre « la possibilité de la conservation d'un germe matériel, c'est-à-dîre d'un corps organisé imperceptible, extrêmement petit, soustrait par ses dimensions, que nous pouvons supposer réduites autant qu'il serait nécessaire, à l'action destructive des plus hautes températures, et ne laissant pas de contenir ces propriétés virtuelles de développement pour une fin qui répondent à la seule idée que nous puissions nous former d'un germe dernier » -. L'histoire naturelle objecte que tous les germes, objets de Texpérience, sont anéantis par la chaleur ! Ces germes sont supprimés, sont perdus en tant que développables dans les conditions où nous savons qu'ils se seraient développés; mais quelle expérience affirmerait qu'ils sont supprimés, qu'ils sont perdus absolument ? De plus, s'il s'agit de destruction totale, on ne saurait légitimement conclure du cas des germes des êtres infimes, les seuls que connaisse l'expérience comparative, au cas des germes des êtres supérieurs, constitués, selon l'hypothèse, avec des propriétés de survie et de reproduction sous des conditions prévues. Le mot et l'idée de germe désignent surtout la puissance, la virtualité de l'organisation
• Le Pcrsonnalismc, p. iii.
'-* Principes de la nature,., 2"" édît, t. II, p. 245-246.
prédéterminée, antérieurement aux organismes proprement dits. De quelque façon qu'on la conçoive, l'origine de la vie sur le globe terrestre demeure mystérieuse ; il n*y a pas plus de difficulté à imaginer le pouvoir de l'apparition de l'homme, conservé sous une forme naturelle inconnue, dans un germe latent, qu'à admettre une génération spontanée dans des circonstances également inconnues *.
Les naturalistes supposent la préexistence des germes individuels pour l'œuvre de la génération. Si l'on écarte les hypothèses matérialistes, lesquelles ne sont jamais que des hypothèses métaphysiques inconscientes, la physique nous conduit donc, tout comme le monadisme, à définir les phénomènes embryogéniques : une disposition potentielle des cellules à exercer des actions pour arriver progressivement à des assemblages d'organes, à la constitution d'un organisme. Aucune expérience n'a pu scruter, aucune science n'a pu définir l'ovule, forme physique première du milieu de laquelle un être vivant sortira. Aux plus petites dimensions perceptibles, l'ovule n'apparaît que « sous enveloppe, car on doit regarder comme une enveloppe toute portion de matière qui renferme les conditions de développement d'un organisme, sans que nous puissions y distinguer ni forme, ni propriété qui se rapporte à des organes et à des fonctions, ni aucun signe indiquant ce qui doit se produire ^\.. » Les phénomènes perceptibles sont, pour la physique, les enveloppes de la matière donnée au-dessous d'eux et qui est leur cause. Le germe sensible, l'enveloppe peut périr sous certaines conditions de température, sans que
* Principes de la nature,,, 2«"l- édit., t. II, p. 246-247.
Nouvelle Monadologie,,, p. 490.
^ Le Personnalisme,,, p. il 3.
le germe profond, le vrai germe soit nécessairement atteint souô ces mêmes circonstances. Les germes divers de la vie, les germes humains qui sont des corps virtuels avec leurs monades dominantes à l'état enveloppé, ont pu, sans perdre leur essentielle faculté, traverser le milieu incandescent de la nébuleuse ^
Emboîtés les uns dans les autres lorsque survient la chute, les germes, lorsque le monde actuel est formé, se divisent et se transmettent par groupes à chaque génénération nouvelle. Ces groupes sont eux-mêmes des groupes de groupes dont les unités composantes réalisent leur destinée de génération en génération, jusqu'à ce que l'espèce arrive au terme de ses individus, jusqu'à ce que soit épuisé le contenu de la famille dernière *. On ne peut sonder les dispoisitions prises par la pensée créatrice, mais on peut affirmer qu'elles devaient, par des lois spéciales, amener la reviviscence des êtres possédant la vie individualisée et centralisée à un degré éminent au sein du monde primitif, en particulier des êtres qui étaient des personnes et constituaient la société intégrale ^
Les êtres terrestres ne sont pas les descendants des êtres paradisiaques, ils sont ces êtres mêmes. Ceux-ci ne formaient pas des races comme ceux-là, mais un organisme unique ne comportant, dans le plan de Dieu, ni la génération, ni la naissance, ni la mort. Après avoir été simultanément, ils réapparaissent successivement, liés par les liens de la famille et par l'hérédité après avoir été une seule unité, les mêmes toutefois quoique avec
' Le Per sonnait smc.» p. 114-116.
* Nouvelle Monadologie,,, p. 70-71.
Principes de la nature,,, 2«"f édît., t. II, p. 259-260. •' Noui^elle Monadologie.,, p. 490-491.
des formes nouvelles, dans un milieu nouveau, sous des conditions d'existence nouvelle.
Assurément il est impossible de décrire les organes relatifs aux différents états d'un même être, de montrer le lien qui les unit. Mais, d'une part, la méthode phénoméniste et les postulats de la raison pratique nous permettent de supposer des séries de phénomènes organiques latents, conformes à ceux de notre expérience et qui accompagnent la conscience sourde ou les consciences virtuelles. La méthode phénoméniste et les postulats de la raison pratique nous dispensent, d'autre part, de définir ces phénomènes, car l'identité personnelle est indépendante de l'idée réaliste de substance comme de la conservation des formes connues sous lesquelles se manifeste la personne. La mémoire est l'unique intelligible lien des états successifs par lesquels une même conscience peut passer. L'identité de telle personne du monde actuel avec une personne du monde primitif et avec une personne du monde futur, sera fondée par l'unique et parfait enchaînement de mémoire qui réunira, pour la personne à venir, les trois états de sa vie *.