VI. LE MONDE FUTUR
Renouvier né se dissimule pas que la solution ainsi proposée au double problème des origines de la vie et des origines du mal n'est qu'une hypothèse. Encore
Principes de la nahtre,,, 2«»t* édit., t. II, p. 25i-255.
rhypothèse, dans laquelle entrent en même temps beaucoup d'imagination et beaucoup de logique, doit-elle à réitérées fois recourir à l'agnosticisme. Du moins n estelle ni contradictoire ni incompréhensible. Or, remarque le philosophe, combien de doctrines relatives au commencement des choses sont ou contradictoires parce qu'elles impliquent un nombre infini de phénomènes actuellement passés, parce qu'elles acceptent l'éternité du monde, ou parfaitement incompréhensibles parce qu'elles font procéder le supérieur de l'inférieur, la vie et la pensée de la non-pensée et de la non-vie, la conscience morale de l'aveugle inconscient * ! L'hypothèse est simplement vraisemblable, concède Renouvier, mais les différentes théories conçues dans un esprit contraire sont hautement invraisemblables ^.
Et surtout l'auteur du Personnalisme estime que sa doctrine atteint ce résultat moral essentiel : justifier le Créateur en attribuant à l'homme la cause et l'essence du mal. La vie actuelle de chaque personne n'étant que l'une des vies nécessaires à sa reconstitution morale, chaque personne est ainsi punie justement dans cette existence mortelle, et toutes les personnes, portant le poids de fautes par elles commises, accentuant leur volonté perverse ou soupirant après le bien, sont, malgré les apparences, punies également. La punition, dans l'ordre universel, résulte d'une loi émanée du Créateur en vue de l'harmonie générale ; elle n'est pas promulguée par un juge. Sur la terre et pendant son existence semée d'accidents, fertile en épreuves, l'homme
• Principes de la nature,,, 2'"** édit., t. II, p. 243. 2 Principes lie la nature,,, 2»'»«' édit., t, II, p. 263.
va, s'il le veut, vers la victoire ; il s'instruit dans les peines et dans les devoirs, il lutte, il cherche, il s'élève audessus des choses inférieures et au-dessus de lui-même, il se prépare à la restauration du monde définitif*.
Après le monde parfait de la création, après le monde mauvais de la chute, un troisième monde surgira qui achèvera l'épreuve du deuxième et qui reproduira la perfection du premier, le monde où toutes choses seront rétablies selon le plan divin, où les êtres retrouveront la puissance et la paix. De même que, par le mal, l'univers a été brisé en une multitude de mondes, l'organisme unique a été fragmenté en une multitude de personnes, de même par la restauration finale l'univers redeviendra un, la pluralité des individus afférents à une personnalité identique en son premier et dernier fondement, reconstituera l'unité de cette personne.
Nous ignorons comment un nombre immense d'organes élémentaires, unis harmoniquement, constituent des organes plus complexes, comment ces organes, à leur tour, opèrent la synthèse de leurs fonctions pour correspondre à la fonction d'une conscience, comment d'un tel agencement sortent un corps humain et un esprit humain. A plus forte raison ignorons-nous la possibilité d'une combinaison du même genre pour atteindre un résultat supérieur, l'agencement des monades individuelles pour former la personne analogue à la personne parfaite primitive. Mais combinaison et agencement ne dépendent pas de l'explication des moyens par lesquels la combinaison se réalise et l'agencement se produit. L'analogie autorise une croyance pour laquelle il n'existe pas de démonstration.
Le Personnalisme,»» p. 211-212.
Nouvelle Monadologie.,, p. 5oi-5o3.
Les organismes synthétiques destinés à unir les mémoires des individus n'exigent sans doute pas, pour se constituer, une durée aussi grande que celle du système actuel de la nature. Cependant une révolution cosmique est nécessaire pour une nouvelle distribution des organismes, pour que les consciences reprennent leur autorité sur les parties et sur l'ensemble de l'univers K En outre, l'homme quitte la terre après avoir souffert, désiré, espéré, après avoir expérimenté l'expérience de toute l'humanité, après avoir vérifié cette vérité ultime que l'injustice est le chemin de la mort tandis que la justice est la vie. Or cette vérité doit être « une illumination soudaine dans l'acte du souvenir collectif donné à la réelle unité de la personne restaurée, de ses vies successives, de ses sentiments et de ses volontés passés, de ses joies et de ses peines, de ses erreurs, des fins diverses qu'elle s'est proposées et qu'elle a rarement ou vainement atteintes, et de celles des autres hommes, également manquées, dont il voit maintenant l'unique et définitive. Le théâtre d'une telle révélation ne peut être qu'un monde différent du nôtre, et dont la possibilité ne se conçoit bien qu'après la ruine de celui-ci, c'est-à-dire après le retour de notre système à l'état nébuleux, que toutes les conjonctures astronomiques rendent d'ailleurs probable » ^.
L'innocence primitive a été transformée par l'expérience du bien et du mal, par l'intelligence du devoir, en science inaltérable du bien, en vertu indéfectible ; l'homme dont la nature morale est restaurée ne tombera plus ; les liens sociaux, hiérarchiques et fraternels
» Le Personnalisme», p. 214-216.
Nouvelle Monadologie,,. p. 517.
2 Le Personnalisme.,, p. 217.
Nouvelle Monadologie.,, p. 5 1 5-5 17.
à la fois, s'étendront progressivement jusqu'à la prise de possession entière du cosmos par l'humanité régénérée ; devoir et passion ne s'opposeront pas et le cœur goûtera le bonheur sans que la convoitise puisse l'effleurer. « Au cours du rétablissement de la société universelle de ces hommes immortels, quels que soient les modes, actuellement imprévoyables, de leur naissance et de leur intégration organique, en harmonie avec les lois du monde parfait, ils viendront au jour pour se reconnaître en retrouvant la mémoire de leurs vies passées, de leurs relations, des événements, et de l'histoire de la terre et des terriens, tous ceux qui ont été liés par le sang, l'amitié, les idées et croyances communes ou contraires, la paix ou la guerre. Cette révélation par le souvenir et cette reconnaissance sont l'entrée du ciel, avec la contemplation des beautés des nouveaux cieux et de la nouvelle terre, avec la libre expansion de la vie, le sûr maniement des forces dont les hommes n'avaient possédé depuis la chute qu'une connaissance superficielle, en partie douloureusement acquise, et l'usage toujours restreint et pénible. Voilà le ciel physique, mais le ciel du cœur est au-dessus : nous sommes moins capables d'en prendre directement l'idée que d'en approcher le sentiment par voie de contraste, en songeant aux amours aveugles, inconstantes ou troublées dont l'antagonisme des sexes et l'anarchie des relations sexuelles sont la cause en notre monde, et à nos vagues désirs, à nos volontés ignorantes, à nos fins manquées, ou que toujours tranche la mort, à l'impuissance de la personne mortelle de régir pour le bien son entourage et ses relations, et enfin, ce qui est le fond de tout, de se régir elle-même et de se satisfaire » '.
* Le Personnalisme», p. 220.
Nouvelle Monadologie,» p. 5 1 8-521.