‹ La philosophie religieuse de Charles RenouvierChapitre 53 sur 70 · VII. — LES OBJECTIONS · texte numérisé non relu

VII. — LES OBJECTIONS

Avant le fondateur du néocriticisme, deux penseurs avaient cherché dans la préexistence des êtres et des choses, la réponse à une question trop haute pour les étroites limites de notre monde et de notre vie.

Julius MûIIer, s*inspirant d'Origène, attribue à une triple détermination des créatures, se prononçant pour Dieu, contre Dieu, pour elles-mêmes en dehors de Dieu, leur division en anges, en démons et en hommes. Les hommes, qui sont restés dans la neutralité vis-à-vis de Dieu, continuent sur la terre l'épreuve anteterrestre.

Charles Secrétan place dans la chute de la créature primitive la cause de la multiplicité présente des êtres. La créature préexistante s'est décidée à la fois pour Dieu, contre Dieu, pour elle-même, et est demeurée dans rindécision. Correspondant à ces quatre positions, les anges, les démons, les hommes, la nature sont sortis de Tunité désormais rompue.

Secrétan sacrifie les droits inaliénables et la valeur absolue de l'individu^ en l'annihilant, inconscient et irresponsable, dans la créature spécifique ; seule l'espèce a pensé et agi, l'individu n'a aucune part dans la volonté première. La théorie du philosophe de Lausanne aboutit au panthéisme. Julius Mûller méconnaît les données effectives de l'hérédité et de la solidarité en faisant du mal le résultat de décisions purement individuelles. La théorie du dogmaticien de Marbourg est contraire à l'expérience.

Renouvier s'efforce d'éviter ce double écueil. Sa pensée, d'ordinaire si précise et si limpide, présente ici quelque hésitation. Les Principes de la nature^ la Nouvelle Monadologie, le Personnalisme, envisagent la création primitive sous la forme d'un organisme unique. Il semble difficile de concilier avec cette unité, que le philosophe qualifie d'universelle, les notions d'individualité réelle, de liberté personnelle, de conscience autonome. Si les individus existent dans la préhistoire, distincts et concrets comme le sont tous les êtres individuels, l'organisme initial et universel n'est qu'un nom générique et ne représente pas' une réalité absolue. Si l'organisme initial et universel est la réalité absolue, il n'y a plus de place pour des existences indépendantes de lui, autres que lui, il n'y a plus de . place pour des personnes, c'est-à-dire pour des monades libres et volontaires. Malgré la répulsion de Renouvier pour le panthéisme, le panthéisme s'accommoderait de la conception de Renouvier.

Même hésitation pour la création restaurée. L'hésitation est devenue consciente et Renouvier a constaté des variantes dans son exposition. Dans la Nouvelle Monadologie, le monde définitif reproduit la constitution du monde originel, l'unité de l'organisme s'y reforme et la pluralité des personnes semble s'évanouir. Si la pluralité réelle des individus n'est plus, que devient leur réelle distinction, leur réelle existence ? La personnalité, la seule personnalité dont nous pouvons parler parce que c'est la seule qui nous soit connue, comporte, malgré les liens de la race, l'indépendance vis-à-vis des êtres similaires. Dans les Principes de la nature et dans le Personnalisme, le troisième monde est aussi le rétablissement du premier, mais les personnes terrestres paraissent garder au sein de la vie supérieure, leur condition

d'êtres pour soi qu'elles avaient au cours de l'épreuve morale. Toutefois, il est dit que plusieurs personnes humaines pourront, dans l'identité de la conscience, de la volonté, de l'organisation, se fondre pour constituer une seule personne intégrale. Ou bien ces personnes ne sont pas des personnes actuellement, et nous n'avons par conséquent aucune notion adéquate de la personnalité, ou bien elles ne seront pas des personnes plus tard puisqu'elles ne seront qu'une personne unique... et alors que sont-elles sur la terre ? Même dans le monde redevenu parfait, il est impossible que la somme de plusieurs unités distinctes soit égale à une seule unité. En outre, si des personnes, qu'elles soient quelques unités ou quelques dizaines, forment une autre et unique personne, il n'y a pas de raison pour que quelques centaines ou quelques milliers de personnes ne forment pas un être un, pour que toutes les personnes ne se confondent pas dans l'unité suprême. Par cette pente dangereuse la doctrine renouviériste incline vers le panthéisme. Et il faut avouer que les expressions des Principes de la nature^ définissant comme « de libres organes de l'organisme » les personnes de la création première et de la création restaurée*, celles de la Nouvelle Monadologie assimilant « l'organisme humain du monde reconstitué » à « l'organisme du monde primitif » ^ celles du Personnalisme indiquant que « une pluralité d'individus » peuvent être « afférents à une personnalité identique » ^, invitent à ce rapprochement et justifient cette crainte.

Il ne parait pas possible, après Julius Mûller, après

^ Principes de la nature,,, 2"»*^ édit., t. II, p. 254. ' Nouvelle Monadologie,,, p. 5 16.

^ Le Personnalisme,,, p. 2t3.

Secrétan, après Renouvier, d'îmagîner une nouvelle hypothèse reculant Torigine du mal dans un univers préexistant. Les trois conceptions des philosophes précités épuisent les modalités qu'une solution analogue est susceptible de revêtir. La théorie de Renouvier est infiniment supérieure à celle de ses prédécesseurs. Abstraction faite du panthéisme latent qu'elle renferme en quelques-unes de ses parties, réalise-t-elle les nobles désirs du grand penseur, satisfait-elle la raison et la conscience ? Doit-on accepter l'opinion de l'anonyme et éminent auteur * de Y Appendice qui clôt les Principes de la nature : « l'hypothèse qui place la chute dans une vie antérieure est la réponse la plus hardie, mais aussi la plus profonde, que l'on puisse faire à la grande question posée par la théodicée. Soumise à l'application de la méthode crîticiste, cette réponse devient particulièrement correcte » ^.

Renouvier a voulu écarter l'objection, qui, la première, surgit naturellement devant un appel à notre préexistence : nous n'avons nul souvenir de cette vie antérieure ! « Le long intervalle d'oubli... ne constitue à l'égard de l'immortalité, toutes proportions gardées, que la même anomalie que les oublis de toute sorte, et les changements de la pensée avec les âges, et le sommeil constituent dans notre vie mortelle. L'oubli, le sommeil et la mort sont des fruits .de la chute » ^.

Il n'y aurait assurément rien d'inadmissible à ce que

' L'auteur, qui ne restera pas moins éminent pour n*être plus anonyme, est M. le pasteur Schlœsing, récemment encore en fonction à Toulon.

^ Principes de la nature,., 2»"*' édit., t. II, p. 347.

3 Principes de la nature,,, 2'"»' édit, t. II, p. 256.

les deux jours que sont la vie anténébulaire et la vie éternelle, soit séparés par la nuit de la vie terrestre, si la deuxième vie n'était pas en relation morale directe avec la première. La créature du monde primitif reparaît dans notre monde pour se relever ; ses souffrances, ses peines, ses luttes sont une conséquence de ses fautes ; elle est punie et elle doit expier. Or qu est une punition dont le motif est ignoré, dont la cause est cachée ? Qu'est une expiation inconsciente et involontaire ? Où est la moralité de l'épreuve imposée à rhomme et par laquelle il reconquiert sa dignité perdue ? 11 est certain que nous oublions des milliers de faits qui ont formé la trame de nos années, mais nous n'oublions pas les faits qui, dans le passé lointain, ont inspiré notre action et la soutiennent du sein de ce passé, les faits qui marquent les étapes essentielles de notre route. Si nous les oublions, nous sortons du domaine de la vie morale pour entrer dans celui de la vie pathologique, nous ne sommes plus des personnes normales. L'altération de la mémoire est Taltération de la personnalité, la perte totale de la mémoire est la perte totale de la personnalité. Si l'homme doit réparer son péché sans connaître son péché et sans savoir qu'il répare, s'il doit racheter une existence qu'il ignore par des moyens qu'il ne choisit pas dans ce but, sa vie terrestre dans laquelle il ne met ni repentir, ni regret, ni sacrifice pour une déchéance insoupçonnée, sa vie terrestre est un opus operatum dont Renouvîer peut proclamer l'utilité mais dont il faut nier la moralité. Il n'y a pas de moralité là où il n'y a ni connaissance, ni conscience, ni volonté.

L'oubli du monde primitif est complet, absolu. Sa description n'éveille aucun écho dans notre subcons-

cient le plus obscur, et dans notre raison elle n*éveille que des doutes grandissants. La chute, que la création originelle doit expliquer, est incompréhensible dans cette création. Le monde primitif est parfait d'après les Principes de la nature et le Personnalisme ; sa perfection est moins absolue mais sa bonté fondamentale demeure intacte d'après la Nouzfelle Monadologie. Les êtres, étroitement liés au milieu, participent à la qualité de ce milieu, sont parfaits, sont bons comme lui. Comment ces êtres qui possèdent la science et le pouvoir, qui vivent dans le bonheur, qui connaissent les conditions de l'ordre et les conséquences de sa violation, comment ces êtres se perdent-ils et perdent-ils le monde ? Renouvier attribue à l'égoïsme, à l'injustice, la perturbation initiale. La question est de savoir comment des êtres saints, des êtres bons, qui comprennent que la justice est la source de la vie et de la félicité, ont été en même temps égoïstes et injustes ! S'ils deviennent tels c'est donc qu'ils n'étaient ni bons, ni saints, c'est donc que le milieu harmonique semblable à eux n'était ni saint, ni bon. Toutes les analyses psychologiques montrant comment se développe l'amour de soi, quelle source d'anarchie est l'amour des biens» n'expliquent nullement la conciliation, dans le même être, du mal et de la sainteté. Si la créature est vraiment bonne, à fortiori si elle est sainte, il est contradictoire de soutenir qu'elle est cela et qu'elle pèche. Elle est libre aussi, ajoute Renouvier; mais, étant donné le degré de perfection qu'elle possède, elle n'est libre que de se perfectionner davantage, de persévérer dans sa vertu native.

Ou bien, si elle est vraiment libre, si elle comporte quelque indétermination pour le bien ou pour le mal, si elle n'est encore ni essentiellement bonne, ni parfaite

surtout, c'est-à-dire sî elle est autre que la représente l'hypothèse, la chute qui était un mystère psychologique devient une nécessité logique. La liberté implique la diversité. Si une multitude d'êtres libres est appelée à choisir entre deux possibles, tous les êtres de cette multitude ne choisiront pas le même possible. Plus la multitude des êtres primitifs libres était nombreuse, plus grandissait la certitude de la diversité ; cette multitude « dépassant toute imagination », il était inévitable que quelques voix discordantes s'élèvent dans, l'accord de l'harmonie primitive. Or la solidarité de l'organisme initial était telle, le pouvoir de l'être sur ses semblables et sur le monde était tel, qu'il suffisait de quelques volontés rebelles pour rompre l'union et l'unité premières, pour entraîner la société et l'univers dans l'injustice, dans l'état de guerre, dans la chute. La création originelle devait donc aboutir à la dissolution.

Venus d'un monde supérieur, les hommes vivent sur la terre. De quelle utilité est cette vie terrestre ? Elle offre, assure-t-on, un moyen de relèvement, elle permet une épreuve nouvelle. Mais les êtres ont dû déjà se prononcer pour le bien ou pour le mal dans le système anténébulaire. C'est alors qu'a eu lieu l'épreuve véritable, quand l'être possédait le maximum d'intelligence, le maximum de sagesse, le maximum de pouvoir. C'est alors que l'être aurait pu monter vers la sainteté plus pure, vers la perfection plus grande. S'il s'est alors tourné vers le mal, comment, à l'heure actuelle, avec son intelligence obscurcie, sa sagesse diminuée, son faible pouvoir, triompherait-il dans le combat de la vie ? Vaincu quand il avait toutes les possibilités pour vaincre, comment vaincrait-il quand il a toutes les possibilités pour être vaincu ? Une autre épreuve dans des con-

ditions aussi défavorables ne peut que confirmer, qu'aggraver le résultat de l'épreuve première ; elle amènera une déchéance plus profonde au lieu d'apporter la régénération.

S'il convient de fournir aux êtres, auteurs volontaires du mal, ouvriers conscients de la chute, une occasion de salut, ne convient-il pas à fortiori^ de fournir une occasion de salut aux hommes qui tombent, mais tombent pleins d'ignorance et enveloppés de nuit ? Si les coupables pleinement responsables obtiennent des siècles pour se repentir, comment les coupables qui le sont presque nécessairement, n'auraient-ils pas droit à la même grâce ? Après l'épreuve de la terre pour les êtres mauvais du monde préexistant, viendra donc une autre épreuve pour les êtres mauvais de la terre, et comme le repentir est toujours possible, la série des épreuves sera illimitée.

On ne saurait admettre, en effet, qu'au cours de l'épreuve terrestre toutes les créatures se décident pour le bien. On ne saurait admettre qu'au cours de l'épreuve paradisiaque toutes les créatures se soient décidées pour le mal. Celles qui avaient choisi la perfection sont-elles emportées dans le chaos avec celles qui avaient choisi le mal ? Probablement, puisque l'univers entier s'effondre dans la nébuleuse, mais alors qu'est-ce que la justice ? La solidarité, aussi contraignante qu'on la dise, ne rend pas compte d'une telle atteinte au droit moral. Les créatures qui avaient choisi la perfection subissent-elles aussi l'épreuve présente ? Qu'adviendrait-il si, dans un milieu mauvais, elles tombaient, si, ayant résisté durant la première lutte, elles ne résistaient pas durant la seconde ? Et si ces créatures ont été préservées de l'anéantissement général, que sont-elles devenues ?

Que deviennent, interrogation plus impérieuse, les créatures auxquelles la deuxième épreuve était destinée et qui ne la traversent pas ? Renouvier avoue que les êtres innombrables de la création première ne reparaissent pas tous au sein de notre création. Il y a des multitudes prodigieuses de germes qui avortent. Chaque fois qu'une créature terrestre périt avant d'avoir atteint le terme moyen de la vie, chaque fois qu'une créature terrestre se trouve dans des conditions insuffisantes d'existence, avortons physiques ou moraux, individus qui demeurent enfants ou que la folie, la maladie, la paralysie terrassent, misérables de tout âge et de toute nature, tous les germes que ces créatures portent en elles, qui, par elles, devaient arriver à leur plein épanouissement, tous ces germes sont perdus. Non seulement la vie de ces déshérités ne saurait équivaloir à une épreuve morale, mais la médiocrité, le néant de ces déshérités empêchent des millions de germes d'atteindre leurs fins. Les êtres qui dormaient dans ces germes sont-ils morts à jamais ?

Ces germes, allègue Renouvier, ne sont pas tous indispensables ; ils avaient été répandus avec une immense prodigalité parce que cette déperdition immense avait été prévue, chaque germe ne contient qu'une vie partielle de la même vie totale, ne renferme qu'un coefficient de la reconstitution finale, chaque personne présente n'est qu'une partie de la personne définitive. Si donc des germes avortent, si des personnes meurent, si des vies sont nulles, ces germes, ces personnes, ces vies sont des éléments restés à l'état potentiel, sans détriment pour la personne à laquelle ils se rapportent ^

Le Personnalisme... p. 21 3.

Cette explication appuie le reproche de panthéisme formulé précédemment. Des personnes qui sont des parties de personne, des vies individuelles qui sont des fragments de vie, ne correspondent nullement aux notions psychologiques et morales que le néocriticisme a établies et justifiées. De plus, cette conception de vies et de personnes additionnées pour constituer une vie une et une personne une, se heurte à des difficultés. Il est possible que telle série de germes avorte dès le début, ne fournisse qu'un individu ; il est possible que telle autre série se déroule longuement, fournisse des centaines d'individus. La personne finale constituée par la première série n'aura supporté qu'un seul combat, la personne finale constituée par la deuxième série aura recommencé des centaines de combat. Il suffit à la personne de la première série d'avoir vaincu une fois pour obtenir le pardon, le salut, l'éternité. Qu'adviendra-t-il de la personne de la deuxième série, si le nombre de ses défaites surpasse de quelques unités le nombre de ses victoires ? Une personne sera-t-elle justifiée par un succès unique, tandis qu'une autre, malgré dé multiples succès, sera condamnée ?

La manière même dont se transmettent et se développent les germes demeure en partie obscure, en partie contraire aux faits. Renouvier déclare que les germes, enveloppés, emboîtés les uns dans les autres, évoluent par groupes, passent d'une génération à l'autre, d'une espèce à l'autre, en quantités innombrables. Le germe étant simplement « un point matériel insensible, principe de l'ovule, conservateur de l'espèce »\ la

Principes de la nature,,, 2"'^' édit, t. II, p. 259.

puissance plus que la forme, la virtualité plus que Torganisme prédéterminé ', il est impossible de comprendre cet enveloppement, cet emboîtement réciproques de choses auxquelles la pensée a ôté toutes les qualités leur permettant d'envelopper, d'emboîter d'autres choses. Pour émettre l'hypothèse il a fallu réduire le germe à n'être plus qu'une abstraction.

L'épanouissement des germes paraît être automatique. Portés dans le sein maternel, ils se détachent au temps voulu, et déploient toute la richesse de leur contenu. C'est sur la femme que reposent la conservation et le développement des êtres. Renouvier affirme que nous sommes les fils d'Eve et non les fils d'Adam. Or, scientifiquement, expérimentalement, le spermatozoïde est aussi nécessaire que l'ovule à la création d'un être vivant. Que le premier fasse défaut et la vie ne se produit pas. L'hypothèse établit la quasi inutilité de l'élément mâle dont la physiologie établit la nécessité.

La solidarité physique est rompue entre les couples humains, entre les ascendants et les descendants. Les individus issus des germes paradisiaques ne sont unis qu'à la personne primitive dont ils continuent l'existence ; le joug qu'ils portent est celui des fautes antéterrestres ; leurs relations terrestres sont en quelque sorte accidentelles, superficielles, sans influence sur leur être vrai. Or scientifiquement, expérimentalement, l'hérédité lie, au travers des temps et des successions d'individus, l'être à l'être, la famille à la famille, tous les êtres de la même race.

Plus encore que la solidarité physique, la solidarité morale est détruite. Bonté, pitié, charité, tous les senti-

Prîncipes de lu nature» 2»«t^ édît., t. II, p. 247.

ments qui émeuvent le cœur devant le spectacle de la détresse ou de la misère, qui sont la caractéristique et le sceau de l'humanité la meilleure, sont ébranlés dans leurs fondements. Ce qui fait jaillir de l'âme la bonté, la pitié, la charité, c'est l'injustice de la destinée qui voue à la souffrance nos semblables, faits pour le bonheur. Mais s'il est juste qu'ils souffrent, si leurs actions préterrestres ont déterminé leurs terrestres malheurs, s'il est vrai que leur détresse soit en raison directe de leur culpabilité, il n'y a plus qu'à s'incliner devant la loi du châtiment. Et même il est bon que les êtres souffrent, puisque le mal est une épreuve et une rédemption. Il serait irrationnel de pleurer avec ceux qui pleurent, de se pencher sur les meurtris et les blessés ; peu importe que leur chemin soit rude, il faut qu'ils le suivent, celuilà et non un autre, pour monter vers le salut.

Toutefois, les êtres humains ne sont pas les seuls êtres vivants ; ils ne sont pas non plus les seuls êtres qui souffrent. Ils ne sont pas les êtres pour lesquels le problème du mal étreint le plus vivement la conscience. Car les hommes sont libres et ils furent libres. La liberté, arme à double tranchant, pouvoir de croître et de déchoir, porte la responsabilité d'avoir introduit le mal dans la race humaine. Le mal est à la fois moral et physique. Le mal moral n'est pas l'énigme la plus angoissante posée devant la conscience. Qu'il soit une punition ou une épreuve, la liberté est sa raison d'être, sa cause et sa justification. En est-il ainsi pour le mal physique? Tandis que le mal moral est limité à l'humanité, au domaine de la conscience consciente, le mal physique a envahi tous les domaines de la vie ; Renouvier en a décrit avec ampleur les multiples aspects dans notre univers. Or, sur la terre, le mal phy-

sique ne résulte pas uniquement du mauvais emploi de la liberté, puisque les animaux, privés de liberté, n'ayant rien voulu, n'étant responsables de rien, ne sont pas à l'abri de la douleur. Leur souffrance est-elle une conséquence de la liberté humaine ? Elle ne serait pas juste, même si elle était ainsi explicable, l'être qui pèche devant être seul atteint par le châtiment infligé. Mais avant l'apparition de l'homme, l'animal existait, avant le jeu de la volonté de l'homme et ses funestes conséquences, l'animal souffrait. La paléontologie a retrouvé, dans les couches anciennes de l'écorce terrestre, les grands carnassiers de la préhistoire; les traces de luttes et de blessures, les os retrouvés dans le corps de l'ichtyosaure, démontrent que la douleur et la mort ont précédé ici-bas l'exercice de la liberté. Il faut donc chercher ailleurs et regarder plus haut. On ne se tromperait certainement pas en affirmant que le fait de la souffrance physique, antérieure à la conscience morale, à la volonté libre, çst le plus puissant mobile qui ait poussé les penseurs à placer la chute dans la préexistence, à reculer l'évolution de l'humanité plus loin que la formation du système solaire, pour pouvoir renverser la succession actuelle, pour pouvoir placer à l'origine du mal physique, l'homme, son propagateur et son créateur.

La chute supposée anténébulaire apporte-t-elle une suffisante clarté sur ce point capital ? « Quelle est, interroge Renouvier, l'essence ultime des animaux du monde actuel ? Quelle est leur origine, quelle est la cause de la guerre universelle qu'ils se font ? » * S'ils préexistent, continue le philosophe, ils n'ont aucune part dans la chute antéterrestre puisqu'ils sont privés de

Principes de la nature», 2'»^' édit., t. II, p. 239.

liberté. Victimes des hommes dans le premier état créé, emportés dans la décadence et dans l'anéantissement, ils sont encore chargés, dans le deuxième état, du poids d'une fatalité injuste. Pourquoi ?

S'ils ne préexistent pas, ils apparaissent sur la terre comme des effets de la chute ou comme des effets de la volonté du Créateur. S'ils sont introduits directement par Dieu dans notre monde, Dieu est la cause de la cruauté qu'ils manifestent ou qu'ils subissent. Dieu est la cause du mal physique, et l'hypothèse échoue en une partie essentielle. S'ils sont produits par la chute, il faudrait admettre qu'ils sont la création de l'homme, que la naissance du règne animal est la chute même, que tous les êtres qui en proviennent, monstres formidables ou infimes parasites, « sont des formes* que les êtres libres se sont données dans une œuvre de corruption et de perversion de la nature » *. Le vice de cette conception est sa noirceur, c'est la difficulté de concilier l'enfer, dans lequel devrait s'opérer la restauration ou la disparition des créatures, avec la bonté du Créateur. Il faut répéter l'objection déjà faite contre un relèvement ignoré de l'être qui se relève, contre une évolution inconnue de l'être qui se transforme. Renouvier observe aussi que les théories des métempsychoses et des métamorphoses ne se sont jamais alliées aux théories de la création.

Aucune des trois possibilités n'élucide le mystère. « Le mieux, avoue Renouvier, est donc de conclure sagement à l'ignorance sur la question de l'origine de l'animalité mauvaise » *. Mais quand une hypothèse soulève

* Principes de la nature.,. 2"»« édit., t. II, p. 240. ' Principes de la nature... 2""' édit, t. II, p. 241-242.

des difficultés logiques, se heurte à des impossibilités morales, est en désaccord avec les faits, et, sur le point essentiel du problème, se résigne à Tagnosticisme, « le mieux est de conclure sagement » que l'hypothèse ne tient pas ses promesses. Malgré sa grandeur et sa beauté d'épopée morale, la théorie des trois mondes ne résout pas le problème du mal.

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