‹ La philosophie religieuse de Charles RenouvierChapitre 55 sur 70 · I. — LE SURNATUREL · texte numérisé non relu

I. — LE SURNATUREL

Une prétendue science a si souvent nié la possibilité du surnaturel qu'une certaine théologie a répudié la

' Phihsophie analytique de F histoire,,, t. II, p. 226. * Philosophie analytique de F histoire,,, t. Il, p. 107. ^ Philosophie analytique de l'histoire,,, t. II, p. 212. ^ Introduction à la philosophie analytique,,, p. 195.

chose et craint même le mot. Au point de vue vraiment scientifique, la négation du surnaturel, du surnaturel sous la forme et sous le nom que l'on s'accorde le plus à rejeter, la négation du miracle, apparaît à Renouvier comme antirationnelle. Le principal motif invoqué pour étayer cette condamnation, est que le miracle est contraire aux lois de la nature. Or ce motif soulève contre lui-même d'insurmontables difficultés.

Nous ne connaissons pas assez les lois de la nature, même les plus générales, pour juger de tout ce qui leur est conforme ou de tout ce qui leur est opposé. Une puissance insoupçonnée peut produire un acte exceptionnel ; une autre loi peut envelopper, peut influencer la loi que l'on croit violée. « Nous ne saurions décider à priori que jamais une volonté supérieure à la nature que nous connaissons, n'intervient et ne peut intervenir dans les phénomènes ; et remarquons bien que, dans la supposition d'une nature bornée aux lois purement physiques, avant la connaissance des forces animées, l'action d'un organe, d'une volonté capable de modifier instantanément un mouvement local aurait le caractère d'un miracle »^.. « Nous ignorons les bornes du pouvoir de l'homme sur la nature, ou les limites de ce que permettent de leur côté, les lois naturelles ; et surtout l'idée que nous avons de ces lois ne peut légitimement s'étendre jusqu'à nous faire affirmer que jamais une volonté supramondaine n'y introduit tel phénomène, que leur seul développement spontané n'aurait pas produit, de la façon dont, par exemple, nous introduisons des modifications de leurs effets par nos simples modifications mentales, qui elles-mêmes ne nous paraissent

* Introduction à ta philosophie analytique.*, p. 189.

pas en être des fonctions invariablement déterminées. Ainsi la raison et ce que nous connaissons des lois ne nous obligent pas à nier la possibilité des miracles » *.

Il n*y aurait rien de contradictoire, selon le philosophe, à ce qu'un mort reprenne vie, à ce que les propriétés physiques, chimiques, organiques d'un corps, soient modifiées par une action inconnue. Il faudrait simplement conclure que la loi ne se vérifiant pas dans un cas donné, elle n'est pas la loi qui régit ce cas.

L'impossibilité logique équivaut à la contradiction, elle est absolue. L'impossibilité morale n'empêche pas certains faits inattendus, incroyables, de se produire. L'impossibilité physique se fonde sur l'expérience et ne saurait être décrétée à priori^-. Sans doute, la science a besoin du déterminisme rigoureux des effets et des causes, mais elle n'embrasse pas toutes les causes et tous les effets. Les lois de la nature ne sont pas les seules lois, il en est d'autres et de plus hautes, et d'un autre ordre ; celles-ci peuvent agir sur celles-là ; sans les suspendre et sans les contredire mais, bien plutôt, en les employant, elles peuvent modifier leurs résultats spontanés. (( Nous n'avons pas le droit de dire, continue Renouvier, que nous bannissons le miracle de l'histoire au nom d'une constante expérience, et qu'il n'y a pas eu jusqu'ici de miracle constaté. En effet, on ne saurait avoir l'expérience d'un fait négatif. L'expérience ne peut servir à prouver qu'il ne s'est jamais fait de miracles » ^.

> Philosophie analytique de t histoire,., t. Il, p. 366.

Année Philosophique.,. 1893, p. 18.

* Introduction à la philosophie analytique... p. 189-190. ^ Philosophie analytique de t histoire... t. Il, p. 336.

Année Philosophique... 1893, p. 19.

Les défenseurs du surnaturel admettent que les miracles ne se sont produits que dans des circonstances exceptionnelles. Les adversaires du surnaturel ne sauraient exiger le retour de circonstances semblables, ou qu'un miracle soit produit, reproduit à volonté comme un fait scientifique, et contrôlé officiellement. Au reste, remarque le philosophe avec plus d'à-propos encore que d'ironie, « il y a eu et il y a dans le monde des savants fort superstitieux, peu éclairés en dehors de la matière spéciale de leurs investigations, et il y en a d'autres qui sont capables de fermer les yeux, par préjugé, à des phénomènes assez manifestes. Les faits d'hypnotisme et de suggestion ont été longtemps niés par les académies avant d'être constatés, et puis exagérés, et de devenir cet objet de mode et d'engouement qu'ils sont aujourd'hui dans la classe même des physiologistes qui ne voulaient pas en entendre parler » '.

On peut ajouter aux observations si justes de Renouvier, que, si la science possédait toutes les certitudes et toutes les preuves relatives à un fait miraculeux, ce fait, pour l'expérience, ne différerait pas d'un autre fait quelconque. Un miracle ne se produit pas contre la nature. Réalisé, il devient un phénomène au milieu d'autres phénomènes, soumis aux mêmes lois que ceuxci ; il n'est ni par sa forme, ni par ses effets, différent de ceux-ci ; entre ceux-ci et celui-là il y a similitude absolue. Un miracle est un miracle uniquement par son origine, par sa cause, parce qu'il est un acte de la liberté divine et non une simple résultante des lois établies, que le seul jeu des lois, sans intervention

* PhUosof>hie analytique de V histoire,» t. Il, p. 367. Année Philosophique,,. 1893, p. 19.

spéciale eut engendré. L'acte surnaturel est analogue à l'acte libre. Tous deux entrent, aussitôt exécutés, dans la trame de Thistoire et sous le déterminisme des lois. L'acte libre n'en reste pas moins un acte que les lois de l'être ne l'ont pas forcé d'accomplir ; l'acte surnaturel n'en reste pas moins un acte que les lois de la nature seule n'ont pas fait naître.

Est-ce à dire que si la critique n'a pas le pouvoir de nier à priori le miracle, elle ait le droit de l'affirmer ? Si elle prenait ce droit, elle cesserait d'être la critique pour devenir une religion. Dans certains cas particuliers, en revanche, elle peut nier et elle le doit. Même alors cependant, il faut se souvenir que l'esprit de la science est de ramener tout fait constaté à des lois connues, d'ignorer les phénomènes latents ou mal établis. Même alors, il faut savoir que la critique ne peut « nier en général la possibilité que des modifications de l'âme et des faits de l'histoire aient pour coefficient une action divine » '.

Il est permis de trouver que les déclarations de Renouvier sont d'une importance capitale, de retenir que, quelle que soit l'opinion plus personnelle, plus précise du philosophe, la croyance au miracle demeure légitime comme croyance rationnelle, la possibilité du miracle demeure établie comme possibilité logique.

A considérer l'histoire, à consulter surtout la psychologie, la possibilité du miracle semble être une possibilité de théorie qui ne devient pas une réalité de fait. L'esprit humain, en son état d'irréflexion, d'insuffisante culture, a une disposition marquée à croire aux faits

* Introduction à la philosophie analytique,,, p. 778.

miraculeux, non seulement à les accepter mais à les inventer. Cette disposition est accrue à certaines époques, au commencement de notre ère, par exemple, où Ton attendait la venue d'un Dieu, où Ton estimait que le signe de sa mission divine serait son intervention dans les phénomènes naturels pour en changer Tapparence et le cours. Au contraire, « les miracles disparaissent dans les temps, dans les milieux et selon la mesure où la réflexion dirige Fesprit humain » ^ « Celui qui voit la question sous ce jour est forcé de conclure que la réalité des miracles est d*une très haute improbabilité, puisqu'on s'explique si bien leur croyance sans leur existence » ^.

La critique a fait la part des passions religieuses, du goût inné pour le merveilleux, de l'état d'espérance et foi, et « le miracle, phénoniène historique représentatif, a été ainsi substitué au miracle phénomène historique représenté des croyances vulgaires » ^. En d'autres termes, le miracle, fait objectif pour la piété, est devenu pour la critique un fait subjectif; il n'y a pas de miracles réels, le miracle n'existe que pour l'âme qui le crée ou qui l'accepte.

Renouvier cède à l'argument dont il a montré l'inanité. L'expérience ne saurait établir la non existence des miracles, dit d'une part le philosophe, et, d'autre part, il invoque l'histoire et la psychologie, pour montrer la haute improbabilité des miracles.

L'histoire résume l'expérience successive des généra-

* Introduction à la philosophie analytique.., p. 194. ^ Philosophie analytique de F histoire.,, t. II, p. 367.

Année Philosophique,,, 1893, p. 49.

^ Introduction à la philosophie analytique.., p. 192.

tions, l'expérience dans ce qu'elle a présenté de plus important ou de plus constant, mais qui, aussi générale, aussi universelle qu'on la dise, n'est que la somme et la résultante des expériences individuelles. Si notre expérience ne peut conclure à la négation, comment l'expérience des autres aurait-elle ce pouvoir ?

La psychologie analyse le mécanisme mental qui transforme en acte la pensée, en fait le sentiment ; elle appelle et dénombre les diverses causes et les motifs multiples capables d'actionner ce mécanisme; elle rend compte de la marche et de l'évolution d'une idée, d'une passion, dans l'être vivant. Mais la psychologie peut-elle prétendre avoir épuisé la série possible des causes, peut-elle établir qu'entre toutes les causes, elle discernera la cause première ? Une idée, entrée dans le cerveau d'un homme et acceptée par cet homme comme une vérité divine, comme une révélation, produira les mêmes effets, que cette idée soit vraiment révélée ou qu'elle provienne d'une autosuggestion. La psychologie qui ne saurait remonter à la source d'un acte libre, saura-t-elle remonter à la source d'un acte surnaturel ?

« Tout ce qui est de l'ordre ou de la dépendance de la volonté libre dans le monde, écrit Renouvier, est en dehors des conditions d'inflexibilité, d'invariabilité des lois naturelles, en dehors des prévisions certaines, en dehors des sciences. Sans doute un système peut abuser de ce que les phénomènes passionnels et volontaires sont tous liés à d'autres phénomènes qui appartiennent, eux, par leur espèce, à la série inflexible, pour soutenir que ceux-là sont tous aussi de la même espèce que ceux-ci et partagent leur détermination. Mais ce n'est qu'un système... » ^ De même pour

Critique Philosophique,,, 1876, t I, p. 17.

le miracle. On peut abuser de ce que les miracles ne diffèrent des faits naturels que par leur cause, qui est l'intervention de Dieu, comme les faits libres ne diffèrent des faits prédéterminés que par leur cause, qui est l'intervention de l'homme, pour affirmer que les miracles et les faits naturels sont de la même espèce et ont la même origine. Mais ce n'est qu'une affirmation.

Les miracles, observe Renouvier, ne se produisent que dans les milieux et dans les temps où les esprits sont préparés, sont prêts à croire à leur possibilité, à leur réalité... L'objection très répandue et très forte en apparence, est spécieuse. Quand on dit : un miracle se produit, on veut dire que l'acte intervenu est jugé surnaturel par ceux qui voient cet acte, ou auxquels cet acte est raconté. Il est évident que pour qualifier un acte de miraculeux, on doit admettre que les actes tels ne sont pas contraires au sens commun. Là où la mentalité s'oppose à ce que un acte soit envisagé comme un miracle, l'acte qui serait un miracle au degré le plus éminent, pourrait toujours être considéré, et sera toujours considéré, comme produit par des antécédents naturels. De même, un acte peut être un acte libre, accompli par son auteur dans la pleine conscience, dans la pleine clarté de sa liberté ; là où la mentalité s'oppose à ce que un acte soit envisagé comme réellement libre, il sera toujours possible de faire de cet acte le résultat de déterminations fatales. Qu'il y ait des époques d'effervescence, des hallucinations trompeuses, de crédules superstitions, des ignorances naïves, qu'il y ait de faux miracles, en un mot, cela est incontestable et incontesté. Néanmoins, la croyance à la réalité d'un Dieu n'est pas détruite parce qu'il y a des idoles ; s'il y a des conceptions erronées de la divinité, il en est que la logique autorise et que la morale réclame. Pourquoi

les faits appelés à tort des miracles donneraient-ils une preuve, ou même une présomption, contre la réalité des faits miraculeux ?

La négation à laquelle se résout Renouvier n*est la négation que du miracle, elle n'est pas la négation du surnaturel. Le philosophe répudie l'aphorisme tranchant et simpliste de Renan : « la négation du surnaturel est devenue un dogme absolu pour tout esprit cultivé » K Entre le miracle et le surnaturel il veut établir une distinction qui lui paraît essentielle. « Le surnaturel, dans le sens général du mot, comprend évidemment l'idée de Dieu comme créateur, et par conséquent placé au-dessus et en dehors des lois et des modifications de la nature qu'il a créée. Le miracle est une intervention particulière de la volonté divine pour modifier la causalité naturelle établie » ^.

La première définition n'est point discutable ; elle Test trop peu, en un sens, et constitue une tautologie. Nul ne doute qu'admettre l'existence d'un Dieu, d'un Dieu créateur du monde, c'est admettre autre chose que la simple nature, c'est reconnaître une réalité en dehors d'elle, au-dessus d'elle si l'on veut. La deuxième définition est parfaite, au moins dans sa première partie. Dans sa deuxième partie elle est trop restrictive. Il n'est nullement nécessaire que l'intervention particulière de la volonté divine ait pour but, ou pour effet, de modifier la causalité naturelle, pour que cette intervention soit un miracle. Le miracle est pareil si l'intervention se

^ Histoire des origines du christianisme,^ t. VIÏ, p. 637. Cité par Renouvier.

^ Philosophie analytique de V histoire», t. Il, p. 367-368, Année Philosophique,,, 1893, p. 20.

produit dans un autre but et obtient un autre effet, par exemple : le changement de disposition d'un cœur.

Mais la définition ainsi complétée ne permet pas seulement à Renouvier de distinguer le miracle et le surnaturel ; elle lui permet encore de conserver celui-ci et de proscrire celui-là. « Les raisons que nous avons admises de rejeter le miracle n'ont point de rapport avec les arguments philosophiques pour ou contre la personnalité de Dieu, la création, la Providence générale, et même l'action divine particulière quand elle est supposée interne à Tâme, ou de Tordre moral » *.

Le surnaturel et le miracle spnt donc tous deux : « une intervention particulière de la volonté divine », ou « une action divine particulière ». La synonymie des deux expressions est complète, l'équivalence des deux faits exprimés devrait l'être également. En bonne logique, on aurait le droit de conclure, et il faut en effet conclure, que le miracle ou le surnaturel, le surnaturel ou le miracle, désignent une action spéciale de Dieu. Renouvier les sépare radicalement. Il fonde la distinction, ou plutôt l'opposition du miracle et du surnaturel, sur le caractère du domaine où se manifeste l'intervention divine. Dans le domaine moral, cette intervention est admissible, c'est le surnaturel ; dans le domaine physique, cette intervention est inadmissible, c'est le miracle.

Il y a là quelque confusion, quelque inconséquence, quelque contradiction. Voici d'abord la confusion. Il est indispensable de ne pas oublier l'analogie de l'acte surnaturel et de l'acte libre. Un acte est libre quand il résulte de la volonté de l'homme, quels que soient la

' Philosotihie analytique de F histoire»,, t II, p. 368. Année Philosophique,., 1893, p. 20.

portée de cet acte et le champ de la vie où il s'exécute. Pareillement, un acte est surnaturel quand il résulte de la volonté de Dieu, quels que soient l'effet de cet acte et le champ du monde où il se produit. La qualité originelle d'un acte n'est pas changée par les conséquences de cet acte ou par le milieu dans lequel il se réalise. Un acte libre de l'homme a sa répercussion soit dans l'esprit de son semblable qu'il convainc, soit dans les choses inanimées qu'il modifie. N'est-il pas, dans les deux cas, un acte libre, un acte de même nature ? Une intervention particulière de Dieu s'effectue dans « l'ordre moral », éveille, touche, attire une âme humaine, ou bien une intervention particulière de Dieu s'effectue dans l'ordre physique, emploie les lois existantes pour prévenir, réparer, donner un signe ou une réponse. N'est-elle pas, dans les deux cas, une intervention de même nature ? D'où vient que là cette intervention soit admissible, sous le vocable de surnaturel, et qu'ici, sous le vocable de miracle, elle soit inadmissible ?

C'est parce que, répondra-t-on, les deux domaines sont eux-mêmes différents et opposés. Voilà l'inconséquence. Assurément, « il y a une différence entre la loi conçue comme le commandement d'une volonté, sous le contrôle de la raison et la loi vue dans un enchaînement constant de faits et d'événements déterminés par une causalité non libre. Le premier de ces deux sens... se rapporte à une obligation et suppose la possibilité que l'agent obligé en vertu de la loi se conforme à Tobligation ou la viole. Le deuxième, au contraire, est relatif à ce qui est une donnée d'existence ou de conséquence ; il implique l'impossibilité que cela soit autrement » *. Le domaine moral est le domaine de la liberté

' Critique Philosophique „, 1876, t. I, p. 19.

où la loi peut être violée, le domaine physique est le domaine de la nécessité où la loi ne peut être violée.

Mais cela signifie-t-il que le domaine physique est un domaine fermé, impénétrable, où rien ne peut se produire qui ne se soit déjà produit, ou bien que le domaine physique est un domaine dans lequel la cause est toujours suivie de l'effet, la même cause du même effet, dans lequel les antécédents étant une fois donnés on peut prévoir, des siècles à l'avance, l'ordre, la série, la multitude des conséquents ? Si, dans ce domaine, aucune cause nouvelle n'entre en jeu, aucun résultat nouveau ne surgira, la loi est immuable ; si une cause nouvelle entre en jeu, un résultat nouveau surgira, la loi est immuable. L'immutabilité de la loi s'entend au sens positif comme au sens négatif, et, dans les deux sens, l'immutabilité est la même. De l'immutabilité de la loi on ne saurait conclure que telle chose ne se produira pas ou se produira, mais que telle chose se produira nécessairement, inévitablement, si la cause est donnée, qu'il est impossible qu'elle se produise si la cause n'est pas donnée.

La question est de savoir si, une cause nouvelle pouvant être introduite dans le monde moral, une nouvelle cause ne peut être introduite dans le monde physique. Le néocriticisme a fait tomber les barrières arbitraires qui, dans l'univers, séparaient les règnes divers, et qui, dans rhomme, séparaient les divers ordres de phénomènes. Il n'y a plus, d'un côté, l'esprit, de l'autre côté, la matière, entre les deux un abîme ou un mystère ; il n'y a plus de matière en soi opposable et irréductible à l'esprit. Le monde est un ensemble admirable de consciences hiérarchisées; différentes par leur degré de développement mais non par leur nature, les unes sont placées dans la pleine lumière de la personnalité, les

autres dans la pénombre de Tanimalité, d'autres enfin dans Tobscurité des choses inanimées. Des plus hautes aux plus basses, de la plus précise à la plus sourde, des rapports de subordination lient les unes aux autres la multitude des consciences et transforment leur diversité en une prestigieuse harmonie. Les consciences inférieures, celles qui ne possèdent ni perception nette, ni vie distincte, et même celles qui, percevant et vivant par elles-mêmes, n'ont pourtant ni volonté, ni raison, sont des moyens de communication ou d'action pour les consciences supérieures; la personne domine les autres êtres animés ou inanimés ; la chose et l'animal sont soumis à l'homme. Selon l'expression de Renouvier, les monades qui composent tout ce qui est, les monades sont les unes serves, les autres directrices.

Les monades serves composent spécialement le monde physique, les monades directrices composent le monde moral. Le monde physique est un instrument à la disposition du monde moral ; les personnes du monde moral peuvent agir sur les choses du monde physique. Par suite, il serait incompréhensible de soutenir que l'action accomplie par une conscience dans le monde moral, ne peut pas être accomplie par cette même conscience dans le monde physique.

Renouvier, voici la contradiction, est loin de nier le pouvoir de l'homme sur la nature. Dans le monde primitif, la maîtrise de l'être était souveraine. La créature disposait de la pesanteur, transformait le mouvement, créait des foyers de chaleur, multipliait les sources de lumière, gouvernait les forces électriques. Déchu de sa prédominance pendant sa vie terrestre, l'homme retrouvera, au seuil du monde restauré, sa puissance et sa royauté. Or, ce que l'homme a pu et pourra faire. Dieu le peut, au moins également. Dieu, le vrai Dieu, est la personne

suprême ; le néocriticisme le conçoit avec raison, comme le premier des êtres. Si les êtres humains ont la possibilité de combiner des lois, de telle sorte que des inventions merveilleuses augmentent chaque jour l'étendue de leur empire sur le monde physique, comment le premier des êtres, l'être créateur, n'aurait-il pas la possibilité de combiner les lois qu'il a créées? Si, comme Renouvier l'affirme. Dieu est véritablement, s'il est la pensée éternelle qui a posé et qui maintient les lois, s'il est la justice qui veut le triomphe du bien, s'il est la Providence, il est contradictoire de limiter son intervention plus étroitement que n'est limitée l'intervention de l'homme, de rendre son intervention moins sage que celle de l'homme, puisque l'homme agit dans le monde physique sans suspendre les lois, tandis que Dieu altérerait leur immutabilité.

La liberté de Dieu est inséparable de la réalité de Dieu ; la liberté est, si Dieu est; si Dieu est il ne peut être que libre. Les actes de cette liberté se produisent dans le cœur et dans le monde ; selon le domaine où ils se produisent, ils constituent le surnaturel physique ou le surnaturel moral,

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