‹ La philosophie religieuse de Charles RenouvierChapitre 56 sur 70 · II. — LA GENESE RELIGIEUSE · texte numérisé non relu

II. — LA GENESE RELIGIEUSE

Comme il a, pour le surnaturel, écarté la suspicion de supercherie, Renouvier écarte, en examinant quel est le fondement des dogmes religieux, « la composition réfléchie et l'imposture systématique de quelques hom-

mes, jointes à la crédulité passive des masses »^ C'est là « une hypothèse extrascientifique ». Il écarte également et par le même mot : « extrascienLifique », toute intervention de causes étrangères à la nature ou extérieures à rhumanité.

Pourtant le philosophe avait admis le surnaturel moral, l'action de Dieu s'exerçant sur Tàme de l'homme. Donc, indépendamment des phénomènes manifestés dans Tordre physique et* sans ces phénomènes. Dieu peut entrer en relation, directement, « intérieurement », avec Tindividu. Le miracle écarté, tout miracle qui se produirait en dehors de la sphère spirituelle écarté. Dieu peut encore communiquer à l'individu, lui suggérer telle pensée, qui ne serait peut-être pas, d'elle-même, montée à son cœur. Dieu peut l'inspirer. Les pensées issues de l'action divine, que l'on peut dire venues de Dieu et données par lui, constituent la notion vraie, toute la pleine notion de la révélation. Une pareille révélation est possible, d'après Renouvier. Par suite, certains dogmes religieux peuvent résulter d'une idée révélée ; ils peuvent avoir comme fondement une intervention étrangère à l'humanité. Car, quoique Dieu agisse uniquement, comme on le veut, dans le domaine moral, on ne saurait soutenir que son influence sur la personne soit au nombre des causes dont Thumanité dispose à son gré.

Même si on place l'origine de la religion hors de la conscience et au-dessus de sa spontanéité propre, si on la fait dériver de Dieu, il n'est guère admissible, déclare Renouvier, que la race ait débuté par une religion première unique et complète. A /fortiori n'est-il pas ration-

* Introduction à la philosophie analytique»., p. 204.

nel, si on renferme dans Thumanité la source religieuse, d'attribuer à Thomme primitif des vues, des sentiments, des théories, qui sont du domaine de la pensée cultivée. On abandonnerait ainsi la critique pour proclamer la nécessité et l'universalité d'un système religieux que l'on aurait soi-même élaboré '.

Si la race commence par l'ignorance, par la demi-sauvagerie, par le lent dégagement de l'animalité, il n'est pas du tout admissible, en effet, que la religion primitive ait été une doctrine achevée. Mais si, comme le suppose plus tard Renouvier, la race commence par une société aux relations de justice et de bonté, ou si, comme le suppose le récit biblique, la race commence par un couple innocent, si, comme le disent tous deux l'écrivain sacré et le philosophe, le Créateur peut, en contemplant son œuvre voir que « cela était bon », il est plus qu'admissible, il est logiquement indispensable que la religion soit au niveau des autres connaissances et des autres aspirations.

La chute a lieu et l'harmonie est rompue ; il faut à la race tombée une longue et patiente éducation pour remonter à la lumière ; les Principes de la nature et le livre de la Genèse sont d'accord sur ce point aussi. Dès lors ce n'est plus du commencement de la religion qu'il convient de parler, c'est de son recommencement, si on prend l'humanité au lendemain de la chute et non plus au lendemain de la création.

A l'heure et au point où l'humanité se relève de sa déchéance, elle garde encore quelque chose de son origine première. Renouvier considère comme inintelligible l'hypothèse qui fait naître — ou selon le Personnalisme

* Introduction à la philosophie analytique.,, p. 210-211.

renaître — une race morale dans l'absence totale de moralité. Dans les systèmes déterministes, cette absence de moralité n'est pas analogue à l'état d'innocence ; elle est marquée par des passions ignobles ou féroces, elle est synonyme d'immoralité. 11 n'est pas logique de prétendre que la moralité est historiquement engendrée par son contraire. Des hommes qui n'auraient pas possédé les bases de la moralité ne les auraient pas acquises dans le cours ordinaire des choses ; ou bien, pour les acquérir, il aurait fallu une création nouvelle de leur être intime, et, avant cette nouvelle genèse, ces hommes n'auraient pas été des hommes.

« Je suppose que l'homme a dû commencer sa carrière en tant qu'homme, c'est-à-dire sous la loi de moralité et sous l'impulsion de cette loi. Je le suppose, faute de pouvoir comprendre un autre commencement, une autre nature première ou un passage de cette première à une deuxième nature, et parce qu'il faut, de toute nécessité, indépendamment de toute hypothèse sur les origines physiques, envisager quelque part et de quelque manière un commencement moral pour un être moral, et des données historiques primitives de conscience, de réflexion, de raison, de justice, pour un être qui a développé tout cela dans l'histoire » K « Il faut donc envisager l'origine des idées religieuses dans ce même milieu de la conscience où nous avons cherché celle des premiers actes, des premiers mérites et des premières fautes. Mais les actes et les sentiments moraux n'avaient à se développer que dans la sphère des relations entre hommes. Les idées religieuses impliquent

' Introduction à la philosophie analytique,», p. 704-705.

de plus, les relations réelles ou supposées des hommes avec les forces de la nature » K

Les âmes naïves des êtres primitifs ne s'étonnaient point des rapports de l'homme avec l'homme, mais l'ignorance vis-à-vis de la nature excitait tour à tour l'épouvante ou l'admiration. Se représentant le monde à sa propre image, Thomme voyait partout une vie et des passions, semblables à sa vie et à ses passions ; il concevait toutes choses en les personnalisant, en les considérant comme des effets de volontés autres que la sienne, mais pareilles. Sachant que les phénomènes se produisent sous l'influence de certains mobiles il croyait discerner des actes et des instructions à son adresse dans les changements de la nature qui affectaient sa destinée. Il y a dans cette pensée, souligne Renouvier, une vérité autrement plus profonde que dans les systèmes artificiels de la raison construisant l'idée de la matière pure, et ramenant à cette matière l'esprit et la vie. L'homme-enfant avait une inspiration ju^te dont il a fait une application fausse.

Placer des êtres volontaires derrière les phénomènes naturels, c'est éprouver des sentiments vis à vis de ces êtres. On se comporte avec ces êtres invisibles comme on le ferait avec des êtres visibles. L'intention présumée de la personne qui se manifeste dans et par les phénomènes est souvent obscure, ses actes varient sans qu'on trouve la raison de cette variation, sa puissance bienfaisante ou terrible est immense, son intelligence est cachée. Le mystère qui est dans cette personne et qui enveloppe ses relations avec nous et nos relations avec elle, les pouvoirs par lesquels elle nous domine, donnent

Introduction à la philosophie analytique,., p. 21 3.

« un caractère d*exaltation soumise et adorante à notre passion, un caractère souverain et sacré à la sienne. Ici parait le sentiment religieux : la volonté externe est Dieu ou divine, car il faut appliquer déjà ce nom d'une idée qui doit tant s'agrandir ; et on fait pour un Dieu les actes que l'on croit propres à se le rendre favorable » \

L'induction et l'expérience sont d'accord pour caractériser ces actes. Quand nous supposons un être quelconque, à plus forte raison un être divin, animé d'une passion variable, nous lui présentons des offrandes pour attirer sa bienveillance ; nos prières doivent le rendre sensible à nos peines ; si nous le croyons irrité de notre conduite, nous nous repentons, nous cherchons à expier, nous voulons nous purifier ; notre culte enfin peut aller jusqu'au sacrifice. Ces éléments sont les premiers éléments, qui, dans tous les lieux et dans tous les temps, constituent la religion.

L'application de ces éléments diffère selon l'intelligence de l'homme, selon les circonstances et les événements naturels, surtout selon la détermination de la moralité. L'homme posant ses relations avec la divinité comme il pose ses relations avec ses semblables, imprime à celles-là la marque de celles-ci. La différence va du fétichisme le plus grossier au spiritualisme le plus rationnel.

Il n'est nullement nécessaire que le fétichisme représente le premier stade religieux de l'humanité. L'humanité libre n'est pas asservie à un type unique ; la variété d'imaginations, de passions, d'idées, croît avec l'intelligence, les expériences, les impressions. Le fétichisme

• Introduction à la philosophie analy tique, •, p. 218.

correspond au plus bas degré de Tesprit. Supposer que tous les hommes en partent, c'est les supposer tous dans un état d'impuissance et d'inaptitude réelle. Or cette hypothèse est toute gratuite.

En outre, si on l'adopte, comment peut-on admettre qu'un progrès quelconque se produise, puisque ce progrès réclamerait chez les hommes ces mêmes aptitudes dont on refuse de les doter. Le fétichisme était un genre particulier d'adoration et de foi ; il n'était ni le seul possible ni le seul naturel. « Il pouvait arriver également que l'imagination religieuse fut frappée des grands spectacles de la nature, de la beauté et de la puissante influence des astres, de la force de^ éléments, du mystère d'un phénomène à la fois doux et terrible, tel que le feu. Il pouvait arriver que la superstition vit des esprits partout dans les éléments, au lieu d'animer et de personnifier les éléments eux-mêmes. D'autres déterminadons encore étaient possibles... elles se sont produites. Il serait ,on ne peut plus arbitraire de les regarder comme les produits de l'évolution d'une forme unique, lorsque cette prétendue forme première ne peut ni se démontrer à priori ^ ni s'induire de l'observation et des traditions avec quelque vraisemblance» K «Ainsi les races dégradées n'auraient point formé, comme on le croit trop généralement, une sorte de première et fatale couche d'humanité, recouverte ou dispersée par le dépôt d'une couche nouvelle et moins exclusivement animale; mais nous avons le droit de voir en elle les membres malheureux, perdus et rejetés d'une seule humanité morale dont toutes les branches, physiquement ou même intellectuellement distinctes, avaient originairement participé à l'attribut essentiel de l'homme » ^.

' Introduction à la philosophie analytique,,, p. 233-234. * Introduction à la philosophie analytique.,, p. 724.

Parmi les déterminations possibles et réelles dont parle Renouvier, pourrait prendre place la forme religieuse dont il ne parle pas, la forme spéciale due à une révélation. Comme en tant d'autres endroits, le philosophe théiste semble oublier qu'il a fondé la possibilité logique et la nécessité morale d'un Dieu.

Quel que soit le lieu et quelle que soit la manière de la chute, la chute brise l'unité morale primitive de l'humanité. Celle-ci, tombée de la connaissance autrefois possédée dans l'incertitude de son abaissement, essaie de s'élever au travers du mal dominateur vers la vérité et vers la clarté. Les efforts sont universels et, sur tous les points de la terre où se poursuit l'épreuve nouvelle, naissent les cultes et résonnent les prières. Puisque Dieu est le Vivant, et qu'admettant sa réalité on admet aussi son action dans la sphère morale, il se peut donc que, parmi les peuples qui cherchent. Dieu en instruise un pour le rendre l'éducateur des autres, il se peut que, parmi les cultes qui orientent les pensées vers l'au-delà, Dieu en inspire un pour lui faire exprimer la vrai réalité des rapports entre le Créateur et les créatures, et pour que les autres se transforment à son exemple, il se peut que, parmi les prières. Dieu en exauce une pour attirer à lui, au bien, à la justice, à l'amour, à la sainteté, les êtres destinés à une vie parfaite.

Il est hors de doute que l'expérience, celle du savant, du philosophe, de l'historien, du psychologue, ne pourra jamais découvrir dans l'histoire, ni distinguer des religions naturelles, la religion révélée. Celle-ci emprunte les mêmes modes que celles-là et, comme celles-là, se développe, se spiritualise, progresse. La pédagogie divine mesure à l'intelligence et à la conscience de l'homme, le fond comme la forme des vérités dévoilées.

Il y a une évolution de la religion révélée qui part de certains principes fondamentaux, communs aux religions spontanées, qui touche plus rapidement aux conceptions purement spirituelles en dégageant Téternel du transitoire, qui atteint les affirmations souveraines desquelles désormais aucun esprit rationnel, décidé à croire, et aucun cœur croyant, décidé à comprendre, ne sauraient se passer. Entre la religion révélée et les religions naturelles, il n'y a, extérieurement, visiblement, qu'une différence du plus au moins ; la différence vraie est dans l'origine de l'une et des autres, comme entre l'acte naturel et l'acte surnaturel, entre l'acte déterminé et l'acte libre, il n'y a aucune différence objectivement saisissable, la différence réside dans la cause.

Il va de soi, cependant, que les effets doivent être autres de ce qui vient de Dieu et qui demeure, ou de ce que produit l'imagination de l'homme et qui s'efface. Encore que révélée ou purement humaines, les religions comportent certaines notions universelles, renfermées dans la conscience, et dont on a conclu à la communauté d'origine, à l'identité primitive de tous les cultes ; mais le développement de ces notions, leur application dans le domaine moral, leur influence sur la vie pratique, leur forme définitive sont autres selon le cas. Les religions multiples ne sont pas, même pour l'observateur rejetant toute croyance positive, ou pour l'adversaire impartial de toute foi supraterrestre, ne sont pas sur le même plan. L'histoire les différencie et parfois les oppose. Il y a une classification des religions, et l'ordre hiérarchique ne varie guère, du moins en ce qui concerne les formes supérieures. Or, la forme religieuse reconnue la plus haute et la plus pure, celle que l'on dit compatible avec les principes et la culture moder-

nés, est précisément la forme religieuse que les partisans de l'intervention de Dieu attribuent à une révélation spéciale. Ce n'est point là assurément une preuve apodictique de la réalité de cette révélation, mais c'est encore moins une objection contre sa possibilité pratique, surtout quand on a conclu, avec le renouviérisme, à sa possibilité théorique.

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