III. — LHÉBRAiSME
Aussi haut que l'on remonte dans le lointain du passé, l'histoire des religions met en évidence l'anthropomorphisme comme facteur essentiel des conceptions normales et morales de la divinité. Il y a entre la mythologie, le fétichisme, d'une part, et, d'autre part, l'anthropomorphisme cette différence que la mythologie, le fétichisme confondent la personne et la chose, tandis que l'anthropomorphisme les distingue. L'anthropomorphisme conscient commença lorsqu'on arriva à entendre d'une chose ce qui, primitivement, était entendu d'un être, lorsqu'on sépara nettement la personne des choses autres qu'elle.
La nécessité rationnelle d'une pareille représentation de Dieu a été signalée dans les pages relatives à la nature de Dieu ; son universalité n'est pas mise en doute. Quelques théoriciens ont, par abus, appliqué la dénomination d'anthropomorphisme à des sectes qui donnaient à l'être suprême une nature ou des passions par trop humaines. Elle convient, en réalité, aux systèmes qui, supposant une divinité personnelle, rapportent
à la divinité les attributs de Tunique personne connue, de rhomme, lui donnent la volonté, Tintelligence, la passion. Renouvier ajoute la sensibilité et les organes ; il a été expliqué pourquoi cette extension n'a point paru justifiée. Les divergences d'ailleurs, portent sur des points secondaires, l'accord porte sur des points essentiels. « Toutes les doctrines philosophiques ne sont pas'anthropomorphiques, mais toutes les vraies religions le sont »^
L'hébraïsme l'est plus qu'aucune autre religion. Les documents qui nous transmettent ses conceptions ont été l'objet de critiques approfondies. Renouvier entre dans le détail des discussions et résume les résultats qu'il juge probables. On ne saurait demander à l'auteur qui écrit une philosophie de la critique, bien plus qu'il n'expose une critique originale, de$ vues personnelles, ou même des opinions toujours bien informées, en une matière si spéciale et si controversée. Il est à peine besoin d'indiquer que le philosophe ne voit pas dans l'Ancien Testament, une révélation dont l'authenticité fonde l'autorité. D'un autre côté, les parties dues à l'imagination des narrateurs ne doivent pas faire oublier, dit-il, les parties empruntées à l'histoire.
Les légendes bibliques transfigurent, mais ne voilent pas jusqu'à les cacher, la pensée, les mœurs, la réalité des acteurs des premiers récits. Il n'y a point d'empêchement à ce que les patriarches aient existé, à ce que, les traits mythiques supprimés, Abraham soit considéré comme un personnage réel, à ce que, au lendemain du déluge, tradition dont la base est un fait
> Introduction à la philosophie analytique,., p. 400.
certain, les ancêtres supposés des Israélites, les fils de Sem, Arpaxad et les descendants d'Arpaxad, aient vécu, individus véritables, une vie analogue à celle qui leur est attribuée ^
Peu importe d'ailleurs la thèse adoptée. Que Ton admette l'existence personnelle des patriarches ou qu'on personnifie en eux des mythes anciens, « il faudrait pourtant trouver quelque part des hommes dont l'état intellectuel, moral, religieux, fut précisément celui que nous font connaître les visions, les apparitions, les conversations divines rapportées dans la Genèse. Or, que l'on donne les noms d'Abram ou de Jacob aux pasteurs qui ont vécu dans cette foi et fondé en elle une puissante tradition, ou que l'on aime mieux laisser leurs noms et leur vie dans l'inconnu, dans l'indétermination du lieu et du temps, toujours faut-il un peuple qui ait produit de tels types d'hommes dans sa haute antiquité, ou qui les ait imaginés, ce qui revient au même, et faut-il aussi des initiateurs, des guides de la croyance commune »*^.
L'existence personnelle d'un révélateur de la religion proclamée au Sinaï est une question qui a plus de portée. Résolue dans un sens positif, « elle tranche profondément de tous les autres peuples de l'antiquité, celui qui a réellement dû sa religion, non point aux pures imaginations spontanées des hommes en présence de la nature, et puis à la coutume, finalement à des spéculations de prêtres et de savants dans les sanctuaires, mais à l'inspiration de telle personne, de tel individu qui s'est cru et que son peuple a cru animé de l'esprit de Dieu et chargé de faire connaître Dieu et d'annoncer
' Introduction à /a philosophie analytique», p. 5i2, 5i7, 524-525. * Introduction à la philosophie analytique»,, p. 591.
sa volonté » K Résolue dans un sens négatif, la question laisse subsister le jugement d'ensemble sur le caractère du peuple, auteur collectif de cette religion. Mais il est plus simple, plus naturel de croire à l'existence personnelle de ce chef du peuple, de ce conducteur d'âmes, d'accepter la tradition comme fondée et le révélateur comme réel ^
Renouvier note, avec un peu de raillerie et beaucoup de justesse, que les partisans du panthéisme historique, de la tendance qui consiste à reporter à l'être collectif et à son milieu les actions marquantes, les idées directrices, sont cependant obligés de reconnaître des hommes représentatifs, c'est-à-dire des individus en qui se résument « les forces mouvantes morales d'une religion et d'une civilisation ». Or la Bible qui retrace le développement — légendaire et historique — du peuple israélite, présente une série de ces hommes représentatifs, une suite de « messagers de l'Eternel » qui, durant des siècles, luttent pour la religion de Jéhovah.
En tout cas, même si les hommes devaient s'effacer dans la pénombre de l'incertitude critique, les idées demeurent en pleine clarté et elles illuminent la préhistoire. Fragmentaire, si on le considère au point de vue littéraire, avec les deux grands courants de l'élohisme et du jéhovisme, le Pentateuque est un pour tout ce qui intéresse la conscience religieuse. Elohim ou Jahveh- Elohim crée la lumière, les cieux, la terre, l'homme, tout ce qui est et tout ce qui vit ; il est la Providence qui intervient en personne dans les événements ; il traite une alliance avec les hommes qui lui sont fidèles, les avertit, les dirige, les bénit. Tels quels, les documents
' Philosophie analytique de F histoire,.., t. II, p. 212. ^ Philosophie analytique de rhistoire.,,, t. II, p. 214-215.
suffisent à établir avec une indéniable netteté que Thébraïsme s'est représenté Dieu sous les notions générales d'élévation, de souveraineté, de gouvernement. « Jamais caractère ne fut si tranché, ni si certainement ancien, ni si opposé à l'esprit mythologique. Un anthropomorphisme franc et résolu s'y rattache... L'idée de causalité y domine au lieu de l'idée de qualité et de substance, et la nature s'y trouve fortement subordonnée à la volonté » K
Cette tendance monothéiste, cette conception anthropomorphique se font jour à l'origine même de Thébraisme. Loin d'être les produits d'une évolution, les idées de création, de provîde nce, de contrat sont la source même de cette religion. II n'est pas possible, comme quelques exégètes l'ont voulu, de retarder jusqu'à Moïse et à son époque ces croyances fondamentales, pas plus que les manifestations de droiture et de foi qui s'y mêlent, comme si la morale et la religion étaient nées seulement avec cet homme ou avec ce temps ^.
Les traits propres à souligner le caractère spécifique de l'hébraïsme se rencontrent à chaque page de l'Ancien Testament. Plus nombreux peut-être, selon Renouvier, plus familiers dans le jéhovisme que dans l'élohisme, ils sont aussi accusés ici que là. En ce qui concerne les rapports entre la créature pensante et le Créateur, « le concept hébreu est très remarquable, et d'autant plus qu'on le jugera joint à une thèse plus énergique du pouvoir divin. S'il est dit qu'EIohim fait l'Homme à sa ressemblance, il ressort aussi de toutes les légendes qu'EIohim et Jahveh sont à la ressemblance de l'Homme et représentent l'Homme parfait, immortel et maître des choses. Le créé communique par les sens avec le
^ Introduction à la philosophie analytique»» p. 749-75o. ' Introduction à la philosophie analytique,., p. 637-638.
Créateur. Adam, ses fils et les patriarches, descendants de Noah, ont des visions divines d'un caractère anthropomorphique net, indéniable. Il résulte de là que les Hébreux comme les Grecs, élèvent la personne humaine à un très haut degré de dignité. L'idée d'alliance ou de contrat de l'Homme avec Dieu, devient le principe générateur de la religion d'Israël, et oppose à sa foi le sceau éclatant de la justice et de la liberté, grâce à l'identité d'essence des contractants » ^
Les thèses capitales du mosaïsme développent les conceptions essentielles des temps primitifs. Il y a enrichissement de telles ou telles notions, et pour toutes les notions il y a concordance. « C'est, en théologie, le monothéisme, la définition de Dieu par l'Etre et par la droiture, le précepte de fidélité à Dieu, l'interdiction des idoles ; et c'est, en morale, le principe du respect, l'extension de la loi de justice à l'étranger... le décalogue, les règles principales de la famille, la chasteté, les observances hygiéniques, la réprobation des mœurs des populations chananéennes, liées à leurs cultes obcènes. Mais, après tout cela, ce qui est d'une souveraine importance pour l'histoire morale d'Israël, et hors de comparaison avec les produits de conception similaire chez d'autres peuples, c'est la loi sociale idéale, la cité de Moïse, que nous pouvons regarder comme une première ébauche de la société parfaite que, selon l'esprit israélite. Dieu destine à son peuple, et qui, de manière ou d'autre, miraculeusement, quand on aura cessé de l'espérer naturellement, devant se réaliser un jour, sera promise aux Juifs dans les apocalypses » -.
Quant au prophétisme, sa double mission, par ins-
* Introduction à la philosophie analytique,,, p. 617-618. 2 Philosophie analytique de F histoire,,, t. II, p. 232.
tants politique, plus souvent uniquement religieuse, fait de ses représentants les conseillers des princes et les arbitres de la destinée du peuple. Les prophètes s'attribuent « une sorte de droit divin et révolutionnaire de consécration ou d'interdiction des rois, selon la conformité ou la dérogation du gouvernement royal à la loi de Jéhovah dont ils étaient les organes » ^ Ils prêchent la justice divine, source de félicité future ou de ruine totale ; ils annoncent, comme une promesse ou comme une menace, l'intervention de Dieu dans les conflits, les passions et les cultes de l'homme ; ils décrivent des perspectives de bonheur ou de détresse en rapport avec la fidélité des créatures et qui, limitées d'abord aux frontières du peuple élu et à la race choisie, finissent par embrasser toute l'humanité et tout l'univers ^ ; ils sont enfin les annonciateurs du messianisme, de l'avenir de paix triomphante après l'abaissement des races guerrières de la terre, et les précurseurs du Messie, de celui qui, envoyé au nom de Jéhovah, établira le règne de la justice et de l'amour^. Dans toutes les paroles et dans tous les actes domine la préoccupation impérieuse, et chez tous les prophètes rayonne la volonté sacrée de maintenir vis-à-vis des cultes étrangers le monothéisme initial, et vis-à-vis des coutumes encore barbares ou déjà dégradées la morale mosaïque.
Et comme le théisme est de plus en plus nécessairement anthropomorphique, comme l'anthropomorphisme est de plus en plus logiquement le fond manifesté de toute religion historique, l'hébraïsme qui a représenté le théisme anthropomorphique avec le plus d'énergie et
' Philosophie analytique de V histoire.,, t. II, p. 237. ^ Philosophie analytique de F histoire,,, t. II, p. 237-238. ^ Philosophie analytique de l'histoire.,, t. II, p. 3 10-325.
le plus de pureté, a survécu aux conceptions antérieures ou contemporaines. Ni l'ancienne mythologie interprétée par la science, ni le symbolisme égyptien ou sémitique, ni le culte direct de la nature, ni la théologie du panthéisme ne représentent plus l'idée religieuse. Il reste dans les esprits des traces de ces systèmes, il ne reste rien qui ait gardé un empire sur les âmes, qui conserve la force d'une tradition.
« On dit avec raison que la foi vient des Hébreux, et elle n'en vient pas tant pour le fond et la matière des croyances que pour le principe même qui les pose toutes et les avoue comme telles. Ce fut dès la haute antiquité l'apanage naturel de la nation qui se fit de la vie humaine, de la vie morale, l'idée la plus grave, reçut de l'existence du mal dans le cœur de l'homme l'impression la plus profonde, et apporta la passion la plus sérieuse à s'informer .de la justice. La foi lui était nécessaire parce qu'elle cherchait la source du devoir, soit individuel, soit national, dans les bienfaits et dans la volonté d'un Dieu saint. La faiblesse et la corruption de l'homme n'étaient, sans doute, capables de s'y élever alors, et dans ce milieu, qu'en s'exaltant par un idéal de puissance et de perfection entièrement hors de l'humanité. De là le concept auquel le peuple de Dieu arriva, d'une législation divine directe, embrassant toutes les sphères de l'âme ; et de là aussi, plus tard, son espérance d'une humanité régénérée vivant saintement sur la terre, mais toujours avec l'aide ou plutôt par l'œuvre même de Dieu... L'humanité doit donc à l'initiative des Hébreux la connaissance et l'usage formels de l'organe des religions, qui est, de plus, celui de tout ce qu'on nomme doctrine en philosophie nK
< Introduction à la philosophie analytique,,, p. 779-780.
La tradition donc, c'est le monothéisme hébreu qui la possède, qui Toifre à quiconque cherche aux lois de Tunivers une cause et une raison, place une Providence au-dessus des destinées humaines, espère en une conscience souveraine capable de garantir le triomphe final du bien. Cest un fait d'histoire que les croyances du xx* siècle reposent d'aplomb, comme sur leur plus solide base, ou même comme sur leur unique base, sur les visions de quelques bergers qui, voici environ quatre mille ans, erraient entre l'Egypte et la Palestine.