‹ La philosophie religieuse de Charles RenouvierChapitre 59 sur 70 · I. — SON ROLE · texte numérisé non relu

I. — SON ROLE

Ce qui difi^érencie notamment, pour le philosophe, le judaïsme et le christianisme, c'est le contraste entre la domination spirituelle, à laquelle prétend celui-ci, et la

* Philosophie analytique de F histoire,,, t. II, p. 349.

* Le Personnalisme,,, p. 180-181.

domination temporelle, à laquelle celui-là aspirait. Le messianisme est le couronnement séculaire de l'espérance d'Israël; l'espérance de l'Eglise à son aurore est aussi le messianisme. Mais, pour les Juifs, l'apparition du Messie, fils de David, marque le commencement d'une ère victorieuse, la préséance sur les nations désormais subjuguées ; pour les chrétiens l'apparition du Messie, Fils de Dieu, inaugure l'ultime mission divine entreprise au milieu des hommes. Le royaume des cieux ne s'impose ni par la force, ni par la gloire. Impossible en ce monde tel qu'il est, avec les hommes de ce monde tels qu'ils sont, il s'établira lors de l'avènement du Christ, après le jugement que celui-ci prononcera sur les méchants et sur les bons.

Le christianisme distingue donc d'une manière absolue, d'une part, la société céleste et les églises qui lui préparent les hommes de bonne volonté, d'autre part les sociétés de ce monde, les États qui unissent, sous des lois communes, les croyants et les non croyants. Avec le christianisme, la religion se tient dans son domaine propre, un domaine aux bornes duquel s'arrêtent les lois civiles, les preuves de la science, la rigueur des déductions. Elle s'y tient à l'abri des attaques venues du dehors, et doit y rester sans prétendre régler ou diriger les choses extérieures.

En fait, il n'en a pas été ainsi, mais le fait démontre précisément la vérité de la théorie. Chaque fois qu'elles sont sorties de leur rôle purement spirituel, les églises chrétiennes, plus coupables que les autres églises puisqu'elles contredisaient l'enseignement de Jésus et l'enseignement de Paul, ont usurpé l'usage des pires instruments de contrainte, pour convertir au bien ou faire prévaloir leurs lois. La liaison des églises et de la société civile consiste en une double dépendance des

églises : « soumission, d'ordre moral, d'abord, en ce que la raison et la justice sont toujours représentées à quelque degré dans les institutions humaines qui méritent les noms d^tats, et qu'il ne saurait être donné à aucune association fondée sur des croyances religieuses qui, en fait, ne sont pas celles de tous les hommes, d'affranchir les croyants des obligations de justice et de raison, qui ont un caractère d'universalité ; soumission matérielle, ensuite, sans autre exception, pour des cas extrêmes, que la résistance passive, par ce motif que les autres modes de résistance, étant mieux nommés des modes d'agression, supposent l'emploi de moyens qu'il faut laisser au monde, si l'on est une église, supposent la guerre, ou y conduisent »^ Renouvier eut applaudi à la séparation des églises et de l'Etat réalisée dans la pratique ; la logique néocriticiste prophétisait peu de temps avant les événements, mais elle s'inspirait des principes rationnels constitutifs de sa doctrine, non des faits contingents qui suffisent aux politiciens.

Le philosophe veut que les églises renoncent à « tous moyens extérieurs et de contrainte, directs ou indirects, qu'elles pourraient se procurer pour amener les hommes à la bonne conduite et à la vraie foi» ^ L'exigence ainsi exprimée est exprimée par les églises mêmes, par celles du moins qui s'inspirent de la seule parole et du seul exemple du Christ. Et la condamnation prononcée sur l'esprit d'intolérance ^ et le fanatisme clérical *, est approuvée non par la raison seule mais aussi par la foi.

Cependant, aussi restreinte, aussi limitée qu'on la

* Philosophie analytique de F histoire,., t. II, p. 242.

- Philosophie analytique de F histoire.,, t. II, p. 242.

Nouvelle Monadologie,,, p. 236-237.

* Philosophie analytique de Fhistoire,,, t. IV, p. 644-646.

concède, le christianisme a une place dans la société politique, distincte assurément mais légitime, à côté des institutions civiles. Dès lors, il aura une action inévitable et sur la société politique et sur les institutions civiles. Le chrétien appartient en même temps à son église et à sa patrie. Les lois de l'État sont universelles et obligatoires; les croyances de TÉglise sont particulières et libres. On peut supposer — ce qui existe en fait — un État dont la majorité des citoyens est composée de croyants. Encore que ces croyants maintiennent la distinction entre l'Église et l'État, les citoyens qui sont croyants apporteront dans l'élaboration ou la révision de la constitution civile, les notions de justice et de morale, de droit et de devoir, fournies par leurs idées religieuses. Ils se garderont de cette coercition que le philosophe flétrit, avec justesse, comme « une abominable contradiction » ; toutefois, ils ne pourront se renier eux-mêmes, ni faire abstraction de ce qui est l'essence de leur pensée ; ils agiront en citoyens, mais en citoyens chrétiens, et Renouvier ne dit pas qu'il y a incompatibilité entre ces deux titres chez un seul individu. Une assemblée législative respectera autrement les droits de la personne, si elle admet la valeur éternelle de cette personne, ou si elle considère la personne comme un atome dans la masse, comme une unité éphémère dans l'espèce ; un peuple observera autrement les lois civiles, s'il croit à la réalité présente^ et agissante de Dieu, s'il estime que la vie actuelle prépare une autre et meilleure vie, ou s'il n'envisage que son intérêt matériel, si sa liberté et sa passion ne trouvent de bornes que dans la crainte. Le néocriticisme a consacré l'unité rationnelle et morale de l'homme ; l'homme est tout entier là où il est; le chrétien ne pourra donc, à supposer qu'il le voulut, localiser, isoler dans une partie de son cerveau,

de son cœur, de sa vie, ses idées religieuses, dans une autre partie ses idées sociales.

Renouvier appelle « une erreur morale introduite dans la société chrétienne par le sacerdoce », cette croyance à « Faction et à la mission du christianisme pour diriger et promouvoir la civilisation » K Un pareil jugement est incompréhensible dans son fond et dans sa forme. La Nouvelle Monadologie en contient une magistrale réfutation. L'auteur y dépeint Tétat de la société contemporaine, mise en possession de forces, insoupçonnées par les découvertes scientifiques, éclairée par des siècles de dissertations et de raisonnements, aussi égoïste et aussi injuste pourtant que la société emprisonnée dans la barbarie. Les méthodes et les analyses des sciences ne sont pas et ne seront pas un enseignement de vie morale, de vie véritable. La conception brutale de production et de jouissance prime toute autre question de liberté et de droit ; les concurrences acharnées transforment «« armes de guerre les moyens de travail, en camps retranchés les divers États. La plus grossière des illusions est « la confiance que l'on a fini par donner au peuple en un millenium de civilisation matérielle comme idéal de félicité » ^. Le chemin qui conduit à la bonté et à la vie n'est pas découvert par les savantes investigations ; il l'est par les volontés. « Une action sur les sentiments, capable de dominer les impressions venues du mal, et de balancer la poussée des intérêts égoïstes, est l'unique moyen de préparation possible des esprits et des cœurs à un régime de mœurs un peu moins bas que celui qui règne » ^.

Philosophie analytique de F histoire,,, t. II, p. 242. Critique Religieuse», 2n»c année, avril 1880, p. 54-55. Nouvelle Monadologie», p. 420.

La civilisation, l'état complexe et variable que ce mot désigne, est la résultante des diverses forces, des diverses tendances, des idées diverses qui dirigent la société. Le philosophe proclame que, pour être ce qu'elle doit être, la civilisation doit comporter un progrès vers la justice, vers la paix, vers le bonheur. Et d'où naîtra ce progrès, d'où jaillira « l'action sur les sentiments » sinon des notions morales réalisées dans la vie collective comme dans la vie privée. Or il est indéniable que parmi les puissances qui donnent à l'homme la maîtrise de soi, de ses appétits et de ses désirs, qui lui permettent, ou plutôt qui lui ordonnent de considérer les autres non comme des moyens mais comme des fins, d'être l'individu moral réclamé par la civilisation et pour la civilisation, la religion occupe l'une des premières places. L'enseignement de l'histoire et l'expérience présente concordent et suffisent en ce point.

Si le christianisme, indépendamment des dogmes qu'il contient et des postulats qu'il implique, apporte des notions morales où sont affirmées l'égalité souveraine entre les individus, la supériorité du respect d'autrui sur le propre égoïsme, la justice non-seulement dans les relations extérieures mais dans les pensées secrètes, la charité non-seulement dans les jugements généraux mais dans les sentiments, l'amour pour tous les êtres enfin, et principalement pour les êtres auxquels manque ce rayonnement de la vie, si le christianisme apporte de telles notions morales, et il les apporte, n'est-il pas une immense lumière qui éclaire l'humanité sur la voie du progrès ? Si le christianisme fait prévaloir de telles notions morales, et il les fait prévaloir, n'est-il pas, en même temps, l'inspirateur de ces actions bonnes qui posent devant l'humanité les marches pour

Tascension vers l'idéal ? Renouvier ne pensait-il pas ainsi quand la Critique Philosophique proposait aux penseurs libres d'entrer dans les églises de la Réforme ; quand la Critique Religieuse disait par la bouche du philosophe des Dialogues : « Je regarde ces influences religieuses comme puissantes et bonnes » ^ ; quand le Manuel de l'Homme et du Citoyen déclarait que « la morale enseignée dans les églises au nom de Jésus- Christ, doit entrer dans les assemblées des hommes qui font des gouvernements et des lois » ^.

Autre est la question de savoir si le christianisme comme tel, comme système religieux ou moral, peut être incorporé à une constitution civile, autre est la question de savoir si le christianisme peut « promouvoir » la civilisation. Et s'il est rationnel de soutenir que le christianisme et la civilisation sont deux choses « entièrement différentes... », il ne l'est pas d'ajouter que ces deux choses sont entièrement « indépendantes l'une de l'autre w^.

Renouvier élève le mur de séparation sur une base exégétique. Les églises ne sauraient exercer une action sur les États, car les États s'occupent des choses de ce monde, avec les moyens de ce monde, or le royaume des cieux n'est pas de ce monde *. L'exégèsfe ne justifie nullement un argument semblable. Jésus constate, dans la parole citée par le philosophe, que le royaume des cieux n'est pas, ou n'est plus, de ce monde. Mais le fait ne résulte pas d'une antinomie entre l'un et l'autre ; il

* Critique Religieuse», 2"><^ année, avril 1880, p. 54.

* Manuel de V Homme et du Citoyen», p. 118. ' Année Philosophique,,, 1893, p. 47.

Philosophie analytique de F histoire,,, t. II, p. 242. ^ Philosophie analytique de F histoire,,, t. Il, p. 243.

vient de ce que le monde a rejeté volontairement la foi, Tespérance, la règle, les principes que le christianisme donnait au monde et qui auraient dû le régir ; le royaume des cieux serait de ce monde si la loi du Christ était la loi souveraine. L'évangile dit le contraire de ce que Renouvier affirme.

D'ailleurs, même si Jésus avait, dès l'abord, réservé pour un avenir lointain et pour un autre théâtre la réalisation du royaume des cieux, l'argument n'aurait pas la portée qui lui est prêtée. L'intervention et l'action préconisées contre l'avis du philosophe, sont, selon son avis, purement morales et s'opèrent par des moyens purement spirituels. Le Personnalisme et les Principes de la nature décrivent, comme la décrit l'évangile, une terre nouvelle où la justice habitera ; ils considèrent, comme la considère l'évangile, la vie présente comme une épreuve susceptible d'aboutir à une vie plus haute et plus belle. L'objection opposée par le renouviérisme se retourne fatalement contre lui. Parce que le troisième monde ne sera pas ce monde, parce que la vie finale ne sera pas cette vie, faut-il rejeter la vie suprême et le monde parfait hors de tout ce qui concerne la vie et le monde présents, faut-il conclure qu'il n'y a pas de lien entre ce qui est et ce qui sera ? Bien au contraire, puisque ce qui est conduit à ce qui sera, puisque la vie présente est une préparation dans le monde présent à la vie définitive dans le monde parfait.

Ainsi en est-il du royaume des cieux. Il n'est pas de ce monde car le choix du monde libre s'est prononcé contre lui, car il ne s'établit que par la volonté autonome de ses membres, mais il se prépare dans ce monde, et donc ce monde et ce royaume sont en rapport direct. Cela est si évident qu'en dépit de sa thèse, Renouvier constate en termes expressifs l'ascendant et

l'empreinte du christianisme : « c'avait été. une grande, très grande et très heureuse révolution pour le monde occidental, que celle qui lui apporta, d'une part, le pur monothéisme personnaliste, héritage de la tradition prophétique d'Israël, à la place d'un polythéisme entièrement ruiné dans les esprits, ou réduit à de vains et incohérents symboles, et, de l'autre, la morale toute de bonté et de dévouement de Jésus, avec la foi en un monde de paix et de bonheur sous le règne du Messie » '. Et malgré toutes les atteintes portées par le fanatisme, les excommunications, les persécutions, à la loi d'amour évangélique, « cependant il est vrai de dire que le christianisme a introduit dans les sentiments humains un idéal de bonté et de charité dont, à peu d'exceptions près qu'on peut citer, chez des poètes et des philosophes, la dure antiquité était fort éloignée » ^. Ce qui fut vrai demeure vrai ; aujourd'hui comme autrefois, « le lien religieux est de tous le plus profond, il est le seul propre à donner à une société un caractère humain plus élevé et plus universel que celui qui dépend simplement du fait qu'on s'y reconnaît de communs ancêtres et qu'on y a de communs intérêts.... » ^. « Le christianisme, réconcilié avec la morale juridique sans rien sacrifier de sa morale propre, de la morale de la foi et de la grâce, du péché originel et de la rédemption, est appelé à occuper dans les sociétés humaines une place que la philosophie pure est impuissante àlui disputer, à remplir une fonction à laquelle la raison scientifique serait incapable de suppléer » '*.

* Le Personnalisme,.. p. i83.

' Le Personnalisme^, p. i85.

^ Critique Religieuse,,. 2"»^ année, avril 1880, p. 9.

Par suite, il est contradictoire de soutenir que le christianisme ne saurait susciter et développer la civilisation.

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