LA CRÉATION
Criticisme et christianisme concluent tous • deux à une création. Celui-ci résout par l'unité, celui-là résout par la multiplicité le comment de l'origine humaine. Le philosophe rappelant au théologien qu'il a dû modifier son système astronomique, cesser d'admettre l'apparition des espèces animales à une seule époque et contemporaine de l'apparition de l'homme, renoncer aux sept jours créateurs, l'invite à abandonner aussi le mythe de l'unité primitive ^ .
L'histoire d'Adam ne peut plus être adoptée dans son sens littéral, comme celle d'un homme créé sur le globe, en des conditions spéciales, il y a six ou sept mille ans '. Ce n'est pas dans un seul ancêtre que les hommes viennent à la vie, que se produit l'avènement des
' Principes de la nature,» 2«»'- édit., t. Il, p. i54-i55. * Nouvelle MonadoJoaie,,. p. 342.
germes porteurs de la puissance mentale humaine, lis surgissent « en des lieux divers de la terre, en un certain nombre de types physiques et de caractères variés reconnaissables encore dans leurs descendants » '.
La pluralité est logiquement probable. Les mêmes causes, les mêmes conditions qui ont amené un premier couple ont pu en amener plusieurs. L'esprit a une naturelle tendance à remonter à l'un et à partir de l'un. L'homme unique et premier représente l'Homme ^.
La tendance de l'esprit vers l'unité, que Renouvier constate, est naturelle ; cela ne prouve pas qu'elle soit fausse... au contraire. Et que les mêmes causes et les mêmes conditions produisent les mêmes effets, cela va de soi, si ces causes et ces conditions sont données... et le sont-elles ? Sont-elles présentes en plusieurs lieux ou en un seul ? Renouvier suppose à cette interrogation une réponse affirmative... pourquoi ne recevrait-elle pas une réponse négative ? Ce premier argument n'est pas probant.
Les races multiples que nous connaissons, continue le philosophe, et qui existaient les mêmes il y a quatre ou cinq mille ans, ainsi que le prouvent les peintures égyptiennes, ont-elles été, avant ce temps, soumises à des conditions capables de diversifier profondément le type primitif? Aujourd'hui, les changements de milieu et de vie n'altèrent pas considérablement la race nègre ou la race juive ; autrefois en était-il autrement ?
Renouvier concède pourtant que les sciences de l'organisation sont incertaines en ce qui touche les causes ou la réalité d'une déviation des types primitifs. Si l'hérédité et l'atavisme ne sont pas discutés, les influences
* Nouvelle Monadologie... p. 70.
* Principes de la nature». 2»*^ édit, t. II, p. !55-!56.
du régime, de Tambiance, de Fhabîtude ne sont pas discutables. Dans Tétat des connaissances, « le biologiste qui se fait de la constance des espèces une idée prépondérante penchera aussi à nier Tunité primitive des races humaines... Au contraire, le partisan de la variabilité pourra croire à Tunité d'origine, mais il n'affirmera qu'une simple possibilité; son droit ne va pas plus loin » *. Celui qui affirme et celui qui tiie ayant des droits scientifiques égaux, l'argument invoqué n'est pas probant.
Les études de grammaire comparée, ajoute encore Renouvier, appuient l'hypothèse de la multiplicité des premières familles humaines. Il n'y a pas, en effet, de type grammatical unique, et les langues ne sont pas réductibles à un seul système primitif '.
Mais est-ce l'imagination seule qui a inspiré aux philologues allemands leur théorie du développement du langage ? Celui-ci procéderait du genre monosyllabique au genre des flexions ; le monosyllabisme, l'agglomération, la transformation, seraient les degrés successifs de la parole. La théorie est loin d'être prouvée, elle est loin d'être impossible. L'argument invoqué n'est pas probant.
Le philosophe conclut du reste : « ce que la critique peut atteindre des origines humaines sur notre globe... s'accommode également de l'une et l'autre hypothèses. Le problème, important sans doute, quant à la science elle-même, me semble n'avoir pas la portée morale qu'on lui donne ordinairement »'^. Rien n'est plus vrai. Il est vrai aussi que le christianisme dont la tradition
' Principes de la nature,» 2»»c édit., t. II. p. i57-!58. ^ Principes de la nature», 2"»« édit., t. II, p. 159-160. 3 Principes de la nature». 2»"<^ édit. t. II, p. 160-161.
se rattache à la thèse de l'unité, ne serait point ébranlé si la science établissait la thèse de la pluralité à laquelle elle croit.