‹ La philosophie religieuse de Charles RenouvierChapitre 62 sur 70 · LE PÉCHÉ ORIGINEL · texte numérisé non relu

LE PÉCHÉ ORIGINEL

Criticisme et christianisme envisagent la chute comme un fait. La doctrine des trois mondes comme la doctrine de la rédemption gravitent autour de ce fait. Selon que rhumanité débute par un couple ou par une multitude, le fait de la chute se conçoit différemment» Le lieu de la chute varie avec le renouviérisme, qui le place dans un monde préexistant, ou avec le christianisme, qui le place dans notre monde. Mais la ressemblance porte sur l'essentiel et la différence sur l'accessoire ; la chute marque, dans les deux conceptions, le passage d'un monde bon à un monde mauvais.

Aussi le philosophe reconnaît-il que c'est l'interprétation traditionnelle du dogme, et non le dogme même du péché originel, qui est entaché d'un vice logique '. Ce vice résulte de ce que, se refusant à faire la part de la personnalité et de la responsabilité, entraînant ip^o facto la condamnation à une peine éternelle, l'interprétation traditionnelle contraste avec les notions morales postulées'.

On peut, car les remarques de Renouvier sont fondées, on peut laisser tomber l'interprétation que le catholicisme a donnée, et garder le fait que l'évangile a établi. La distinction du péché-maladie, prédisposition originelle au mal, et du péché-coulpe, réalisation personnelle du mal, sauvegarde la responsabilité.

1 Nouttelle Monadologie,,, p. 497.

2 Le Personnalisme.,, p. 41, 224.

La nature du péché dans la dogmatique évangélique est analogue à la nature du mal dans la métaphysique criticiste. Au point de vue général, le mal est non une simple privation, une limite, un moindre bien, mais un principe actif de désorganisation et d'injustice ; le péché, cette forme particulière du mal, a le même caractère positif. Dans les Dialogues de la Critique Religieuse, le principal interlocuteur, dont on reconnaît facilement la voix, déclare qu'il est absurde de considérer le mal comme nécessaire pour faire valoir le bien, ainsi que l'ombre est nécessaire pour faire valoir la lumière, absurde de dire le mal relatif, en alléguant que tout fait est bon au moment où il se produit. La religion la moins raffinée et la morale la plus étroite sont pleines de force et de mérite, comparées à ces sophismes^ Une doctrine rationnelle du péché, rationnelle mais élevée au-dessus des platitudes du commun rationalisme, s'harmonise avec l'ordre de sentiments d'où la doctrine chrétienne de la chute est née*. Le péché a bien le double caractère que le christianisme lui attribue : il est originel, il est universel ^.

Dans la condamnation qui frappe k péché, il est nécessaire de séparer le jugement et la peine. La tradition d'une peine éternelle est « profondément répugnante à la croyance en la bonté divine »*. Mais elle n'est qu'une tradition. Une exégèse plus soucieuse du contexte que de tels passages isolés, dégage mieux la pensée de Jésus et la pensée de Paul, que ne l'ont dégagée la doctrine augustinienne, « la plus grande aberration peut-être

* Critique Religieuse,,, 2"«»i année, avril 1880, p. 8.

* Critique Religieuse,,, 2"»^ année, avril 1880, p.* 9. ' Critique Religieuse.,, 2">«^ année, avril 1880, p. 38. ^ Année Philosophique,,, 1894, p. 40.

du sens moral dont on puisse accuser le dogmatisme » \ et la doctrine thomiste qui ne marque aucun progrès sur la précédente. La peine peut demeurer réelle, tout en étant morale et logique. Le pécheur « est effacé du livre dévie »% la mort est son salaire, d'après l'apôtre des Gentils comme d'après son Maître^. Pour le problème de l'immortalité d'abord, ensuite pour le problème du péché, la raison et la foi concilient dans le conditionnalisme la justice divine et l'amour divin.

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