‹ La philosophie religieuse de Charles RenouvierChapitre 63 sur 70 · LES ACTES DU CHRIST · texte numérisé non relu

LES ACTES DU CHRIST

Le critîcisme a noté le rôle et l'importance des personnes représentatives ; le christianisme repose sur l'une de ces personnes, sur la personne du Christ. Le christianisme n'est pas spécifiquement constitué par la croyance à l'existence de Dieu, à la création du monde, à la chute de l'homme, à l'immortalité des êtres; des religions autres et des philosophies contiennent de semblables affirmations. Le christianisme est, avant tout, la doctrine du Christ, la doctrine qui vient du Christ et la doctrine sur le Christ. La christologie est le centre du christianisme ; or c'est la christologie 'qui le plus fortement heurte l'ordinaire raison, c'est contre la christologie que la raison s'élève le plus ardemment.

La personne du Christ distingue le christianisme de toutes les autres formes religieuses; par quoi se distingue-t-elle elle-même des autres personnes, nos semblables ?

Les bornes déjà posées enferment les recherches en

' Histoire et solution des problèmes métaphysiques.., p. i58.

2 Année Philosophique,., 1894, p. 4!.

^ Histoire et solution des problèmes métaphysiques,., p. 157.

des limites assez étroites. Comme il n'y a pas de miracle, la personne du Christ est par cela même circonscrite dans les lignes de la simple humanité ; comme il n'y à pas de révélation, l'enseignement du Christ est par cela même compris dans les idées de la simple raison.

Renouvier se livre tour à tour à des recherches très spéciales dans ^2i Philosophie analytique de V histoire ; hardiment il explore les domaines divers dont chacun, semble-t-il, réclame une compétence différente. Etudiant la doctrine de Jésus, le philosophe suit les exégètes sur leur difficile terrain, et expose la question toujours pendante de la critique des évangiles ^ 11 l'expose, il est vrai, en s'attachant aux pas de maîtres dont l'autorité a décru, comme Frédéric Strauss et Gustave d'Eichtal, en reprenant des opinions dont la vogue a pris fin, comme l'antagonisme statué par Baur entre le christianisme paulinien et le judéo-christianisme.

Les évangiles qui, dans le fond, nous donnent la tradition authentique sur les faits et les paroles de Jésus, ont été entourés de rêveries et de poésie. Matthieu plus que Marc, Luc plus que les deux autres synoptiques, Jean plus que les trois autres évangiles, accusent des additions de récits merveilleux, postérieurs aux récits primitifs. Ce mélange de la légende à l'histoire, dont la démarcation est parfois délicate, altère la pureté de toutes les sources. « L'exégèse de cette partie poétique des évangiles a toujours passé pour l'une des plus embarrassantes, et les contradictions des évangiles y sont sans remède. Il serait temps que de tous côtés on

* Philosophie analytique de F histoire,,, t. II, p. 349-359. Année Philosophique,,. 1893, p. 1-11.

reconnût la question comme des plus simples et entièrement indifférente pour les réels problèmes et pour les croyances sérieuses de la religion ^ »

On a le droit d'estimer que ce jugement, conséquence directe du rejet du surnaturel, perd sa portée, au point de vue critique, étant donnée sa dépendance du point de vue philosophique. Et les contradictions que Renouvier ne précise. pas suffisamment, atteignent-elles les faits eux-mêmes ? Ne résident-elles pas dans des divergences secondaires, telles que, parfois, elles paraissent être les confirmations des actes rapportés par des voix indépendantes les unes des autres ? Evidemment, Texégète qui entreprend de faire passer les pages de révangile au laminoir d'une théorie excluant toute dérogation à l'état habituel des choses et à leur habî^ tuelle succession, trouve devant lui maints obstacles ; et il trouve maintes impossibilités à opérer le partage entre le miracle et la réalité. Ce qui importe c'est de savoir si cette attitude première s'impose, si même elle est légitime.

Ce qui n*est pas légitime en tout cas, c'est de vouloir faire confirmer par les docurOents la théorie préconçue que l'on apporte dans leur examen, c'est, en l'espèce, quand on ne croit pas à la réalité du miracle, d'affirmer que Jésus n'a pas cru et n'a pas voulu accomplir des actions revêtant un caractère miraculeux. Renouvier observe que si Jésus avait effectué, par exemple, des guérisons de malades, dans des cas où son action morale était capable de modifier l'état physique et l'état mental des sujets, cela ne prouverait pas encore que Jésus

Philosophie analytique de F histoire,» t. II, p. 359. Année Philosophique.., 1893, p. 11.

eut agi avec le secours de l'action de Dieu ; en effet, les actes produits auraient pu l'être par des lois inconnues de la nature K Certes tout est possible en théorie, tout et le miracle y compris. Si Dieu n'intervient pas, et si, cependant, un acte apparaît qui ne résulte d'aucune loi connue, il est bien évident qu'on peut attribuer cet acte à une loi inconnue. La question générale reste toujours posée. La question particulière est, ici, de savoir si Jésus a cru que les guérisons, ou les autres actions opérées, provenaient ou ne provenaient pas d'une influence directe et spéciale de Dieu.

Or la question ne soulève aucune hésitation, et les évangiles ne permettent aucun doute. Jésus a dit sans cesse et répété à tous — les exemples sont innombrables — qu'il agissait au nom de Dieu, que Dieu luimême agissait par lui, que ses œuvres étaient les œuvres de Dieu. Jésus a donc pensé qu'il accomplissait des. miracles, puisque, selon Renouvier aussi, le miracle est une action particulière de Dieu.

Le philosophe objecte que Jésus a formellement refusé aux Pharisiens un signe du ciel, légitimant son autorité et sa mission. Il remarque, avec justesse, que ce qui est demandé à Jésus c'est « un miracle bien clair, capable de s'imposer aux plus incrédules » *. Et la remarque est déjà une réponse à lobjection. Pas plus que Dieu ne veut se démontrer de manière irréfutable, Jésus ne veut s'imposer de manière indiscutable. Dieu en appelle à la liberté de ses créatures, Jésus en appelle à la liberté de ses auditeurs. Dans la création et

î Philosophie analytique de thistoire..X. Il, p. 362.

Année Philosophique,» 1893, p. 14.

* Philosophie analytique de F histoire,» t. Il, p. 369.

Année Philosophique», 1893, p. 22.

dans la rédemption, la liberté est un don acquis à rhomme et inviolable. La mission morale et religieuse de Jésus répond à la règle que Renouvier a indiquée, à propos des rapports de la civilisation et du christianisme ; Tascendant de Jésus s'exerce par persuasion, son autorité est toute spirituelle, sa maîtrise s'établit sur les seules âmes qui l'acceptent. Jésus n'ayant jamais voulu convaincre matériellement ceux qui ne consentaient pas à se laisser convaincre moralement et religieusement, devait refuser l'épreuve que lui proposaient les Pharisiens.

D'autant plus que l'issue de Tépreuve eut toujours été contestable. Le miracle est tel par sa cause, et la cause peut être cherchée ailleurs que dans la volonté de Dieu. 11 eut toujours été possible d'attribuer à Béelzébul ce qui venait de Dieu, de tirer une objection de ce qui était une justification.

La recommandation du silence que Jésus adresse aux témoins de ses actes, se comprend de la même manière et n'établit pas mieux la pensée de Renouvier. D'après le philosophe, Jésus aurait craint d'être obsédé « par un plus grand nombre de malades sur l'état desquels il était et devait se sentir impuissant » K En réalité, Jésus ne veut pas que « sa renommée de prophète et de guérisseur divin », induise en erreur les Juifs, les pousse à espérer en lui le Messie triomphant que leurs rêves attendent. Il est venu pour guérir les âmes plus que les corps, pour régner sur les cœurs non sur les nations, pour triompher mais par l'amour et non par la violence. Avant de prendre parti pour lui, il faut le connaître, le

1 Philosophie analytique de V histoire,., t. II, p. 373. Année Philosophique,,, 1893, p. 25.

voir, discerner sa volonté et la loi qu'il impose. L'enthousiasme né à distance et sans réflexion, fondé sur des actes même surnaturels, ne serait qu'un danger s'il empêchait la décision éclairée et consciente.

« Comment, interroge Renouvier, le pouvoir de susciter des signes célestes aurait-il pu appartenir au Messie souffrant? Cela est contradictoire »^ Cela serait contradictoire dans le seul cas où Jésus aurait affirmativement répondu aux Pharisiens, se serait manifesté par des prodiges indéniables pour établir sa gloire et sa puissance de dominateur terrestre. Cela n'est pas contradictoire si Jésus refuse de laisser croire qu'il est un roi du monde, si, pour remplir sa mission morale et religieuse, Jésus accepte d'être et veut être le Messie souffrant. « L'opposition entre l'idée que les Juifs se faisaient du Messie et celle à laquelle Jésus était lui-même parvenu, constituait pour sa mission tant qu'il vivait, une difficulté insurmontable. Nous nous expliquons ainsi la défense qu'il faisait à ses disciples de divulguer sa qualité de Messie » ^. Nous nous expliquons aussi bien de la même manière l'attitude de Jésus devant ses adversaires et devant la foule, s'interdisant une manifestation de son pouvoir surhumain, se dérobant aux acclamations irraisonnées.

Renouvier tente de justifier Jésus en montrant que « Jésus ne s'attribuait pas le pouvoir d'intervenir directement dans les lois physiques, mais seulement, on peut l'admettre, le don de guérir, par une action morale

* Philosophie analytique de P histoire,., t. H, p. 374.

Année Philosophique.,. 1893, p. 26.

^ Philosophie analytique de F histoire... t. II, p. 374.

Année Philosophique... 1893, p. 26.

exercée au nom de' Dieu certaines maladies » *... La tentative est vaine. Intervenir « dans les lois » prête à la confusion ; c'est intervenir « au moyen des lois » dans le cours des choses, qu'il faut dire ; c'est l'action divine, spéciale quoique conforme aux lois, qui constitue le miracle. On peut conclure que Jésus s'est trompé en croyant à la possibilité d'une action semblable ; on ne peut pas soutenir que Jésus n'ait pas cru à cette possibilité. On peut, dans ce cas, craindre que Jésus ne mérite « une accusation que Mahomet lui-même n'a point méritée » ^ ; on ne peut pas donner des paroles des évangiles une traduction contraire à leur sens réel. La question qui prime les autres, qui inspire l'exégèse, l'histoire, la critique, est une question de philosophie : la question du surnaturel. Or elle peut être résolue autrement que Renouvier ne le pense, elle le doit, et Renouvier n'énumère que d'illusoires dangers.

Il va de soi que si Jésus n'a pas pu faire de miracles et n'a pas cru en faire, ses disciples se sont trompés quand ils lui en ont attribué ; ils ont dénaturé son œuvre en la revêtant d'un caractère autre que celui de la commune nature. Les disciples se sont si complètement trompés qu'il est difficile, pour dire le moins, de discerner le vrai sous l'imaginaire et la réalité sous la poésie. La démarcation est factice que propose le philosophe : « la distinction du miraculeux et du surnaturel est le fil qui doit nous guider dans l'intelligence de la personne morale de Jésus » ^. Factice parce que le

^ Philosophie analytique de F histoire», t. II, p. SyS. Année Philosophique,,, 1893. p. 27.

2 Philosophie analytique de r histoire,,, t. II, p. 375-376. Année Philosophique,,. 1893, p. 28.

3 Philosophie analytique de V histoire,,, t II, p. 375. Année Philosophique,,, 1893, p. 27.

surnaturel et le miracle sont équivalents, sont tous deux la manifestation d'une volonté spéciale de Dieu, tous deux des actes que le jeu des lois ou Tactivité des hommes n'auraient pas produits. Factice en particulier dans le procès présent. La séparation des actes de Jésus en guérisons matérielles et en exaucements spirituels, parait plus facile à établir qu'elle ne l'est. Renouvier lui-même, qui veut exclure tout miracle opéré dans le monde visible et tangible, accorde néanmoins que Jésus a pu délivrer, par l'ascendant de sa personne, certains démoniaques, certains malades qui se croyaient possédés ^ Est-ce là un fait miraculeux ou un fait surnaturel ? Le fait ne s'accomplit-il pas, en partie, dans le domaine matériel ? Une maladie quelconque, y compris une maladie nerveuse, affecte l'organisme sensible, et les rapports de l'esprit et du corps sont-ils donc si bien délimités, que Ton puisse, sans arbitraire, arrêter ici ou là l'influence d'une volonté plus puissante, il faudrait dire plus sainte, que les autres volontés ?

Les effets des volontés s'exerçant les unes sur les autres ont été constatés par les sciences, il y a quelques années, mais ces effets agissent depuis qu'il y a des hommes sur la terre. Ils semblent moins étranges parce que notre raison est familiarisée avec eux. Notre raison découvrira que l'empire de la volonté s'étend loin au-delà de ce qu'imaginent les plus audacieux, sur l'ensemble de la nature et sur la diversité de ses parties. Et tel fait deviendra peut-être admissible qui parait aujourd'hui fabuleux. La connaissance des lois augmente merveilleusement le pouvoir de l'homme. Or

1 Phiiosophie analytique de F histoire,,, t II, p. 375. Année Philosophique,,, 1893, p. 27.

Dieu connaît totalement les lois puisqu'il en est Tauteur.

D'une façon générale, où commence, dans l'univers, la matière et où finit l'esprit ? Où est l'être et où est la chose dont on puisse dire avec certitude : ici la conscience n'est plus ? La dernière monade de la hiérarchie universelle est encore une monade réelle ; la division de l'homme en entités séparées était une erreur, la division du monde en domaines fermés n'est pas une erreur moins grande.

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