‹ La philosophie religieuse de Charles RenouvierChapitre 64 sur 70 · LA RÉDEMPTION · texte numérisé non relu

LA RÉDEMPTION

A côté des actes concrets, l'action générale du Christ a reçu, elle aussi, l'empreinte du travail de l'imagination, transfigurant et transposant les faits. Le sens de la vie et de la mission de Jésus n'a pas été seulement obscurci, il a été contredit par la tradition. Jésus se donne comme le Sauveur des hommes ; le Fils de l'Homme est venu sauver, il le répète en s'adressant tour à tour aux diverses catégories de ses auditeurs. Il parle aux individus, non à l'humanité en corps ; son salut, son pardon, ses promesses sont destinés à des personnes et non à une espèce ou à une race K Le Christ n'est pas un doctrinaire du progrès social ; c'est aux individus, non aux États, qu'il montre la route de la vie *.

Les termes qui traduisent les fonctions du Messie sont ceux de rédemption, de salut, de don de la vie pour le pardon. Ils s'entendent rationnellement dans le sens évangélique. Le mot propre exprimant le rachat.

* Philosophie analytique de r histoire,» t. II, page 419-420.

Année Philosophique,,. 1893, p. 72-73.

' Philosophie analytique de V histoire,,, t. II, p. 394.

Année Philosophique,,, 1893, p. 47.

Xûrpov, que Jésus emploie dans un passage caractéristique et qu'il n'y a pas lieu de contester', désigne la rançon du prisonnier. Il renferme deux idées, l'une essentielle : la libération, l'autre accessoire : le prix payé. Il y a un prix payé : la vie, il y a des hommes rachetés du péché, sauvés de la mort éternelle, conséquence du péché, rachetés et sauvés par le sacrifice. Mais ce sacrifice est leur sacrifice propre, celui qu'ils accomplissent en s'unissant au sacrifice du Christ, dans le sens admirablement expliqué par Paul et que la Sainte-Cène commémore. Jésus est leur modèle et leur donne l'exemple ; s'ils ont la foi dans le Christ crucifié, s'ils perdent leur vie présente, les satisfactions actuelles mêmes les plus • grandes et les meilleures, le monde entier dit Jésus, ils gagneront la Vie, « la vie absolument parlant ou dans sa durée sans terme » ^.

Au lieu de cela, la théologie, dès les premiers siècles, fit de cette lutte contre le péché, de ce sacrifice de soi pour le progrès véritable et la véritable vie, une doctrine qui choque également la logique et la morale. Le Christ, l'innocent, devint la victime substituée à l'homme ou plutôt à l'humanité, la coupable ^. A la place des individus pécheurs, on met le péché en soi, un péché commun et solidaire. On entendit que « le premier homme ayant péché par sa désobéissance à Dieu, Dieu a imputé la faute comme telle à ses descendants, et les a condamnés d'avance comme personnellement responsables et méritant punition ; ou encore, autre face de

* Matthieu XX, 28 ; Marc X, 45.

^ Philosophie analytique de F histoire,,, t. Il, p. 38o, 419.

Année Philosophique,,, 1893, p. 32, 71-72. ^ Philosophie analytique de V histoire,,, t. II, p. 419.

Année philosophique,,, 1893, p. 72.

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cette doctrine, que, par l'effet d'une disposition divine, la nature humaine a été non seulement corrompue chez le premier homme, et en tout cas chez ses descendants, mais que ceux-ci naissent tous en l'état actuel de péché, avec des âmes coupables et condamnées. 11 n'y a pas un mot sur l'une ni sur l'autre de ces manières de voir touchant le preniier péché, dans les épîtres de Paul. On peut les y glisser à certains endroits, mais c'est seulement par suite des habitudes et des préventions du lecteur, imbu ou trop préoccupé de la doctrine de l'évéque d'Hippone ^ ».

A côté de ce sens « indigne et abominable », le sens * légitime, qui prévaut dans les écrits du Nouveau Testament, lie le péché originel aux lois d'hérédité et de solidarité physique ou morale, à la loi de l'habitude. Ces lois font, en partie, dépendre les qualités et les actes, les vices et les vertus, la destinée des descendants de la destinée des ancêtres ; elles rendent le mal, dans ses diverses manifestations, non-seulement plus facile, mais inévitable ; quoique inévitable, le mal demeure cependant un acte essentiellement personnel ^.

La rédemption du pécheur par l'offrande d'une victime expiatoire, la substitution d'une victime à une autre victime pour apaiser la divinité, était non-seulement de tradition juive mais de tradition quasi-universelle. Les épltres pauliniennes contiennent des traces indéniables de cette doctrine, mais elle y est moins appuyée, moins explicite que celle où n'apparait pas la croyance à l'expiation par le sang. La difficulté la plus considé-

* Philosophie analytique de V histoire,,, t. Il, p. 447.

Année Philosophique,,, 1894, p. 18.

2 Philosophie analytique de V histoire,,, t. II, p. 449.

Année Philosophique.,, 1894, p. 20.

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rable que rencontre le christianisme, résulte de sa liaison avec ces théories que l'idée de justice rationnelle a combattues en Occident, et qu'en Orient le bouddhisme et l'islamisme ont amoindries. Mais rien ne prouve que Jésus ait partagé cette erreur. Sur ce point important, l'un des rares où l'enseignement des épîtres et l'enseignement des évangiles ne concorde pas pleinement, les affirmations du Maître permettent de rectifier les affirmations des disciples ^

Jésus a regardé sa mort comme un sacrifice. Toutes ses déclarations autorisent la déclaration semblable de l'église primitive et des églises. Il a regardé ce sacrifice comme étant, pour les hommes, la voie du salut. Les documents contiennent, à ce sujet, des paroles qu'il faut admettre comme authentiques, si quelque chose en eux est authentique. Jésus a dit qu'il mourait pour les péchés des hommes et par leurs péchés ; les résultats de la critique et la certitude du croyant se rencontrent en ce point. Mais Jésus n'indique nullement qu'en acceptant de se sacrifier volontairement en faveur des hommes, ses frères, il se donne comme une victime expiatoire, immolée en vue de satisfaire la vindicte divine, à la colère du Père céleste '.

Ltt dogme traditionnel se compléta plus tard, « quand on imagina de comparer le poids du péché de l'humanité corrompue, avec le poids de la victime qui avait pu être offerte pour l'expiation, et qu'on découvrit, en raisonnant sur ce problème, qu'il n'y avait qu'un homme absolument pur, et qui en outre fut Dieu, qui put être

> Philosophie analytique de F histoire,,, t. II, p. 452.

Année Philosophique,,, 1894, p. 23.

*-* Philosophie analytique de F histoire,,, t. Il, p. 452-453.

Année Philosophique,,, 1894, p. 23-24.

agréé par Dieu comme une victime de valeur infinie, capable de balancer la masse immense du péché, et d'éteindre la dette contractée envers la justice » ^

Les objections du philosophe ne sauraient être écartées, ni leur portée méconnue, elles atteignent avec force rinterprétation rappelée. Moralement, la conscience proteste contre la punition subie pour le coupable par un innocent. Alors même que l'innocent voudrait porter le châtiment mérité par le coupable, la justice parfaite cesserait d'être parfaite, si elle consentait à frapper pour frapper. Le libre-penseur des Dialogues serait fondé à dire : « il est impossible d'absoudre le christianisme in globo de l'outrage fait à la justice humaine par cette façon de comprendre une prétendue justice de Dieu » ^. Du côté de Dieu la substitution n'est pas compréhensible.

La substitution n'est pas compréhensible non plus du côté du Christ. Car, à côté de toutes les déclarations relevées et de tous les textes cités par Renouvier, par les dogmaticiens, il faut relever et citer les paroles mettant le pardon de Dieu dans l'étroite dépendance du repentir. Jésus innocent, Jésus qui aurait pu s'offrir comme victime expiatoire, n'aurait pourtant pas pu se repentir du mal qu'il n'avait point commis, n'aurait pas pu se repentir comme doit se repentir le pécheur et à sa place. En fait, Jésus non-seulement ne s'est pas repenti, mais il s'est toujours séparé des hommes quand il leur a prêché la repentance.

Enfin, du côté des hommes, la substitution n'est pas

* Philosophie analytique de F histoire», t. II, p. 453.

Année Philosophique», 1894, p. 24.

Introduction à la philosophie analytique,» p. 786. 2 Critique Religieuse.,, 1^ année, avril 1880, p. 40-41.

davantage compréhensible. Si Jésus a payé à Dieu la dette humaine, l'humanité est quitte envers Dieu. Si Jésus a expié pour l'homme les péchés de l'homme, l'homme est désormais pur de ses péchés. Si Jésus a pris sur lui la punition, la souffrance et la mort à la place des hommes, les hommes n'ont plus à subir la punition, à passer par la souffrance ou à traverser la mort. S'il y a substitution, il faut qu'il y ait substitution, que ce que l'un a fait l'autre n'ait plus à le faire, que ce que l'un a enduré l'autre n'ait plus à l'endurer. Or il y a si peu substitution que la tautologie est une contre-vérité.

La source du christianisme n'est pas dans les déductions ou les inductions d'Athanase et d'Augustin, d'Anselme et de Thomas d'Aquin. On doit remonter le cours du fleuve, dépasser les affluents chargés d'éléments étrangers, aller jusqu'au Révélateur qui la fait jaillir. Et Jésus ne s'est jamais représenté — Renouvier a saisi plus nettement sa pensée que bon nombre de théologiens — comme le substitut de l'humanité vis-à-vis de Dieu. Il parait pour vivre la vie que Dieu demandait à l'homme, que l'homme déchu ne savait ni ne pouvait vivre, et pour donner à l'homme, par le pardon accordé et par la force communiquée, le pouvoir de vivre cette vie ; il parait pour réaliser la sainteté, raison de la création, idéal de la race des êtres « semblables à Dieu », et pour que, à son exemple et par son secours, les hommes se détournant du mal montent vers le bien ; il paraît pour vaincre le péché, tous les péchés qui courbaient sous leur poids les créatures terrestres, et pour que celles-ci trouvent dans sa communion la puissance de les dominer à leur tour. 11 a vécu la vraie vie, il a réalisé la sainteté, il a triomphé du péché, non point à la place des hommes, mais en leur faveur, non pour

les dispenser de cette triple tâche mais pour leur permettre de l'accomplir. Uni à l'humanité par une solidarité réelle et volontaire, devenu l'un des membres de notre race, étant vraiment homme, il est l'homme dans lequel l'humanité atteint son but et réalise sa vocation, par lequel elle obtient le pardon pour ses péchés, et malgré ses impuissances la certitude du salut. Mais c'est à la condition de s'unir à lui, de s'approprier son œuvre, de marcher sur ses traces, de suivre son modèle, de se sanctifier près de lui qui est le saint, de lutter près de lui qui est le vainqueur, de vivre près de lui qui est la vie. Jésus n'est pas le substitut de l'humanité, mais il est son garant. Dans cet amour du Christ et dans ce sacrifice en faveur des hommes, dans ces relations personnelles du Christ avec les hommes et avec Dieu, des hommes avec Dieu et avec le Christ, il n'y a rien qu'une philosophie rationnelle puisse déclarer contraire à la logique ou contraire à la morale.

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