‹ La philosophie religieuse de Charles RenouvierChapitre 65 sur 70 · LA PERSONNE DU CHRIST · texte numérisé non relu

LA PERSONNE DU CHRIST

Toutes les actions de Jésus et l'œuvre de toute sa vie sont subordonnées à la qualité de sa personne.

Renouvier soutient qu'en se faisant appeler le Fils de l'Homme et en se laissant appeler le Fils de Dieu, Jésus n'a prétendu à aucune dignité surhumaine. Le premier titre désigne « l'homme par excellence que Jéhovah a prédestiné à régner sur ses saints »; le deuxième désigne « une créature de prédilection divine » '.

Le philosophe ne s'attache qu'au sens consacré dans les apocalypses de Daniel et d'Hénoch, où le terme est

' Philosophie analytique de V histoire», t, II, p. 379. Année Philosophique,,» 1893, p. 3i.

bien usité, mais où la signification est autre. Jésus emploie la première appellation en s'attribuant des prérogatives qui dépassent singulièrement le cadre, la puissance, la gloire d'une existence humaine. Jésus n'est pas un fils d'homme, il est le Fils de THomme. C'est le nom sous lequel le Messie, attendu et vivant, cache et révèle, en même temps, sa messianité; une messianité morale, limitée volontairement et volontairement obscurcie, perceptible aux âmes qui croient, invisible aux cœurs qui rêvent de triomphes terrestres ; une messianité qui prépare et qui préfigure la messianité complète et éclatante aux yeux de tous.

La raison du choix de ce nom« qui, à la fois, le signale et le voile, est la même qui poussait Jésus à refuser de donner « un signe évident », à se laisser proclamer « Roi ». Jésus est le Messie qui conduit dans le royaume des cieux, non dans les empires du monde, qui délivre du mal, non de la tyrannie des Romains. Il ne veut pas permettre l'erreur sur sa mission et sur sa personne.

Le second terme confirme le sens du premier. Le Fils de l'Homme, qui ne veut pas s'imposer, ni imposer le salut qu'il apporte, se sait et se sent le Fils de Dieu. Jésus accepte d'être appelé par le nom qui appartenait au Messie envoyé d'En-Haut. Le sens exclusif donné par l'article toujours employé, indique, de l'aveu à peu près unanime des exégètes, que Jésus a eu la conscience d'être le Fils de Dieu à un titre tout particulier. Cette filialité implique infiniment plus que Renouvier ne suppose, à moins que Jésus n'ait été un habile, ce que le philosophe nie, ou un illuminé, ce que le philosophe ne dit pas. Le Messie même que les Juifs attendaient et que les prophètes avaient prédit, pouvait être un fils de Dieu, mais Jésus établit entre le Père et lui un lien qui ne convient qu'à lui. Ici encore, Jésus se sert d'un nom

connu parmi le peuple; en se Tattribuant, il fixe son sens nouveau, un sens jrfus riche et plus précis que celui de la tradition. Les mots ont une histoire et c'est les mal comprendre que de leur garder» en une époque autre, dans des circonstances imprévues, dans un milieu différent, la signification qu'ils ont eue ailleurs et auparavant.

Du reste, soit que tel terme l'affirme plus expressivement que tel autre, que telle croyance plus que telle autre l'implique nécessairement, l'impression générale qui se dégage des évangiles, et que Renouvier souligne, est que « Jésus s'est regardé comme une personne surnaturelle » ^ 11 y a, pour ce témoignage, concordance absolue entre les documents. Quelques théologiens ont voulu faire de Paul le vrai fondateur du christianisme, surtout le créateur de la christologie. L'erreur est formelle, juge le philosophe, « Jésus a cru de soi-même ce que Paul a cru de lui » '.

Ce que Jésus a cru être l'a-t-il vraiment été ?

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