LA RÉSURRECTION
Pour les disciples, la foi en Jésus devient la certitude, le Maître devient le Seigneur, après sa résurrection. Celle-ci est « lé fondement de la foi et de l'espérance » \ affirme Renouvier. Paul appuie toutes les autres croyances sur celle-là. La résurrection du Christ est le gage de l'immortalité des croyants, et l'absolue confiance de l'apôtre dans ce fait va croissant jusque « dans
* Philosophie analytique de t histoire,,* t. II. p. 376.
Année Philosophique,,, 1893, p. 28.
' Philosophie analytique de l'histoire,,, t. II, p. 376.
Année Philosophique,,, 1893, p. 28.
^ Philosophie analytique de l'histoire,,, t. II, p. 464.
Année Philosophique,,, 1894, p. 34.
la dernière et la plus belle de ses lettres, écrite de sa prison de Rome et dont on comprend difficilement, en la lisant, que Tauthenticité ait pu être contestée » K Jésus qui entrevoyait son sacrifice, entrevoyait aussi sa gloire; il parle de sa résurrection aussi souvent qu'il parle de sa mort, il Tévoque et la prédit pour fortifier, pour éclairer ses fidèles ^.
Mais ceux-ci ont-ils bien compris ses paroles, et les ont-ils fidèlement transmises ? « Jésus a-t-il cru, comme le porte la formule évangélique, qu'il ressusciterait le troisième jour » ? A-t-il pensé que son corps reviendrait à la vie par un miracle physique ? Le corps naît, se forme, souffre et vieillit, se disperse ; venue de l'invisible, son évolution s'achève dans l'invisible. « Le mystère de la résurrection ne s'épaissit pas seulement, il tourne inutilement à l'absurde quand on se préoccupe de la restauration de ce pauvre corps qui n'a jamais eu rien à lui » ^. Il faut laisser à l'imagination sincère et naïve des disciples, le tuteur dont leur foi n'a pu se passer.
Et il faut observer que Jésus n'a pas suggéré cette représentation inférieure. Il a cru à son existence future, s'en remettant, pour les moyens, à la toute-puissance de Dieu, annonçant que Dieu ressusciterait aussi les hommes, dont les corps cependant sont décomposés à jamais. Il a discerné en partie « la formation à nouveau » des mêmes personnes vivantes. L'annonce des « trois jours » semble bien provenir d'un dire réel conservé
* Phi/osophie analytique de r histoire „. t. II, p. 464-465. Année Philosophique.,, 1894, p. 35.
2 Philosophie analytique de F histoire,» t. II, p. 376. Année Philosophique,,, 1893, p. 28.
3 Philosophie analytique de F histoire,,, t. II, p. 376.
par la tradition ; mais le nombre déterminé est une image pour signifier l'indéterminé; ici et là, des textes contiennent l'expression, « trois jours », comme un symbole d'une période inconnue.
Les idées de Paul éclairent les idées de Jésus. Jésus s'est sans doute, représenté, comme Paul, « la germination d'un corps glorieux, essence matérielle immortelle, digne du Messie, et évoluant surnaturellement, en vertu de l'action divine, au sein du corps de mort de la victime » '. Et de ce que l'apôtre ignore les circonstances physiques de la résurrection, on peut conclure que le Maître n'en avait pas parlée
Ainsi la résurrection est un fait ; mais elle est un simple fait spirituel. Elle ressortit à l'ordre du surnaturel, non à l'ordre du miraculeux. On peut accepter ce que contient la tradition et qui est conforme au premier ordre ; on doit repousser ce qu'elle contient et qui est conforme au second. Renouvier est fidèle à sa théorie plus que sa théorie n'est fidèle à la logique.
En soi, la question de la résurrection du corps du Christ est indifférente. Le corps n'est pas la personnalité, il n'est que son organe ; il importe fort peu à la foi que la même personne soit revêtue de formes diverses et use d'organismes différents. L'essentiel c'est que, la personne, ayant traversé la mort, retrouve la vie, et c'est bien ce que le philosophe estime rationnel. Selon le renouviérisme le Christ est donc vivant.
Pourtant est-il contradictoire, ou vraiment absurde, d'accepter ce que le philosophe rejette, d'admettre que l'organisme matériel du Christ a pu être transformé au
' Philosophie analytique de T histoire,., t. Il, p. 389.
■^ Critique Religieuse,,, 2'"«^ année, avril 1880, p. 42.
lieu d'être dispersé ? On Ta vu : la matière n'est rien. La matière comprend toutes les monades serves, dont la conscience est insensible, en tout cas imperceptible, et dont usent les monades conscientes, les personnes, pour leurs usages particuliers, pour leurs relations réciproques. Et voici que, par un revirement inexpliqué, probablement parce qu'il est inexplicable, voici que cette matière devient une chose intangible, inaccessible, immuable. Dieu peut agir dans le domaine où régnent Tindépendance et la volonté, dans le domaine de l'esprit; il est arrêté au seuil du domaine où les choses reçoivent passivement une empreinte et une direction, au seuil du domaine de la matière. Au demeurant cela ne va pas sans quelque difficulté. Renouvier déclare que l'action créatrice de Dieu se conçoit comme « une suscitation immédiate des êtres », que Jésus a dû se représenter la résurrection comme « la formation à nouveau des mêmes personnes vivantes »^ Les êtres et les personnes comportent une partie matérielle ; Dieu qui intervient pour « susciter » ou pour « former » le corps, ne peut-il intervenir pour le ranimer, pour le spiritualiser? S'il n'est ni absurde ni contradictoire que Dieu crée la matière, comment serait-il ou contradictoire ou absurde que Dieu, en un cas donné, la transforme ? A quoi bon ruiner la matière comme chose en soi, pour la rétablir ensuite comme chose sacro-sainte?
En un cas donné. La vie post-terrestre du Christ diffère en effet, pour le croyant, de la survivance générale des hommes ; la foi en la résurrection ne s'épuise pas dans la foi en Timmortalité. Renouvier identifie le
* Philosophie analytique de F histoire. ,X. II, p. 376-377.
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sort du Christ et le sort des hommes devant la mort et après la mort. 11 a noté, cependant, « l'importance extrême que la résurrection de Jésus, regardée comme un fait, prend dans la doctrine, et non pas seulement dans la simple croyance de Paul «^ Ce qui est vrai de Paul, est vrai des autres disciples. La résurrection est la seule base sur laquelle se réédifient toutes les espérances que les heures de Getbsémané et de Golgotha avaient obscurcies, sur laquelle l'église primitive et les églises successives s'appuient. Cette importance donnée à ce fait se comprend, s'il est, comme le prétend le christianisme, un fait unique, mais ne se comprend plus, s'il est, comme le prétend le renouviérisme, un fait universel. Si tous les chrétiens ressuscitent comme le Christ, pourquoi les disciples, les apôtres, les premiers chrétiens ont-ils cru en Christ à cause de sa résurrection ? Si tous les hommes ressuscitent comme le Christ, de la même manière, en vertu de la même loi, la résurrection n'ajoute rien à la personne du Christ, puisqu'elle n'ajoute rien à notre personne ; la personne du Christ est identique à l'une quelconque des personnes qui composent l'humanité. Et Renouvier a écrit : « Jésus s'est regardé comme une personne surnaturelle » *, et il a admis ce caractère que Jésus revendique et que ses témoins lui confèrent.
Le philosophe était obligé, pour éviter de postuler un miracle, d'identifier le Christ et les hommes. Pour la même raison, il était obligé de nier les apparitions du Christ, sources de la foi en sa résurrection. « Jésus, explique-t-il, n'a pas pu croire qu'il reviendrait, on ne
î Philosophie analytique de F histoire... t. Il, p. 463.
Année Philosophique... 1894, p. 34.
* Philosophie analytique de F histoire.,. 1.11, p. 376.
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sait si c'est pour se montrer ou pour se cacher, promenant son corps ranimé et ses plaies bien ou mal fermées... » ^ Jésus n'a pas pu croire cela, si le miracle est contradictoire ; mais, on ne peut que répéter la même réponse devant l'argument sans cesse répété, mais le miracle ne l'est pas. Quant à l'objection des « plaies bien ou mal fermées », de l'hésitation des disciples devant le Maître apparu, elle est un motif en faveur de la résurrection. Renouvier rappelle que le corps, celui du Christ comme tout autre corps, se désagrège et se disperse ; il ajoute qu'au sein de ce corps de mort se prépare « la germination d'un corps glorieux ». On cherche, en vérité, où est l'abîme qui sépare, dit-on, la résurrection au sens évangélique et la résurrection au sens philosophique. Ici la glorification laisse tomber l'organisme de la vie terrestre et un corps nouveau est créé ; là, l'organisme de la vie terrestre est transformé par la glorification, et de cette évolution surgit un corps nouveau. Est-ce un acte surnaturel de procéder à une création ; est-ce un acte miraculeux de procéder à une évolution? On saisit, une fois de plus, la vaine subtilité de la distinction entre le surnaturel et le miracle.
Précisément parce que le corps du ressuscité est en voie de transformation, certains récits lui attribuent un corps possédant des propriétés autres que celles du corps terrestre, certains récits lui conservent les mêmes propriétés; tantôt les disciples reconnaissent leur Maître dès qu'il se présente à eux, tantôt, frappés d'étonnément, ils croient voir « un esprit ». La transformation est achevée, la glorification est complète, l'organisme éternel est créé à l'heure de l'Ascension.
' Philosophie analytique de F histoire.,, t. Il, p. ^89. Année Philosophique,» 1893, p. 41.
Renouvier a placé le témoignage de Paul au-dessus du témoignage des évangélistes ; il a vanté « la grande supériorité de lumière et de bon sens, en un temps et dans un milieu pareils, chez le plus religieux des hommes, si l'on excepte Jésus lui-même » '. Paul, assuret-on, considère les apparitions du Christ, toutes les apparitions, comme des visions. C'est ainsi que luimême a vu le Seigneur. Le philosophe souligne le caractère mental des phénomènes merveilleux rapportés par ' l'apôtre ; il le loue sans réserve de croire à la résurrection de Jésus, seulement pour des motifs valables, par exemple « d'après le témoignage de plus de cinq cents frères ». Or ce témoignage se rapporte précisément à une apparition objective que plus de cinq cents témoins ont constatée. Plusieurs vivent encore au moment où l'apôtre écrit. Le renseignement est si caractéristique qu'il trouve quelque créance même chez les théologiens moins positifs que les philosophes % Mais si, avec Renouvier, on accorde une importance réelle à ce témoignage, la réalité des apparitions objectives est établie.
Peut-on concevoir, en effet, que cinq cents personnes à la fois soient chacune saisie, au même instant, par une vision particulière à chacune, que cinq cents visions concordent assez par^itement pour se fondre en une vision unique... Cette multiplicité étonnante de visions, leur production au même moment, leur identité sur tous les points constituent un miracle autrement difficile à comprendre que l'apparition objective mentionnée par Paul, à la suite d'autres apparitions également objecti-
• Philosophie analytique de F histoire,*, t. Il, p. 369- Année Philosophique.,, 1893, p. 21.
* O. Pfleiderer : das Urchristenthum,,, p. 11 .
ves. Pour éviter le miracle on risque de tomber dans l'irrationnel.