‹ La philosophie religieuse de Charles RenouvierChapitre 67 sur 70 · LA PRÉEXISTENCE · texte numérisé non relu

LA PRÉEXISTENCE

Le Christ que la foi fait vivre après la mort, elle le fait vivre aussi avant la vie terrestre. Et la tradition, quelle que soit la valeur ou la non-valeur dont on l'affecte, s'autorise de Jésus. La préexistence n'est pas une explication donnée par un disciple, elle est une croyance du Maitre. Comme il a cru à sa résurrection, Jésus « a pu croire à sa préexistence d'ordre divin » '. Les apôtres ont évidemment admis ce que leur Maitre avait dévoilé. La philosophie messianique de Paul et l'espérance chrétienne universaliste « se figuraient le Messie siégeant à la droite de Dieu, préexistant, par conséquent, à tous les siècles du développement humain » ^.

Renouvier décrète qu'il y aurait une trop grande naïveté, à prendre pour un fait réel le symbole de la préexistence. Et, tel que l'expose le philosophe, le fait est inacceptable. Jésus, un avec le Père, consubstantiel, selon le terme du dogme, abandonne sa divinité, vient du ciel sur la terre, vit une existence opposée à la première, avec d'autres facultés, tout en demeurant le même dans son moi. Mais la thèse se présente-t-elle comme la présentent la Critique Philosophique^ et le Personnalisme ^ ?

La consubstantialité de Dieu et du Christ ne se trouve nulle part dans le Nouveau Testament, ni dans les

ï Philosophie analytique de F histoire.» t II, p. 376. Année Philosophique». 1893, p. 28.

* Philosophie analytique de l'histoire.» t. II, p. 441. Année Philosophique». 1894, p. 12.

3 Critique Philosophique.» 1878, t. II, p. 3i3.

* Le Personnalisme» p. 224.

paroles de Jésus que les évangiles mentionnent, ni dans les théories des disciples que les épîtres renferment. Le renoncement absolu de Jésus à son moi total, au moment où il passe de la première forme à la deuxième forme de sa vie, l'abandon intégral de tout ce qui constitue sa nature divine, équivaudrait à une disparition. Jésus ne s'abaisserait pas, ne se diminuerait pas, il se supprimerait ; il n'y aurait pas incarnation, il y aurait suicide.

De plus, Toubli de la préexistence romprait le lien qui unit les deux phases de la vie et les deux aspects de la personne de Jésus. Si Jésus ne se souvient plus, il n'est plus lui-même, il n'est plus le même. Il est incompréhensible qu'il accomplisse, quand il est être humain, ce qu'il a résolu de faire, quand il était être divin, et que cependant l'être humain ignore ce qu'il a été, ce qu'il a voulu, et pourquoi il est. L'hiatus qui sépare les deux existences sépare aussi les deux personnes ; la valeur morale de l'œuvre de Jésus et de sa personne est singulièrement ébranlée.

Jésus se souvient. Il y a eu une heure, dans sa vie terrestre, où il a recouvré la plénitude et la lumière de sa conscience, où il s'est possédé, dans son identité profonde, par la mémoire de ce qu'il a été et de ce qu'il a voulu. Il a appris à ceux qu'il aimait que sa connaissance, sa révélation, sa personne, avaient eu une autre origine que les connaissances, les révélations, les personnes terrestres.

Jésus se souvient. Car l'abandon de la vie divine n'est pas pour lui l'abandon de tout ce qu'il est. Renouvier a fait de Dieu le premier des êtres. Entre Dieu, le premier des êtres, entre l'être qui se tient le plus près de lui, le Christ, d'une part, et, d'autre part, les hommes, il n'y a pas de différence de nature, mais seulement de

degré. Pour le Christ, s'abaisser dans la hiérarchie des êtres, devenir moins semblable à Dieu et plus semblable à l'homme, cesser d'être un être divin pour devenir un être humain, ce n'est pas s'anéantir jusqu'à être un pur 0, pour recommencer ensuite une évolution partant du o. C'est décroître quant au nombre des facultés, des puissances, des savoirs, décroître quant à l'amplitude et à la clarté de ces savoirs, de ces puissances, de ces facultés, mais c'est garder assez de ces facultés, assez de ces puissances, assez de ces savoirs, pour que, comparant Dieu à l'homme, il soit vrai de dire avec le philosophe : Dieu est le premier des êtres, pour que, comparant l'homme à Dieu, il soit vrai de dire avec l'écrivain biblique : l'homme est semblable à Dieu.

Il demeure encore possible d'assimiler à une fable mythologique le dogme chrétien. Mais il suffit au croyant que ce dogme ne soit point contradictoire, et, formulé comme il l'est ici, il n'implique pas contradiction ; il suffit que ce dogme ne se heurte pas à une impossibilité morale, et il n'en comporte aucune ; il suffit que ce dogme ne contredise pas les faits, et pourrait-on citer un fait qu'il contredise ?

La preuve de la légitimité du dogme est fournie par Renouvier lui-même. Ce que la critique du philosophe repousse et ruine, c'est la christologie du symbole QuicumquCy ce n'est pas la christologie de l'évangile. Les Principes de la nature, la Nouvelle Monadologic, le Personnalisme fondent la foi en la préexistence. Que sont, dans la théorie des trois mondes, les êtres du monde présent, sinon précisément les êtres mêmes du monde primitif; sinon des êtres qui ont préexisté dans la création juste et harmonique, libres, puissants, moraux, et qui, maintenant, moins moraux, moins puissants, moins libres, vivent une autre vie au sein d'une

création autre ? Selon le renouviérîsme, la préexistence d'une personne peut donc être rationnellement conçue et admise rationnellement. Si la préexistence de tous les fils des hommes est une insuffisante explication dans le problème du mal, il n*en reste pas moins que la préexistence apparaissait au philosophe comme une induction permise. Donc, dans le problème christologique, la préexistence du Fils de l'homme participe à ce caractère, et, contre la critique de Renouvier, la métaphysique de Renouvier justifie le dogme chrétien.

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