COMPARÉE AVEC L'ANTHROPOLOGIE PANTHËISTIQUE. S
tion qu'il ne pouvait plus craindre de les confondre, en faisant les autres considérations dont nous venons de pai'ler. Aussi reproche-t-il à sùat Thomas, non d'avoir représenté l'homme comme la Sn de la nature, ni d'avoir attribué à celle-ci une certaine tendance vers l'homme, mais de s'être contenté de cette considération et d'avoir prouvé seulement que cette gradation des choses est nécessaire, au lieu d'établir la différence essentielle de l'esprit et de la nature. Mais, si GUnther ne trouve pas autre chose dans l'ouvrage de monseigneur Maret à l'occasion duquel il fait toutes ces réflexions , de quel droit affirme-t-iî que saint Thomas n'enseigne pas autre chose? Certes, le Docteur angélique soutient l'antithèse entre l'esprit et la nature aussi nettement que GUnther ; mais comment ce dernier la prouve-t-il? En admettant l'hypothèse de l'école hégélienne, savoir, que tout être est pensant, et en souscrivant à la théorie, inséparable de cette hypothèse, d'un principe universel de la nature, Gtlother s'était préparé, sans aucun piotif, les plus grandes difâcultés. Pour triompher de ces difficultés, il s'appuie d'ordinaire sur la diversité qui existe entre la pensée de la nature et celle de l'esprit, mais quelquefois aussi sur l'opposition qui se manifeste dans les appétits et les actes de l'esprit et de la nature , c'estrà-dire sur la liberté de l'esprit et la nécessité de la nature. Or saint Thomas et toute la scolasUque ont-ils procédé autrement? Dans la première dissertation de cet ouvrage, nous avons déjà montré combien Gtlnther se trompe, en soutenant que les scolastiques n'ont eu aucun soupçon de ce qu'il appelle idée et qu'ils n'ont pas su .apprécier à sa juste valeur la pensée de l'esprit comme distincte de celle qui appartient à la nature. D'autre part, nous avons exposé les arguments, tirés de la connaissance de soi-môme, ainsi que de l'objet et de la nature de la connaissance intellectuelle, par lesquels saint Thomas et les autres scolastiques prouvaient la différence essentielle de l'esprit d'avec Içs êtres purement sen-
S6S L'ANtHtiOkiLOGIË SÈOlAstlQtlE
sibles, vërit4 qu'ils prouvaient encore en s'appuyaùt surla liberté de là volohté humaine.
907. GûDthët- ue fiiit àUcuae attention à tout cela et soutient plutôt que saint Thomas n'a pas connu le Véritable caractïre de la distinction de l'esprit et de la nature, parce qu'il avait tnéconnu l'opposition de leurs phénomènes, l'activité libre de l'esprit et la nécessité de la nature. Le saint dOfcteur, en traitant de la tendance de toutes choses Vers Dlbu, leur fin silprâme, aunut oublié, d'après GOnlher, de taitv remarquer cette différence si impartante que les êtres libres, en se développant, se rapprochent de Dieu en divers d^és. — ■ De cette tetidance de toutes les créatures vers Dieu, ssiût Thomas traite surtout dans sa Somme contre les Gentils. Il y éipliqile là doctrine relative à l'actiVité finale de la nature, et montre longuemeUt poui'quoi et de quelle manière toutes choses ont une certaine ressemblance avec Dieu pér leur être Atissi bien que par leur activité, et qu'elles ont pour fin dernière de représenter les perfections divines '. Il passe ensiiite k l'examen d'une autre question, en s'ezprimant Ainsi : Quoique tbtltes les créatures, mSme celles qui sont privées d'intelligence, soient dirigées vers Dieu comme vers leur fin dernière, et que tontes atteignent cette fin en tant qu'elles obtiennent une certaine ressemblance ftVee Dieu, toutefois les créatures hdsobnables parviennent k cette fin d'une manière toute spéciale, c'est-à-db% par leur propre activité, en parvenant à la connaissance de Dieu. C'est pourquoi la fin dernière des créatures rtûsonniiblès doit consister à connaître Dieu*. Ayant prouvé cette thèse
* CoRir. -fiait., lib. m, cap. 1-U.
* Corn aatem omnes creatars etiam intellecta carentes (mJiiientur iti Deum sicut in finem ultimnm; ad hune autem finem pértingaut omiiia, In quantum de similitadine «sjus allquld participant : InMlectualeB creaturs aliquo qwdaliori modo «d ipsom pertiogdnt, seilicet per suam propriamactioDem intelligendo ipsum : unde oportelj quod hoc sit finis intellectùalis creatuiSj scilicét intelligere Denm. (eonlr. Gtm., Bb. 01; t. IS.)
GOHPABÊE AVtC L'AirTHIlOPOLOCm PAIKTBfilSTfQDG. MS
&véc beaucoup d'ampleur, et êiamiDé plusieurs quâstions touchant la béatitude dont les êtres intellectuels jouitout par la vision intuitive de Dieu, le saint docteur parle longuement de divers degrés suivant lesquels les 6tres libres parviennent à leur fin , ainsi que de la providence toute particulière de Dieu qui les conduit à cette fin sans nuire à leur liberté *. Dans sa Somme théologique, \\ traite également de cet ordre du monde en vertu duquel toutes les choses Créées, quoique ayant pour fin prochaine d'autres créatures, tendent néanmoins vers Bleu comme vers leur fin dernière. Bien qu'aloK le saint docteur n'eût pas à entrer dans les considérations morales qui se rattachent à cette question, il fait toutefois remarquer immédiatement que les créatures raisonnables trouvent en Dieu leur fin dernière d'une fiiçon toute spéciale, parce qu'elles peuvent le posséder par la connaissance et l'amour*. Mais dans la seconde partie du tnéme ouvragé, en traitant des vérités morales, il débute précisément par l'eipUcàtion de cette vérité que lés subst&nees uatuKliës tendent vers Dieu d'une autre manière que les êtres doués de raison*. Donfi cette dod^ trine que Gauther prétendait manquer dans ses onivres, le Docteur angêlique non-seulement ne l'a pas passée sous silence, mais dans ses deux principaux ouvrages U en fait le fondement des questions les plus importantes.
908. Un autre motif de croireque saint Thomas aur^t tnéconnu l'activité tibre dans son opposition aveô k nécessité^ Gflnther le trouve dans sa doctrine sur le rapport dé la volonté avec la raison, et, prdtant au sùnt docteur tes théories les plus fkusses, il finit par l'accuser de âéterminiime^.
•iWd-, c. S8. c m. — Cf. 5timBi., p.i, q. 12, a.6; — q.l03, a. S.
*AMMt., p. !« q. 49, a. S.
■ftfd.,p.l,n',q.l, a. 2.
* *i$Di<>«]it c» pàrol», lé Memdtéme est âïAUément mis bots de doDte ; plus um, tontefbis, il se conyeHtt, dazis le système de Ûuni S(»tj en MA autfe eititme, VUtâ^fmtoùm. » (P. âfs.)
2U L'AnTHROPOLOGlE SGOUSTLQUE
Impossible de discuter ici tous les divers points que GQdther mêle de la manière la plus étrange ; conteotoos-nous de relever ce qu'il y a de plus important et de décisif dans la question qui nous occupe. D'après saint Thomas, dit-il, ta raison est une force motrice qui commande à toutes les autres puissances de l'Ame, tandis que la faculté de mouvoir ne convient à la volonté que par exception. Ch', écoutons le saint docteur lui-même : « Une chose peut en mouvoir une autre en deux manières, comme cause finale ou bien comme agent. La fin ne peut influer sur l'agent qu'en excitant en lui le désir d'elle-même ou en devenant l'objet de sou dé^r, tandis que l'agent ou la cause efficiente meut par sa propre activité ; c'est ainsi que ce qui altère meut ce qui est altéré, et ce qui pousse ce qui est poussé. La raison meut donc la volonté, en tant que la fin doit être comme par la raison pour que la volonté puisse la désirer ; mus la volonté meut ausà bien les puissances mteilectuelles que toutes les autres forées de l'&me (à l'exceptioD des forces végétatives), en les détenninaot, â la manière d'une cause efficiente, à exercer leur activité. La raison en est que, li où se trouvait plusieurs puissances actives, la puissance qui se raj^rte à la fin universelle doit mouvoir les puissances qui se rapportent à des fins particulières. De même que le roi, ayant pour objet le bien commun de tout le royaume, meut par son ordre chacun des magistrats préposés à chaque cité, de même la volonté, dont l'objet est le bien et la fin en général, meut comme agent toutes les puissances de r&me qui ne se reportent chacune qu'à un bien qui leur est propre, comme la vue à la couleur, la raison è la connaissance du vrai '.
■ AliqDÎd dieitur moTcre doplirit» : nno modo per modnm finis sieotdiritur.qnod finis moiet efficicotem; el boc taoAo intellectas moiet Tolontatem, quia boaum ii^tellectuni «t ol^ectnm voluntalis et moTet ipsun ut fiais. Alio modo dieitur aliqutd inovere pei modaiD agent», sicut afteians iaoT«t altentuia, cl iBpeUens BOTet impuj-
OMPAR&E AVEC L'ANTHROPOLOOIE PANTHËISTIQDE. 365
AÏDsi, pead&Dt que la raison meut la seule voloaté et ne la meut qu'eu lui présentant son objet, la volonté meut toutes les puissances de l'&me, même la raison, et les meut comme cause eEBciente. Telle est la doctrine de saint Thomas. Par conséquent, ce que Gtlnther lui fait dire de la raison, savoir, qu'Ole est la force motrice qui commande à toutes les autres forces de l'&me, saint Thomas lé dit précisément de la volonté. Et ce que, selon GQather, saint Thomas accorde à la volonté, savoir, qu'elle est une force motrice en tant qu'elle aspire à la connaissance, il l'enseigne précisément en parlant de la fin, savoir qu'elle ne meut qu'en tant que par la connaissance elle fournit à la volonté son objet. Or, quoique le saint docteur enseigne aussi que Ufinoulacausefinideestlaplushautede toutes les causes, parce que toutes les autres la présupposent, et qu'ainsi la raison, en jtant qu'elle connaît la fin, peut être regardée comme la première des causes motrices; toutefois on ne doit jamais perdre de vue ce que nous venons de dire, savoir, que la raison ne meut la volonté qu'en fournissant k celle-ci l'objet de son appétition, mais que la volonté se détermine elle-même et détermine toutes les autres puissances h. agir, et cela avec une pleine liberté.
Encore donc que saint Thomas, comme le pense Scot, eût accordé à la raison, surtout dans la question relative h la béatitude, une supériorité indue sur la volonté, encore qu'il eût erré en faisant dépendre de la connaissance intellectuelle la liberté de la volonté humaine ; on ne voit pourtant pas comment cela l'aurait empêché de reconnaître le contraste que présente l'activité libre avec la nécessité et par lui la différence essentielle de l'esprit et de la nature. Par-
mm, et hoc modo voluntas moTet intellectum et omnea anims vires, ni AJiBelmos dicit io libro de similUudinibns, cap. 2. Cujus ntio est, quia in omnibus potentiis activis ordiaatis illa potentia, qast respicit flnem uniTersalem, moret potentias, quœ respiciunt fines particula- KB (Aamn., p. i, q. 82, a. 4.)
M6 L'AHTHftOPOIiOGIE SCOlASTtQDB
tout il recoDDBlt de la manière la plus nette la liberté de la volonté au moins comme un fait incontestable et lui oppose avec une égale assurance la nécessité des appélitions sensibles. Or, s'il croit pouvoir expliquer ce fait par la raisoD | que la volonté est dirigée par la lumière de la connaissance intellectuelle, pourquoi ne verrait-il donc plus en eela un motif d'admettre la différence essentielle entre les créatures raisonnables et celles qui sont privées de raison? Au reste, inutile de nous arrêter plus longtemps b cette discusBÎon; car les réflexions que nous venons de faire et surtout les considérations exposées au premier et au troisième chapitre de cette dissertation suffisent abondamment pour montrer que saint Thomas fkit ressortir avec toute la netteté désirable le contraste de l'activité libre avec la nécessité, et qu'il fonde sur ce contraste même la différence essentielle de l'esprit et de la nature.
La scolastique a donc fait dans cette question tout M que demande GOnther : elle a conçu l'esprit et ta nature comme antithèse dans l'univers, antithèse dont l'homme est la synthÈee, et elle a démontré la différence essentielle que suppose cette conception, en s'appuyant aussi bien dur h connaissance de Boi-m6me que sur la nature de ta conoaî»- i sance et de la volonté intellectuelles. En conséquence, les théories qu'elle établit en d'autres occasions sur la gradation des créatures doivent paraître non moins inoffensives chei elle qu'elles le sont chez Gonther.
Du reste, si nos lecteurs ont remarqué avec étonoement jusqu'b quel point Guuther connaît peu la doctrine quil attaque, quel ne serait pas leur étoonement ti nous entrions ioi en quelques détails pour citer d'autres thèses qu'il apporte, sans indiquer les sources, pour confirmer son accu* satioo ! Od lera forcé de croire que Ûûnther s'est fermé son jugement uniquement d'après les citations éparses qu'il trouvât en d'autres auteurs. Cependant il ne craint p*s d'accuser des erreurs les plus grossières un dw docteurs las
COHP&RfE AVEC L'ANTBBOPOLOGIE PANTAfilSTlQUE. 367 ' plus illusbvs de l'Église, un des plus grands penseurs qui ait jamais vécu, et cela non simplement en passant, mais ians une ample dissertation.
Ce procédé me fait ressoUTeoir d'une aventure que mes leeteors me permettront de leur raconter. D y a plusieurs aimées, je fis la connussance d'un savant allemand qui avait publié plusieurs volumes sur diverses questions philosophiques ou théologiques. Dans le cours de la conversation, il m'avoua ingénument que. la doctrine scolastique lui était peu Tamilière, et me demanda dans quels livres il pourrait trouver les édaircissements qu'il désirait. Je lui citai quelques ouvrages célèbres, tout étonné de voir que les titres de ces ouvrages et les noms de leurs auteurs lui étaient complètement inconnus. Quelques jours plus tard, j'ouvris le plus récent ouvrage de ce même auteur et je vis, imon grand étonnement, une dissertation de plus de cent pages, où il reprochait à la scolastique, et en particulier à saint Thomas, les plus graves erreurs dans le domaine de la spéculation, et toutes ces accusations étaient confirmées par une foule de citations. C'est ainsi que de nos jours on fiait des livres !