‹ La philosophie scolastique, exposée et défendue (volume 2)Chapitre 7 sur 35 · Ces thèses sont expliquées en détail dans les écrits · texte numérisé non relu

Ces thèses sont expliquées en détail dans les écrits

' Hateria non quomodolibet accepta est principium indivlduationis, sed solum materia signala. Et dico materiam signatom, quce sub certia dimeDsionibns conûderatur. (De ente et euentia, c. 2.)

• Quia CBsentûe reram compositarum ei eo, qnod recipiuntur io materia desigoala vel multiplicantur aecundum diYisionem cjus,Contingit, quod aliqua sint idem specie et diversa numéro, Sedcum essentia siroplicium non sit recepta iu materia, nou potcst ibi esse talis multiplicatio. El ideo non oportet quod inreniantur plnra individus unius apeuiei in iis substantiis, sed quotquot sont species. (I'' etUe et est., c. 5).

COUP&HÊE AVEC L'ANTHROPOLOGIE PANTHtlSTlQUE. 339 de saint Thomas ; nous noua contenterons de relever précisément les explications qui sont plus exposées à dtre mal comprises. Le saint docteur dit, à la vérité, que si le genre et l'espèce consistent dans la matière et la forme,r6tre individuel se compose de telle matière et de telle Ibroie *, semblant exclure parla même l'erreur qui prétend que la forme est une réalité universelle qui se particularise : d'autant plus qu'en une autre occasion il déclare encore trèsexpressément que toute substance composée de matière et de forme se compose d'une matière individuelle et d'une forme iadividuelle '. Cependant , dans le passage cité précédemment, il avait ajouté immédiatement qu'aucune forme comme telle, c'est-à-dire, comme une chose existant dans une autre comme dans son sujet, n'est individuelle par elle-même, mais qu'elle te devient par sa réception dans la mati^*. En cooséquence, ne pourraiton pas confondre la forme avec l'être idéal qui, étant universel par lui-même, devient particulier, en recevant, par une certaine oorporification, une existence ou une manifestation multiple et variée, d'autant plus que, selon Thomas, la matière est principe de l'individuation, parce que la forme, considérée en elle-même, peut exister ausâ bien en beaucoup de choses que dans une seule? Nous répliquons: Lorsque le saint

* Inter individu^ ejusdem epeciei hoc modo consideraoda est diversitas secundum philosophum, Ub. Vil, Melaph.,({mA aicut partes generis et speciei sunt haec materia et hœc forma. Unde sicut dWersiutem in génère et specie &cit diversltas materUe Tel fomue absoluta; ita diversitatem in numéro facit bœc forma et hœc materia. (Supei- Boéth. de Trinitate. q. i, a. 2.)

' Quidquid in rcbus est subsistens ex materia et forma compositnm, est compositum ex materia et forma individuali. {Contr. Gent., lib.ll.c. 50,n. 2.)

* Nulla autem forma, in quantum tiujusmodi, est hiec eiaeipsa..... Intellectus vero qimmlibet formam, quam possibite eat accipi in aliqno, sicut in materia Tel sicut in subjecto natus est attribuere plurïbus : qnod est contra rationem ejus, quod est boc aliquid. Unde forma ût hœc per hoc, quod recipitur in materia. (âtper Bo&i., loc. dt.)

2âO L'ANTBROPOLOOIE SCOLASnQOZ

docteur s'exprime ainsi, il pfu-le de la forme ou même de l'essence telle qu'elle n'existe que dans l'esprit pensant, c'est-à-dire de la forme ou de l'essence abstraite. En effet, dans un âtre existant nous pouTons non-seulement séparer par la pensée la matière et la forme, pour considérer à part la forme de cet £tre, mais encore penser la forme sans aucune relation à un sujet déterminé, par conséquent avant toute actuation ou mieux abstractiou faite de l'existence. Considérée ainsi , la forme est une réalité qui peut exister aussi bien dans tel sujet que dans tel autre, aussi bienenplusieurs sujets quedans un seul; caria fonne en elle-même est ce qui dans une chose détermine la qualité de son être, et cette qualité est la même dans les choses appartenant h la même espèce. Pour concevoir la forme comme quelque chose d'individuel, nous devons la considérer unie h ud sujet déterminé, ou du moiag, si elle en est séparée, avec une certaine relation à un tel sujet

Hais pourquoi pouvons-nous affirmer avec certitude que ces paroles de saint Thomas ont ce sens et qu'elles ne peuvent Être interprétées dans le sens que d'autres ont cru y découvrir? C'est que r^arder la forme comme une réalité universelle qui se particularise en plusieurs sujets, c'est affirmer l'existence actuelle de l'universel comme tel. Or, non-seulement saint Thomas, en parlant des universaui, déclare nettement et ex professa que l'universel comme tel ne peut exister réellement ni dans les choses ni hors des choses, et qu'il ne peut avoir aucune réalité, si ce n'est dans l'esprit pensant, mais il revient sur cette doctrine à l'occa- ^on de la quesUon même qui nous occupe h présent*. Comme l'universel, dit-il, n'existe pas en tant qu'universel, et comme en conséquence aucune chose ne peut exister

' Unnmquodque secundum idem habet esae et iadiTidiiationem : UDiTcrsalia enim non liabent esse in natura renim, ut universalia aunt, aed solum Becuodum quod sunt mdividuata. [Quaest. disp. de anima, art. 1, ad 2.)

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qu'autant qu'elle est individuelle, il but que les choses soient individuelles par la même cause par laquelle elles Eonl existantes. Dans la mesure donc qu'une chose dépend, pour son être, non-seulement de la cause efficiente qui la produit, mais encore d'un sujet comme de sa cause matérielle, dans la même mesure aussi son individualité doit être dépendante de ce sujet.

Si l'on comprend, à la lumière de cette notion exacte de l'universel, en quel sens saint Thomas dit que la forme, considérée en elle-même, peut être en plusieurs choses, il est facile de se rendre compte, d'après ces mêmes principes, pourquoi sous d'autres rapports il affirme juste le contraire. De même qu'il est fondé sur le concept ou sur la nature de l'universel de pouvoir exister en beaucoup de choses, de même, dit-il, c'est une chose fondée sur le concept d'individu de ne pouvoir pas exister eo plusieurs choses. Or ce caractère peut convenir à un être en deux manières : ou parce qu'en général il n'existe pas dans un autre comme dans son sujet, mais qu'il subsiste en luimême ; et c'est ainsi que les formes immatérielles, étant leur propre sujet, sont également individuelles par ellesmêmes ; ou bien parce qu'une forme, soit substantielle soit accidentelle, bien qu'ayant besoin d'un autre dans lequel elle subsiste, ne peut toutefois exister eu plusieurs choses. Car, si une forme est une fois reçue dans une matière déterminée, elle ne peut plus recevoir l'existence dans une autre matière*. Ici donc la forme est considérée, non telle

■ Est de ratioDe individui, quod non poBsit in pluribus esse : quod qnidem costingit dupliciter : uno modo, quia non est natum esse in ^quo, et hoc modo forms immateriaiex separatœ per se subsistentes sont etiam per se ipsas iodîviduœ : alio modo ex eo, quod forma mbstantialis yt\ accidentalis est quidem nata in aliquo esse, non tamen in pluribus, sicnt hœc albedo, qusest in hoc corpore. Quantum igitur ad primam (formam sutétantialem), maleria est individuationis principium omnibus formrâ inhœrentibns : quia cum huiuamodi formœ, quantum est de se, sint natœ in aliquo esse slcut in

SAS L'AHTmtWOLOOm SOOL&STIQDB

qu'elle est dans l'esprit pensant, mais telle qu'elle existe dans la réalité. C'est pourquoi on nie formeUement que dans la réalité elle soit l'un dans le multiple, ou un universel réel.

895. Chose digne de remarque, si l'on ne s'entend pas ^ dans cette question, cela vient, en partie du moins, de certfùnes locutions dont se servent les scolastiques. C'est ûnsi qu'ils parlent de la forme ou encore de l'essence des choses avant son actuation, ou, comme s'exprimait saint Thomas lui-même dans le passage cité tout h l'heure, avant sa réception dans la matière. Cependant, lorsque nous avons traité de l'être des choses avant le temps, nous avons entendu le saint docteur, et avec lui tous les scolastiques de quelque renom, déclarer Irës-nettement que les essences, avant leur actuation, n'ont aucune réalité, si ce n'est dans la pensée du Créateur (n. USi). D'ailleurs il nous avertit lui-même, quand il s'agit de l'information de la matière, de ne pas nous figurer la forme comme une chose venant de dehors dans la matière'. La matière reçoit la forme en tant qu'elle est déterminée, ou comme toujours elle existe déjà sous une forme quelconque, en tant qu'elle est transformée. La forme naît donc dans la matière au moment oti celle-ci reçoit, par l'action des forces de la nature, les qualités essentielles à une espèce de choses et par là même l'être qui distingue cette espèce. Si c'est ainsi qu'il faut en* tendre la réception de la forme, il est évident qu'une forme nouvelle, n'ayant eu auparavant aucune existence, est en* gendrée par la réception de la forme toutes les fois qu'elle a lieu, et qu^nsi la forme est multipliée avec la matière où elle commence d'exister. Voilà ce qu'enseigue aussi saint Thomas et ce qu'il établit même comme un principe fonda-

snbjecto, ei qao alia eanim recipitur in materia, quœ non est in alio, jam Dec forma ipsa aie existens poteat in alio esse. [Summ., p. in, q. 77, a. 2.) * OpuBC. XXXU. Le tatura ntaitria, c. 0.

GOHPAIttE AVEC L'ANTHROPOLOGIE PANTDAISTIQUE. 348

mental. Mais qu'il n'entende pas cette multiplication comme silaforme.une de sa nature, obtenait une manifestation (ou existence) multiple. Cela ressort clairement de tout ce que nous venons de dire, et surtout de ce qu'il se servait de ce principe pour démontrer contre les philosophes arabes qu'il existe nécessairement autant d'àmes humaines que de corps. — Examinons toutefois de plus près sa doctrine sur l'indiTidualité de l'homme.

896. Si saint Thomas ne s'étajt pas exprimé sur l'individuatioD des substances corporelles aussi clairement que nous l'avons tu, certes ce qu'il enseignait sur l'homme et sur l'Ange devrait encore le mettre à l'abri du reproche d'avoir conçu l'individuation, à la manière des panthéistes, comme une particularisation de l'universel. En effet, quant aux Anges, l'opinion de saint Thomas, que ses disciples défendaient contre les Scotistes, consistait à dire que dans te règne des esprits il n'y a pas d'espèces contenant plusieurs individualités. Or, là où il n'y a point d'espèces auxquelles une certfdne pluralité d'individus soit subordonnée, on ne peut admettre aucune particularisation de l'universel ni dans un sens panlhéistique, ni d'une autre manière; car (^est précisément cette particularisation qu'on nie dans cette opinion. Saint Thomas aurait donc au moins restreint cette particularisation au monde des corps, et dès lors il doit être absous de l'accusation de panthéisme non moins que Gonther. Mais, chose à peine croyable, on a interprété la doctrine du Docteur angélique comme si, en regardant comme universel tout ce qui est purement spirituel, il avait nié que les Anges soient des êtres vraiment individuels. Si telle était la doctrine de saint Thomas, il serait assurément naturel de confondre ce qui est spirituel avec l'universel s'individualisant dans le monde des corps.

Et ne Toit-on pas qu'on prête ainsi & saint Thomas une opinion qu'il a toujours combattue comme une erreur de Platon? — Nous ne voulons pas dire, toutefois, qu'il ait

su L'AHTBROPOLOGIE SGOL&STIQUE

attribué h. ce dernier la corporificatioit de ruiii\ersel, telle que l'admettent les panthéistes ; mais plus d'une fois il fait observer ' que ces essences idéales subsistant dans leur universalité (par exemple l'homme en soi) sont mises, dans le système de Platon, il la place des Anges ; car elles se confondent pour lui avec ces substances supersensibles qui dans le langage des anciens étaient appelées substances séparées (de la matière) ou intelligences. — Cependant, abstraction faite des rapports que cet universel spirituel aurait avec les choses corporelles, saint Thomas, en contestant l'individualité à l'esprit comme tel, se serait mis en contradiction flagrante avec lui-mâme ; car il aurait renversé le principe qu'il énonce si souvent et avec tant de netteté, savoir, que tout ce qui existe réellement. est individuel et que Tuniversej n'a son universalité qu'en tant qu'il est pensé. Du reste, inutile d'insister davantage sur ce point, puisque, dans un passage déjà cité (n. 894), le saint docteur déclare dans les termes les moins équivoques que les Anges sont des êtres individuels. Il ne nie donc pas que dans le règne des esprits il y ait des individus, mais bien qu'on y trouve plusieurs individus de même espèce, parce que chacun des Anges se distingue de l'autre non simplement quant & l'individualité, mais encore quant à l'espèce, par conséquent, non comme une colombe, par exemple, se distingue d'une auti-e colombe, mais comme la colombe se distingue de l'hirondelle. Mais, quoique de chaque espèce il n'y ait qu'un seul individu, celui-ci n'est pas moins un être vraiment individuel que s'il y en avait plusieurs. Le soleil, bien qu'il soit unique de son espèce, n'est-ll pas individuel aussi bien que le sont les perles ' ?

'Swmm.,p. I, q. BO, a. 3. — Confr. Gnri., lib. II, c. 92.

* Hanifestum est, quod foima eiisteaa in aliquo individuo eadem ratioiie indiTiduatur per ipsum, sive sit unum taotum in ana specie, nt Bol, sive muIU in una specie, nt margaritœ. In utrisqne enim est claritas individuata. {Quwst, disp. de gpir. créai., a. 9, ad 6.)

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897. Mais pourquoi saint Thomas établit-il cette différence entre le monde des corps et celui des esprits ? Une première raison en est que des individus de même espèce diffèrent les uns des autres nou-seulement par les qualités accidentelles, mais encore par ce qui leur est essentiel (n. 36). Une telle di^érence est possible dans les corps, parce que leur essence se compose de matière et de forme; En effet, pour qu'ils soient des corps de même espèce, il faut que la forme soit en eux de même nature, puisqu'elle est la qualité qui détermine l'être de l'espèce. Mais, comme la matière appartient h l'essence du corps aussi bien que sa forme, cette essence peut, même avec une forme semblable, différer encore d'une autre, parce que la matière est différente. Plusieurs corps de même espèce ne sont donc autre chose que plusieurs matières informées du môme être spécifique. Mais dans la substance simple où ce qui détermine l'être (ta forme) subsiste en soi et non dans un autre (la matière), où par conséquent le principe déterminant se confond avec le sujet; celui-ci ne peut différer d'un autre sans que la forme et dès lors la qualité de l'être soient différentes. Or des substances dont la qualité de l'être diffère n'appartiennent pas à la même espèce*.

La force probante de cet argument peut-elle être mise en doute 7 C'est une question que nous pouvons laisser indécise pour )e moment ; mais il est clair que saint Thomas n'y attribue point à l'esprit l'indétermination qui caractérise l'universel, car il soutient tout au contraire que l'esprit possède une détermination supérieure à celle des corps. En

' DifTerentia, quœ ex forma procedit, inducit diversitatem speciei ; que autem est ex materia, inducit diversitatem secundum numerum. Substantiœ autem separatie doq habent omnino materiam, neque quœ sit pars eorum, neque cui uniantur ut forme. Impossibile est îgitur, quod sint plures ejusdem speciei. [Contr. Getil., lib. II, c. 03. — Cf. Sunm., loc cit. — Quasit, di»p. de tpir, créât., art. 8.

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effet, comme la matière indéterminée par elte-méme peut être déterminée par les formes les plus diverses, Les corps sont sujets au changement, même dans leur être substantiel, et comme la forme, pour subsister, a besoin de la matière, le nombre des individus peut augmenter ou diminuer en chaque espèce. Les esprits, au contraire, sont constitués dans l'unité, sous le rapport de la nature et du nooibre, par la simplicité de leur être : leur être substantiel est immuable et chacun est unique dans son espèce.

898. Voilà pourquoi saint Thomas trouve encore, en faveur de sa thèse, une raison spéciale dans l'iacorruptibilité des substances spirituelles. Comme c'est principalement par la diversité des choses que l'univers est disposé, avec un ordre parfait, de manière à former un tout, la conservation de cet ordre dépend aussi de la conservation des diverses espèces de choses. Or les espèces des substances corruptibles ne peuvent être conservées que si elles comprennent plusieurs individus; tandis que les diverses espèces d'esprits immortels persévèrent chacune dans un seul individu, — Toutefois on ne doit pas conclure de là que le nombre des purs esprits ne soit pas très-grand ; il s'ensuit, au contraire, que pour cette raison encore le monde céleste resplendit d'une beauté incomparablement plus grande que le monde terrestre. Car en toute substance l'être spécifique est ce qu'elle a de plus noble ; cet être est bien supérieur à ce que lui donne son individualité. Aussi l'univers reçoitril une plus grande perfection par la variété des espèces que par la multiplicité des individus d'une même espèce. U convient à l'ordre môme des choses que dans le monde des Anges, où la perfection du tout doit briller davantage , il y ait moins une multitude d'individus de même espèce, qu'un nombre considérable d'individus dont chacun représente une nouvelle espèce et la représente selon toute sa beauté*.

' Contr. Çepi., loc, cit. — Cf. De sfir. créât-, loc. cit.

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