COMPARÉE AVEC L'ANTHROPOLOGIE PANTBËISTIQUE
899. % maintenant nous nous tournons vers l'homme, noua trouTeroas encore bien plus étrangeraccusation, dirigée contre saint Thomas, d'avoir conçu l'individuation dans le sens du panthéisme. Il n'y a guère de vérité sur laquelle le saint docteur revienne plus souvent et qu'il ait étudiée avec plus de soin que celle qui nous occupe principalement dans cette dissertation, savoir, que l'âme est au corps ce que la forme est à la matière. D'autre part, il avait aussi à combattre l'erreur des philosophes arabes qui prétendaient qu'une mCme substance spirituelle est le principe intellectuel de toutes les individualités humaines, et c'est ce qu'il fait avec beaucoup de zèle dans presque toutes ses œuvres. Or, s'il avait regardé la forme, dans ses rapports avec les choses qu'elle informe, comme une réalité universeUe qui se particularise dans ces dernières, il se serait trouvé, dans sa controverse avec les Arabes, en contradiction flagrante avec lui-m£me ; car il aurait dû convenir alors que l'âme intellective est à la vérité la même en tous les hommes, a Assurément, » disent les adversaires, « il mrtài dû foire cette concession, s'il avait été d'accord avec lui-même. » Mais la manie de trouver en défaut saint Thomas et avec lui la scotastique, que ne rend-elle pas croyable ? Sans doute, il pouvait arriver même à saint Thomas d'enseigner des thèses incompatibles, mais que dans une question qu'il avait examinée h plusieurs reprises, et avec un soin tout particulier, il n'ait pas vu une contradiction si énorme, qui le croira jamais? Du reste, c'est une erreur qu'en soutenant la multiplicité des âmes humaines le saint docteur ait été en contradiction avec sa propre théorie touchant les formes ; car c'est en s'appuyant sur cette théorie qu'il démontre précisément sa thèse. H était même forcé d'y recourir, puisque les Arabes prétendaient suivre la doctrine aristotélicienne sur la forme. Dans cette controverse, il part encore d'uoe définition exacte de l'universel, n n'est pas possible, dit-il, que dans {es divers individus
SM L'ANTHROPOLOGIB SGOLASTIQOE
appartenant à une même espèce, ce qui délermine leur être spécifique soit identique quant au nombre ; car il s'ensuivrait que plusieurs individus, par exemple deux cbeiaux, ne seraient pas deux chevaux^ mais un seul cheval ' . Pourquoi? C'est que le principe déterminant, la forme, est à l'égard de l'étément déterminé ou de la matière comme ce par quoi celle-ci est réellement ce qu'elle peut être. Et puisque la forme est cause d'une chose déterminée, non comme une cause extrinsèque qui la produit, mais en tant qu'dle est elle-même produite dans la matière et qu'elle devient avec cette dernière un principe constitutif de la chose, il est clair que l'être de la chose est produit seulement autaat de fois que la forme même est produite. Il est donc absolument impossible que plusieurs individus, étant de vrais individus, c'est-à-dire des choses subsistant dans leur être propre, aient numériquement la même forme. Voilà pour^ quoi il est nécessaire que l'&me humaine, étant la forme qui est le principe de l'être spécifique de l'homme, soit différente en chaque homme par le nombre*. Donc, en soutenant la pluralité des âmes humaines, saint Thomas ne s'est nullement mis en contradiction avec sa doctrine relative à la forme.
' Impossibile est esse unuin numéro in individuiB ejusdem spedù îllud, per quod speciem Bortiuntur. Si enim duo equi conrenirent in eodem secundum numerum, quo speciem equi habent, sequeretur, quod duo equi essent udus equus, quod est impossibile. Et propter hoc ia lib. Vl[ Metaph. dicitur, quod priacipia speciei secunduin quod sunt déterminais, coDstituunt indinduum; ut si ratio hominis est, ut sit eianimaetcorpore, de ratione hujushominis est, utsitei hac anima et ex hoc corpore. Unde prinâpia cujusUbet s^peàei oporW plwiflcaninplurtinK individititqusdem speciei. (De tpfr.crtat., art. 9.)
' Ab eodem aliquid habet esse et unitatem: unum enim et eus se consequuntur, Sed unumquodque habet esse per suam formam. Ergo et unitas sequitur unitatem forms. Impossibile estigitur diTersornni individuorum hominum esse formam unam. Forma autem bujas boDiinis est anima inteUectiva. Impossibile est igitur, omnium hominum esse unum intellectum. (Contr. Gml., lib. Il, c. 73, n. t.) — CS- Summ., p. I, q. 76, a. 2.
COUPARfiE AVEC L'AHTHROPOLOOIB PAKTHfilSTIQUB. SA»
900. Mais est-il possible de concilier aussi l'iodividualité humaioeavec ce que nous veooQS de dire sur l'individualion des substances corporelles et des substances spirituelles? Si r&me possède une réalité indépendante du corps, elle doit aussi être sans le corps un être subsistant en soi, un individu ; cependant lesscolaetiques étendaient même à l'homme la doctriae qui tait consister dans la matière le principe de l'individualité. Or, si l'on admet cela, oo doit conclure, ce semble, qu'après la destruction du corps l'àme ne peut plus persévérer dans l'existence ou du moins qu'elle ne peut plus persister en tant qu'individu. — Eafin, les scoiastiques ne prétendaient-ils pas que plusieurs substances spirituelles de la même espèce sont impossibles? On devrait donc admettre ou que les &mes humaines et par suite, puisque l'&me détermine l'être, les hommes en général ne sont pas divers individus de la même espèce, mais que chacune pour soi constitue une espèce distincte, — ou bien qu'il n'y a qu'une seule &me gui, comme le vrai être supersensibte de l'homme, se multiplie et se représente dans les diverses imes.
A toutes ces objections, saint Thomas avait répondu par avance. Four qu'une chose soit un individu, un to'Âs ti, il ne suffit pas qu'elle subsiste en elle-même, mais il faut qu'elle soit complète quant à son espèce. En tant qu'être subsistant en soi, l'individu est opposé aux simples accidenis, et, entant que substance complète en elle-même, il se distingue ishporiie substantielle. Or YSlIob humaine possède, sans doute, indépendamment du corps, un être dans lequel elle subsiste pour elle-même, et sous ce rapport elle diffère aussi bien des accidents que des formes des substances naturelles ; mais comme elle a, par sa nature, la faculté et la destination d'animer le corps, elle n'est pas, sans celui-ci, une substance complète dans son espèce, et, sous ce rapport, elle ressemble aux parties substantielles. Son individualité.demême quesoaexisteace, ne devient vraiment.
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complète que par son union avec le corps ' . — On ne peut donc pas dire que, par sa séparation d'avec le corps, l'fime doive perdre son indÎTidualité ; car, ayant un être indépendant de son union avec le corps, elle possède par cet être . une individualité indépendante. Aussi, en se séparant du corps, ne cesse-t-elle pas d'être indi'nduetle , mus seulement d'être une individualité humùne complète. Les e^>lH cations, données plus haut sur les rapports entre la forme et la matière, montrent durement que plusieurs matières ne peuvent pas plus être déterminées par une même forme que plusieurs formes (substantielles) ne peuvent exister dans une même matière. Car deux choses destinées à s'unir comme principes substantiels et & concourir ensemble pour former une substance complète doivent être posées nécessairement l'une autant de fois que l'autre. Néanmoins remarquons ici une différence : si l'existence complète, et non une existence quelconque du principe informant, dépend du sujet informé, il sera sans doute toujours nécessaire que l'un se multiplie dans la même mesure que l'autre, mais il ne s'ensuit pas que le principe informant puisse exister seulement autant de foie qu'existe le sujet informé. Far conséquent, on ne peut conclure, dans le cas dont nous parlons, que les &mes cessent d'être multiples, de ce que les corps ont été détruits*.
90 1 . C'est à tort également qu'on se fonderait sur ce qui a été dit des substances spirituelles, pour en conclure que
' Quassl. disp. de anima, art. 1 .
* Fonnam et mal«riam semper oportet esse ad irmcem proportionata et quasi naturaliter coaptata; quia proprïus actns in mateiia propria fit : iinde semper oportet, quod materia et forma consequantur se invicem in multitodine et unitate. Si igitur esse fornite dépende! a materia, multiplicatio ipsius a materia dependet et similiter unitas : si antem non (dependet), erit quidem accessorium, mnltiplicarl Tormam secnndum multiplicationem materiie, i. e. simul cum materia, et proportionem ipsius ; non autem ita, quod dependeat onitas vel multitudo ipsius formée a materia. {Contr. Qeta,, lib. Il, c. 81.) — Cf. Smm., p. i, q. 76, a. 2, ad S.