DE LA CONNAISSANCE DES VÉRITÉS IDÉALES
Dans ce chapitre, nous avons à étudier la doctrine des scolastiques sur les principes entendus dans le sens strict du mot, par conséquent sur les vérités générales qui servent de fondement à toutes nos pensées. Nous aurons principalement à examiner deux objections ou deux reproches qu'on fait à l'ancienne école. Les scolastiques, diton en premier lieu, parlaient beaucoup, il est vrai, des principes et de leur certitude, mais ils n'ont su rendre compte ni des relations qui existent entre eux, ni du fondement de cette certitude. C'est pourquoi leur doctrine aurait manqué de toute profondeur et de tout caractère scientifique. Par la même raison ils n'auraient pas connu non plus la valeur réelle de ces principes, et ils auraient eu une estime exagérée des pensées qui se trouvent déterminées par ces seuls principes. Car, tant que nous ne pensons que l'universel et l'abstrait, nous restons dans le domaine des choses possibles et purement idéales. On accuse donc les scolastiques d'avoir attribué à ces pensées immédiatement la réalité objective, comme si elles avaient pour objet des choses réelles, et de n'avoir pas même senti le besoin d'un examen scientifique de nos pensées et de notre certitude. Nous commençons cette étude par la définition et la division des principes.
Définition et division des principes.
291. On ne conteste pas, généralement, que Descartes ait été dans Terreur, quand il voulait regarder comme incertains les premiers principes de la science et les conclusions que nous en déduisons tant que nous ne trouvons pas dans Tautorité divine une garantie de leur vérité.
Néanmoins on exalte en même temps comme un mérite incomparable que ce philosophe ait au moins cherché à donner un fondement à toutes nos connaissances et que, pour y réussir, il ait établi comme point de départ la conscience qu'a de lui-même l'esprit pensant. L'ancienne scolastique, d'après Giinther, parlait sans doute beaucoup de la certitude et de l'infaillibilité des principes, mais, pour s'assurer de leur vérité, elle se contentait de l'observation empirique, comme si nous avions l'intuition des principes. A en croire le même philosophe, elle n'aurait même pas posé la question : lequel des principes appelés premiers doit être regardé comme le principe suprême, et à plus forte raison aurait-elle été bien loin d'avoir cherché à connaître plus intimement l'origine et la valeur de ces principes *.
^ Dans cette section, dit-il, où il s'agit des premiers principes et de leur certitude immédiate de laquelle découle l'infaillibilité relative (de la raison), telle que la soutenait l'ancienne scolastique, il est pour nous une question plus importante, à savoir, comment il se fait que tous ces principes sont appelés premiers (prima), tandis qu'un seul d'entre eux peut prétendre au premier rang. Pour cette question, l'ancienne scolastique, avec ses principes infaillibles, n'a pas eu^ ce semble, un meilleur sort que de nos jours l'école critique
Or, pour commencer par ce point, nous devons en vérité nous demander avec étonnement comment Gûnther a pu dire que les scolastiques ne se soient pas même préoccupés de savoir lequel des principes de la pensée est le premier. Qui donc. ignore qu'Aristote parle de cette question en plus d'un endroit ? Il se prononce pour le principe de contradiction * ; et les scolastiques n'ont pas négligé de traiter la même question avec plus d'étendue. Les principes étaient pour eux des propositions dont nous nous servons dans la démonstration d'une vérité et qui elles-mêmes ne peuvent être démontrées, c'est-à-dire, dont la vérité ne peut être déduite d'une autre proposition, mais est connue par ellesmêmes. Ces principes, comme nous l'avons déjà fait remarquer, doivent par conséquent être tels que nous trouvions dans le sujet lui-même le motif d'attribuer l'attribut au sujet, dès que nous aurons compris exactement la signification des deux termes. On distinguait d'abord les principes propres à une science particulière et les principes communs à plusieurs sciences ou à toutes les sciences *. Les principes suprêmes de chaque science particulière, ce sont les propositions qui déterminent son objet et en expliquent les attributs essentiels. Ainsi l'arithmétique explique ce qu'est le nombre, la géométrie ce qu'est la superficie ; la physique définit le corps^ l'esthétique le beau, l'éthique le bien moral, et par ces définitions ces diverses sciences posent leurs premiers principes. Mais pour que, en partant
avec ses lois de la pensée â priori et avec ses quatre catégories. Ces principes se tenaient pareillement les uns à côté des autres^ et se regardaient, ne sachant pas d'où ils provenaient tous, quoiqu'ils aient bien su qu'ils ont tous leur source dans Tesprit humain, dans l'observation empirique de lui-même. [Januskôpfe, tome II, p. 322.)
* Metaph., lib. IV, cap. m (al. 7), texte 27. poster., lib. I, cap. ii (al. 8), texte 26.
^ Aristote appelle ces derniers : à^tw^AaTa {dignitates, disent les scolastiques), et il donne aux premiers le nom de ôs'asiç (positiones).
9A DE LA CONJNAISSANCE
de ces principes, on puisse arriver à la connaissance d'autres vérités, chaque science a besoin de principes qui ne lui sont pas exclusivement propres, mais qui lui sont communs avec d'autres sciences. L'arithmétique, pour démontrer ses théorèmes au moyen de la notion et des attributs du nombre, doit se servir du principe de l'identité, lequel trouve également son application dans toutes les autres sciences. — De plus, les divers objets des sciences particulières ne sont parfaitement connus que par les rapports qu'ils ont les uns avec les autres et avec l'être en général. Or, l'étude de ces rapports est du domaine de la métaphysique; on cherche à connaître dans cette science d'une manière plus intime ce qu'est le vrai^ le bien, la quantité, le corps, etc. La métaphysique conduit ainsi à une connaissance plus élevée des principes de toutes les sciences et peut par conséquent être regardée comme leur fondement. Aussi l'appelle-t-on à juste titre (f<la philosophie premièrey) , ou ((/« science des sciences ». Donc, les propositions que la métaphysique elle-même regarde comme ses principes, et par lesquelles elle démontre ceux qui servent de base à toutes les autres sciences, doivent être les premiers ou les plus élevés parmi tous les principes. Or, comme l'objet propre de la métaphysique est Vêtre^ les principes suprêmes de toute science doivent se trouver dans les propositions qu'on établit sur l'être et ses propriétés transcendantales: l'unité, la vérité et la bonté. C'est par ces propositions que la métaphysique explique et démontre les principes des autres sciences, et c'est aussi en elles que sont renfermés les principes qui dirigent la métaphysique comme toute autre science dans les déductions d'une vérité de quelque autre vérité. Ces principes sont appelés, en métaphysique, « lois de l'être », en logique, « lois de la pensée » , car nos pensées ne peuvent être vraies que si elles répondent à Têtre.