Voir sur ce point le Procès de la DétnocnUie, p
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en introduisant des variantes dans le thème jailli du génie de l'inventeur. Les théologiens disent que le monde est la création continuée ; il est plus exact de dire que la production est une invention continuée. Et ainsi dans toutes les besognes, sur tous les champs d'activité, depuis lé plus simple effort de compréhension et le plus petit éclair d'originalité jusqu'au jaillissement du génie et à l'illumination de la découverte, on peut faire œuvre de producteur.
Sur un point cependant, la distinction syndicaliste est profonde, c'est en ce qui concerne les jugements de valeur si différents qu'elle porte sur la production et l'échange. L'échangiste, l'intermédiaire est-il un producteur? Oui, en ce sens qu'il rend service, qu'il s'ingénie à deviner ou à provoquer les besoins des consommateurs et à les satisfaire. Mais aucune comparaison n'est cri général possible, au point de vue moral, entre les soins éphémères que donne rintcrmédiairé aux objets qui ne font que passer entre ses mains et le labeur, l'intelligence, l'amour qu'ils ont parfois coûtés au producteur pour les mettre au jour.* Et pourtant ce sont les intermédiaires qui presque toujours font fortune, tandis que les produc-'
16 i LA PHILOSOPHIE SYNDICALISTE
teurs, après des années de peine, sont généralement grugés par les riches commerçants ou les spéculateurs qui les tiennent à leur merci. Gela est très sensible pour l'agriculture, et c'est sans
/doute dans cette différence de traitement, révol- / I tante pour le sens moral, qu'il faut chercher la
raison de la haine des socialistes, de ceux surtout qui sont pénétrés parle spectacle de la vie rurale, I à l'égard du commerce.
Oui, celte distinction est profonde. Qu'elle ne neus entraîne pas cependant à une injustice, car un commerçant lui aussi, parce qu'il peut créer, s'ingénier, combiner — mise de côté la grosse question de sa rémunération — peut être un producteur. Ne sont des non-producteurs et des parasites, à ce point de vue, que les oisifs, les stériles, les passifs, ceux qui ne travaillent pas ou ne s'intéressent pas à leur travail, qui ne le réfléchissent pas et ne Tembellissent pas : le rentier qui touche son coupon, le propriétaire ab sentéiste qui touche son fermage, le «jaune » ou' le « sarrasin » qui travaille sans fierté, sans conscience, sans idéal, comme un automate. Ceuxlà ont beau être attachés extérieurement à Findustrie,ils ne sont pas en réalité des producteurs ;
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et réciproquement on peut sembler vivre en marge de la production, au sens étroit du mot, et cependant produire intensément.
Ainsi on peut constater, dans la définition du producteur, l'antagonisme de deux points de vue ; le point de vue psychologique et le point de vue social. 11 ne faut pas d'ailleurs nier l'utilité de ce dernier point de vue, car il est nécessaire pour classer et ordonner les mouvements sociaux. Ne méconnaissons pas l'utilité d'un critérium formel, mais disons qu'il ne faut pas que ce critérium social, nécessaire comme l'analyse abstraite, masque la profonde réalité psychologique qui est runité de Tactivité. Il semble donc que la précision apportée par les syndicalistes, et utile socialement, n'est obtenue en fait qu'au détriment d'une compréhension large de la production. Psychologiquement et philosophiquement, c'étaient les Guyau et les Nietzsche qui avaient raison, quand ils définissaient, avec un vague nécessaire, [a vie par toutes ses puissances de développement ît d'expansion. Et il semble bien aussi que le [arge idéalisme ouvrier soit d'accord avec eux quand il aspire, dans ses proclamations enflammées, à l'union de tous les travailleurs, intellec-
tuels et manuels, de l'atelier, du champ, du bureau ; quand il exhorte à s'unir, non seulement les travailleurs de tous les pays, mais aussi tous les travailleurs d'un même pays.
Quelques conclusions de la doctrine syndicaliste semblent gravement atteintes par cette constatation, car, si, psychologiquement^ toutes les fprmes du travail peuvent fournir Fassise solide | d'une philosophie de la production, on ne voit plus de scission irrémédiable, ou du moins éternelle, entre les « maîtres» et les « serviteurs », entre les deux classes sociales que distingue seules, par une simplification volontairement étroite, la philosophie syndicaliste. Il reste bien historiiq^uement la nécessité d'une lutte de classes pour faire cesser cette division entre maîtres et serviteurs^ pour qu'il n'y ait plus dans la nation que des travailleurs libres, diversifiés et fédérés ; mais à la limite, quand le mouvement ouvrier aura abouti, — s'il aboutit — il n'y aura bien striptement qu'une seule classe ; et si les cultures sprojit diverses en tant qu'elles s'appuieront sur des métiers différents, il n'y aura bien cependant qu'une même culture, la philosophie de la production, du travail sous toutes ses formes.
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S'il en est ainsi, on ne voit pas pourquoi les syndicalistes redoutent tant toutes les « survivances » de «l'idéologie bourgeoise ». 11 y a beaucoup de ces survivances aristocratiques et bourgeoises qui sont en effet des reflets de luxe, qui sont purement verbales, qui n'ont aucune attache avec la production ; mais il y en a beaucoup aussi qui expriment la philosophie du travail de direction, d'administration, de défense, de gouvernement, ou de telles autres formes du travail intellectuel. Ces survivances subsisteront même quand la lutte des classes aura dépouillé les classes « dirigeantes » de leur situation historique démesurément privilégiée, et les aura ramenées sur le plan de l'égalité dans l'échange du travail : elles ne seront pas abolies, car elles traduisent un aspect de l'activité productrice. L'intérêt du prolétariat et de la civilisation semble bien être de les conserver, de les assimiler et de les transformer, non de les étouffer.
Le syndicalisme a donc commis en un sens la même erreur que le classicisme en en prenant exactement le contre-pied : à la domination des intellectuels il a opposé la domination des manuels. Il n'a pas vu que cette opposition est artificielle
et mensongère, qu'il n^y a pas de culture qui ne parte du travail pour s'élever jusqu'à l'esprit, qui ne soit à la fois manuelle, c'est-à-dire empirique, et intellectuelle. Contre ces deux abstractions rivales il faut maintenir l'identité profonde du génie dans tous ses aspects créateurs, et l'égalité de toutes ces manifestations du génie. Et il se peut bien que cela soit du « panthéisme », du « rationalisme », ou de la « démocratie ». Gela prouve seulement que nous les retrouvons toujours, quelque effort que nous fassions pour en éloigner Fobsession.
Il s'ensuit qu'il n'y a pas non plus, à notre sens, de différence irréductible entre « la morale des producteurs » et la morale tout court, puisque tout le monde est ou peut être un producteur. M. Sorel, on le sait, se méfie beaucoup des philosophes et des moralistes de la bourgeoisie. Il les accuse de vouloir corrompre le prolétariat par leurs doctrines lénitives. Il veut restaurer l'héroïsme, le sacrifice, les vertus de la guerre. Mais les grandes valeurs morales sont généralement indépendantes des doctrines, des idéaux pour lesquels on se sacrifie. Qu'il soit celui du guerrier, du savant, de la mère de famille, du
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prolétaire, le sacrifice est toujours le sacrifice, la forme suprême de l'oubli de soi, du don vital. Toutes les causes ont leurs martyrs, les héros de la lutte de classes ne sont pas d^une autre espèce que les héros du patriotisme ou de la foi. Ici encore l'assimilation, la ressemblance doit prendre place à côté de la différenciation ; la « morale des producteurs », dans ce qu'elle a de sublime, rejoint la morale de tous les temps de sacrifice et d'héroïsme.
Et dans ce qu'elle a de familier elle rejoint la morale de toutes les époques de travail. Ni la guerre, ni le travail ne sont des choses nouvelles, et — il faut le répéter, — Tillusion syndicaliste semble bien être de croire que ce sont des choses identiques. Il semble que le syndicalisme s'attache trop '\ des vertus d'exception, à des valeurs éthiques que l'on goûte pleinement sur les sommets de Fexistence, mais qu'il serait utopique de considère! comme devant fleurir tous les jours dans la plaine, c'est-à-dire comme devant diriger normalement l'existence. Nul doute que la guerre, quand elle est ardente et loyale, ne soit propre à faire jaillir le sentiment du sublime; mais n'est-il pas contradictoire à l'idée même du su-
blime d^en faire son pain quotidien ; ne s'émous- I serait-il pas à Tusage, et devons-nous souhaiter la I guerre uniquement pour Tentretenir?
La lutte des classes peut donc bien développer j les qualités guerrières chez les travailleurs, et 1 nul esprit raisonnable ne lui conteste une éminente vertu d'attente : mais faut-il, pour conserver ces vertus, décréter que la lutte des classes sera éternelle ? Les prolétaires eux-mêmes ne le croient pas, et ils n'esquisseraient pas le moindre geste de révolte s'ils étaient persuadés que l'inégalité des classes, comme la misère dans la chanson de Pottier, ne finira jamais; encore une fois ils ne se battent pas pour l'amour de la lutte. 11 faut donc songer à faire naître, pour la vie courante de la cité que les prolétaires veulent établir, les vertus de la production, et M. Sorel ne nous a pas persuadé qu'elles sont identiques aux qualités guerrières. On peut penser qu'elles seront beaucoup plus proches des vertus administratives bourgeoises que des vertus propres aux militaires, de même que le gouvernement de rÉtat syndicaliste — car on ne peut pas concevoir qu'il n'y ait pas un gouvernement dans TEtat syndicaliste — se rapprochera beaucoup
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plus des gouvernements « bourgeois » et de tous les gouvernements historiques que de l'anarchisme absolu que rêvent certains messianistes.il suffît, pour s'en convaincre, de considérer la tactique de la G. G. T. Il n'y a pas, à Fheure actuelle, malgré ses statuts et ses proclamations libertaires et fédéralistes, d'organisme plus autoritaire et plus centralisé que cette institution, précisénaent parce qu'elle est une machine de guerre et qu'elle obéit à la loi de toutes les armées qui prennent l'offensive et qui veulent vaincre. Il n^y a rien, ne disons pas de moins démocratique, — c'est trop évident — mais de moins fédéraliste que la théorie des minorités audacieuses, si elles ne se soumettent pas à la loi des majorités auxquelles elles s'efforcent de donner l'impulsion. Même avec le fédéralisme, il faudra toujours un contrôle, un organe régulateur, un lieu où s'équilibreront les forces antagonistes, un gouvernement — les nationalistes diraient : un Roi. J'ai suffisamment insisté là-dessus.
Pour en revenir aux vertus syndicalistes, elles ne seront pas en tout cas ce quelque chose de nouveau, d'imprévu, d'inouï qu^annoncent les philosophes de la Nouvelle Ecole; elles ressembleront
vraisemblablement beaucoup aux vertus familiales, professionnelles, civiques, que Je meilleur de rhumanité, malgré toutes les transformations techniques, pratique consciemment ou inconsciemment depuis des siècles...
Il en est enfin de même — et Ton m'excusera de ne pas le montrer en détail dans cette étude déjà trop longue — en ce qui concerne Fart. Certes, M. Sorel a raison d'écrire que, dans la plupart des cas, « Tart que nous possédons aujourd'hui est un résidu que nous a laissé une société aristocratique » ; il a raison de voir dans Fart « la parure qui servira à montrer l'importance d'une exécution soignée, consciencieuse et savante..., le moyen par lequel l'infusion de l'intelligence dans le travail manuel se manifestera aux yeux des travailleurs ». Mais d'abord tout travail peut ainsi être embelli et provoquer ces émotions de fierté : l'art professionnel est plus large que le travail proprement manuel. Et puis, même quand il s'agit de glorifier une profession, l'émotion véritablement esthétique dépasse la conscience de classe. Devant les Pauvres Gens de Hugo, les paysans de Millet, les débardeurs ou les puddleurs de Meunier, croit-on que le « manuel »
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cultivé éprouvera seulement un orgueil ou une souffrance de classe ? Non, il sera simplement et douloureusement ému, comme tout le monde, et s'il sent s'affermir sa volonté corporative d'affran- j chissement, les larmes qui lui viendront aux yeux i seront des larmes humaines. Devant le Christ de^' Carrière, la Geneviève de Puvis, le Balzac ou le Hugo de Rodin, croit-on que V « intellectuel » consciencieux et vibrant éprouvera un orgueil de « maître » ? 11 connaîtra seulement l'orgueil du génie humain domptant la matière.
C'est devant de telles précisions qu^'on sent à quel point ces distinctions entre intellectuels et manuels sont odieuses. Tout travail aboutit ou doit aboutir à la culture, et il n'y a qu'une culture, il n'y a qu'une vie de l'esprit. Par l'œuvre d'art, comme par le sacrifice qui est lui aussi une œuvre de beauté, comme par la philosophie, que M. Bergson définit « un effort pour se fondre à nouveau dans le tout », l'àme brise les étroites barrières du relatif et va se perdre dans le fleuve prestigieux du désintéressé et de l'universel...
17 i LA PHILOSOPHIE SYNDICALISTE
Conclusion. — Nationalisme et Syndicalisme
Ainsi la philosophie syndicaliste, originale et bienfaisante en tant qu'elle insiste sur le divers, l'accidentel, le passager^, la distinction des genres, semble oublier Fautre aspect des choses : le semblable, le normal, le rationnel, la synthèse.
Sa méthode, le matérialisme historique, a le grand mérite de nous montrer comment les idées sociales naissent dans telle ou telle classe, et sous la pression de quelles conditions elles s'y développent et y évoluent ; mais elle a le tort de considérer les classes sociales comme radicalement distinctes les unes des autres, ayant des idéologies nettement séparées et qui ne doivent pas empiéter les unes sur les autres. C'est là une conception qui rappelle un peu trop la philosophie zoologique de Guvier, le système des créations successives, des « tiroirs » où serait enfermée chaque espèce, avec sa création absolue et ses destinées indépen-
dantes de celles des autres espèces. Les naturalistes et Jes anthropolog-istes d'aujourd'hui, bien qu'ils ne maintiennent plus dans tous ses détails l'hypothèse transformiste, sont d'accord pour reconnaître comme une loi générale les variations des espèces par fluctuations lentes, qui prépareraient même, selon certains, les variations brusques et totales, les mutations insolites que M. de Vries a découvertes récemment dans les espèces végétales. De même — peut-on dire sans voir dans cette analogie un raisonnement scientifique — s'il y a des cultures propres à chaque classe, ou à chaque race, il faut tenir compte des phénomènes d'osmose ou, si Ton préfère, d'imitation, des actions et des réactions que les classes opèrent les unes sur les autres, et de l'assimilation croissante que des conditions de vie identiques produisent progressivement dans toutes les classes et dans toutes les races.
Sa métaphysique, pas plus que la métaphysique bergsonienne, n'a réussi à nous démontrer que le mythe ou l'intuition étaient nécessairement irrationnels ou pouvaient écarter le contrôle de la raison ; il nous a paru que c'était une vue trop abstraite et un rêve chimérique. Sa morale, la morale
des producteurs, analyse à merveille l'idée de lutte et en montre la vertu ; elle ne tient pas compte de l'union, de la collaboration, de la fusion qui sont l'ordinaire de la vie courante. Elle nous propose une discipline d'exception, elle ne nous prépare pas à vivre et à produire normalement. Son esthétique enfin, tout en partant d'une base extrêmement juste, ne s^élève pas au-dessus d'un particularisme insuffisant. Aux limitations du syndicalisme, à ses catégories intellectuelles ou historiques, il faut ajouter le sentiment de la continuité, de l'unité, du tout, dont la philosophie syndicaliste ne nous fait voir volontairement qu'un aspect.
Il n'est pas vrai que la production purement industrielle soit le tout de l'activité humaine, il faut entendre la production dans un sens beaucoup plus large que celui où la prennent les syndicalistes. Et d'ailleurs, si Thomme est un producteur, il faut bien reconnaître, avec M. Gide ou M. Durkheim, qu'il est aussi un consommateur et un échangiste, et que ce sont ces actes qui sont sociaux et qui unissent, tandis que la production, étroitement entendue, ~ à moins que l'on ne reconnaisse la fraternité de tous les producteurs —
a une tendance à diviser. Sans vouloir traiter ici la grosse question des rapports entre la production et la consommation, il faut reconnaître, comme y insiste Fécole coopératiste, que c'est la consommation qui doit limiter et diriger la production, et il faut s'attendre à voir grandir de plus en plus le rôle spécial de Tacheteur. 11 faut faire Féducation du consommateur autant que celle du producteur. Et s'il reste profondément moral, — en quoi on ne peut que donner raison à M. Sorel — de mettre au premier plan le producteur, rhomme qui travaille plutôt que Fbomme qui consomme et détruit, il faut bien voir que l'harmonisation des intérêts de tous les producteurs, qui fera disparaître les antagonismes de la production, sera la même chose que l'harmonisation des intérêts des consommateurs.
11 n'est pas exact enfin de dire que le syndicalisme se suffît à lui-même, qu'il n'est qu'un mouvement purement ouvrier, car l'approfondissement de la notion de travail aboutit nécessairement à la culture, l'approfondissement du syndicalisme conduit au socialisme, le mouvement ouvrier va rejoindre, sans perdre son originalité, les préoccupatioHS humaines. Sans nier
Futilité des idéaux particuliers qui s'attachent à la nation ou qui s'attachent à la classe, il faut reconnaître que le véritable idéal déborde pardessus ces limitations, qu'il n'est pas seulement patriotique ou ouvrier, qu'il est universel et humanitaire. Ainsi, quoi que nous fassions, nous retrouvons les vues rationalistes, la continuité historique dont le syndicalisme a le tort de méconnaître l'importance, comme le nationalisme a celui de la croire trop souveraine.
Nationalisme, syndicalisme : doctrines par certains points semblables et dans leur fond irréductiblement opposées, qui pèchent par des excès de même nature quoique en sens contraire 1 Nous'; retrouvons jusqu'au bout leur critique alternée, et nous aboutissons à la nécessité de concilier,! dans ce qu'ils ont de positif, leurs résultats.
Tous deux s'attachent à des absolus sociaux,! pour Fun la nation, pour Fautre Ja classe ; e1 nous avons dû nous convaincre qu'une philosophie compréhensive doit s'efforcer de concilier et d< dépasser ces deux absolus Fun et Fautre tro] étroits. Nous avons des devoirs envers la patri( et des devoirs de justice. Nous devons nous res-
serrer autour d^un centre, la nation, qui plonge à des profondeurs émouvantes dans le passé et nous porte à envelopper d'un amour fraternel tous ceux, quelle que soit leur condition, qui, sur la terre des aïeux, participent au même héritage, tous ceux qui parlent la même langue, voient les mêmes horizons, vénèrent les mêmes traditions, sentent, pensent et veulent de même. Et nous devons aussi nous élargir par la pensée et par l'amour, considérer tous ceux qui, sur la vaste terre, quelles que soient leurs origines, leurs traditions, leur histoire, bref leur nationalité, ont la même condition sociale, travaillent de même, et par conséquent en un sens sont aussi nos frères, sentent, pensent et veulent de même. Voilà deux devoirs, dont nous ne pouvons repousser ni l'un ni l'autre, qu'il faut accepter tous deux en les composant. Et si, aux heures de crise, la nécessité commande de se grouper, de faire front pour défendre le sol, dans la vie normale il faut bien dire que le patriotisme n'est fort que s^il s'appuie sur la justice.
Tous deux dotent de toutes les vertus, réelles ou virtuelles, les classes sociales en qui ils mettent tout leur espoir, pour l'un les classes dirigeantes,
pour Tautre le prolétariat ; et nous nous sommes aperçus que les vertus nécessaires pour faire vivre des institutions ne sont pas des vertus de classes, mais des vertus simplement humaines, qui ne sont le monopole d'aucune classe. Il n'est pas plus exact de prétendre, avec M. Bourget^ que les classes dirigeantes seules sont capables de posséder compétence et vertus que de croire, avec M. Sorel, qu'il suffise au prolétariat de savoir bien se battre pour acquérir du coup cette compétence et ces vertus. Rosser les orateurs de la démocratie, comme le recommandent les Réflexions sur la Violence, n'est pas plus efficace que prendre une barre de fer et casser la gueule des grévistes, comme il est dit dans la Barricade. L'éducation d'une classe est tout de même un peu moins simple.
Tous deux enfin attachent une importance exagérée soit à la puissance de tradition du passé, soit à la puissance de transformation du présent et de l'avenir imprévisible ; et nous avons dû faire le départ de ce qui change et de ce qui persiste. En étudiant le nationalisme, nous avons dû insister sur l'importance primordiale du présent, qui peut quelquefois par ses découvertes techniques faire
surgir de nouveaux modes de travail, donc de nouveaux sentiments, de nouvelles revendications collectives devant quoi les traditions sont impuissantes. « L'avenir juridique, a dit Tarde, sera ce que le feront les inventions à naître », et cela n'est pas vrai seulement de l'avenir juridique. En ce sens, on ne peut certainement pas parler d^une évolution rectiligne ; les inventions étant imprévisibles peuvent bouleverser soudain tout un système social, il faut plutôt parler d'une ligne brisée. Mais il faut aussi faire remarquer, à l'encontre des syndicalistes, que si les inventions ou les grandes transformations accidentelles peuvent bouleverser un système d'institutions, les survivances historiques subsistent et certains sentiments, vieux comme l'humanité et évoluant lentement, préexistent à tout mode de production. Ces sentiments ne sont pas a priori; ils ne forment pas l'armature d'une raison éternelle, abstraite, d'origine théologique ; ils sont le résidu de Texpérience historique, le ciment des générations.
Il ne faut donc pas nier absolument tout le passée et les syndicalistes le savent bien (1), mais on peut