Voir sur ce point le Procès de la Démocratie, p
croire que l'héritage que le socialisme, par exemple, recevra du capitalisme, sera plus large que ne le pense M. Sorel; qu'il ne sera pas seulement la matière du monde nouveau, Toutillage industriel, avec les mœurs et la discipline qui en dérivent ; qu'il n'y aura pas seulement continuité tech- /nique, mais qu'une foule de sentiments et d'idées subsisteront, transformés par la sensibilité des nouvelles générations, à la scission opérée par la pratique du travail associé au travail salarié dans la grande industrie.
11 n'y a pas, dans Tordre sentimental,, de mutations, de révolutions brusques, de vertus toutes neuves, de créations absolues. Les besoins du présent se coulent dans de vieux moules, et c'est lentement que ces moules se brisent et sont remplacés par d'autres. A cet égard, quels que soient d'un point de vue philosophique les arrêts, les reculs, les oscillations, les divergences fondamentales de l'évolution créatrice, le progrès humain, dans une civilisation ou mieux une technique donnée, est conçu sous forme linéaire, au moiaspar les individus conscients qui se fixent un but et travaillent à le réaliser. Et cela jusqu'à une nouvelle perturbation technologique, qui fera naître de nouveaux
rêves. Si ron peut croire qu'il n'y a pas de finalité dans la nature et qu'il est impossible de prévoir absolument Favenir, il faut reconnaître, dans la portion bornée de la nature qu'est Thumanité intelligente et dans une sphère très restreinte de cette humanité — une sphère englobant des phénomènes assez semblables pour que la loi du déterminisme puisse s'y appliquer — la possibilité pour cette humanité de préparer dans une certaine mesure son avenir par la réalisation de ses représentations.
Et pour ce qui est d'une discipline morale actuelle, la scission absolue que recommande le syndicalisme semble impossible et peu désirable. Les historiens seuls pourraient décider s'il n'y eut vraiment aucun point de contact entre l'Eglise et le monde antique ; tous sont loin d'admettre cette thèse. En ce qui concerne la société présente, il faut faire des réserves. L'ascétisme, le pessimisme sur lesquels repose au fond cette théorie de la scission sont, nous l'avons reconnu, d'une austère grandeur ; mais poussés à Texcès ils aboutissent à l'impossibilité presque absolue de toute action. On ne peut agir si Ton ne sent en soi un besoin d'expansion joyeuse, si l'on ne fait confiance à
Fidéal que Ton poursuit, si l'on ne se sent assez fort pour triompher des embûches passagères que Taction rencontre à chaque pas sur son chemin. Il faut discipliner les aspirations et les instincts, mais il ne faut pas viser, comme le christianisme absolu, à les étouffer. Il faut se défier des corruptions faciles qui pourraient engourdir et paralyser la vertu d'un mouvement social, mais il faut se sentir assez de vigueur et de sève pour affronter, renverser et digérer Tobstacle au lieu de le fuir ou de le tourner. Le pessimisme excessif trahit un affaiblissement vital, il n'est pas d'action féconde sans un optimisme fondamental.
Ceci s'applique point par point au mouvement ouvrier. Autant il est bon que les institutions ouvrières sachent se garder de la corruption gouvernementale, et conserver leur originalité, leur autonomie, leur liberté, autant il est nécessaire pour elles de pouvoir affronter, dans des discussions et des combats où elles sauraient faire la part de l'opportunité sans oublier leur idéal, les institutions bourgeoises qu'elles aspirent à remplacer. Gela est difficile sans doute, et cela n'est pas sans danger ; les syndicalistes ont parfaitement raison de signaler la déchéance où tomberait une classe si elle
renonçait à son génie propre pour imiter exclusivement la culture et les mœurs des classes qui la dominent. G 'est le cas de dire avec Nietzsche, dans ses Considérations inactuelles : « L'histoire ne peut être supportée que par les fortes personnalités ; pour les personnalités faibles, elle achève de les effacer... Ce n''est que par la plus grande force du présent que le passé doit être iiiterprété. » C'est le cas de craindre avec lui « Tégoïsme sage » qui peut résulter d'une ingestion trop forte de « mixture historique », et qui peut briser l'idéal d'un peuple ou d'une classe.
Mais on ne peut tirer de ces paroles que cite M. Berth — avec quel aristocratique dédain à l'égard des « braves gens > du réformisme et de « messieurs les Intellectuels » ! — que la nécessité de dépasser toujours la science par l'art, de retremper toujours à certains moments la morale courante dans le sublime ; on n'en peut tirer une condamnation ni de l'histoire, ni de la science, ni de la collaboration — et on le verra tout à Fheure* La connaissance des écueils oblige seulement à se tenir sur ses gardes, non à ne pas prendre la mer, et Timitation peut être consciente et réciproque. En fait, si les classes dirigées peuvent prendre
auprès de leurs maîtres de bonnes leçons de discipline, de travail, de conscience, de savoir, les classes dirigeantes pourraient dans certains cas utilement méditersurles exemples de dévouement, de sacrifice, de solidarité que donnent parfois les classes ouvrières.
Quelles que soient donc les précautions à prendre pour ne pas se laisser séduire, la lucidité d'intelligence et la fermeté de volonté qui seront nécessaires pour distinguer et défendre froidement des intérêts antagonistes, la cité que rêve la philosophie syndicaliste ne sera viable que si ses citoyens savent, comme les nôtres, assimiler aussi bien que dissocier, collaborer aussi bien que rester distincts, car il y aura toujours des difficultés et des luttes. La conciliation, le juste milieu, Topportunisme, la casuistique, l'infâme politique : choses bien ingrates et qui ne font pas briller ceux qui en prennent la défense ; choses infiniment dangereuses si on les cultive pour elles-mêmes et / qui sont de peu de prix devant la beauté ascétique des idéaux nettement tranchés et se heurtant jusqu'à la mort, — et cependant choses qu'on ne peut ni négliger, ni étouffer dans la vie normale, car elles sont les efflorescences naturelles de la vie..*
Admirons les caractères, les esprits unilatéraux qui se résignent à être étroits, logiques, sectaires. Ils sont le sel d'une société. Ils sont les réserves de la vie, les derniers dépositaires de rinstinct. Mais je ne peux, sans le sentiment d'être injuste, me défendre d'une secrète sympathie pour les conciliateurs et les « politiques », pour ceux qui ont assez de caractère pour paraître n'en point avoir. L'opportunisme est une assez laide chose quand il n'est qu'un masque de Fambition. L'éclectisme est méprisable quand il déguise l'absence d'originalité. Mais pour une pensée sincère et vivante et pour un politique qui veut fournir le maximum d'action sociale, l'opportunisme et l'éclectisme, ou mieux la conciliation et rharmonie, apparaissent parfois comme des nécessités.
On s'indigne, on se rebelle d'abord contre cette soi-disant nécessité, qui semble ne pouvoir être acceptée que par une âme molle. Proudhon avait horreur du « juste milieu ». Après avoir d'abord rêvé d'une synthèse hégélienne qui réconcilierait la thèse et Vantithèse, il s'était ensuite arrêté à ridée de balancer l'un par l'autre les deux principes opposés^ poussés chacun jusqu'à l'absolu.
Cet ennemi fameux de la propriété en était arrive à l'idée de vouloir pour chacun un droit de propriété absolu, destiné à faire contre-poids à d'autres droits également absolus. Mais quoi ! des droits « absolus » qui se limitent les uns par les autres cessent évidemment d'être absolus ; ils entrent en composition; Téquilibre proudhonien est au fond une conciliation et Ton peut penser que la première théorie proudhonienne de la propriété-possession est bien plus franche et plus satisfaisante que celle à laquelle Fauteur de la théorie de la propriété s'est arrêté sur la fin de sa vie.
11 en est de même de la « monarchie absolue » des nationalistes intégraux, de cette monarchie qui souffre, disent-ils, des limites mais pas de partage. Comme si des limites n'étaient pas un partage, et comme si, à l'intérieur même de ses attributions respectives, le pouvoir central ne devait pas compter avec des forces antagonistes, dont il doit tenir compte même quand il les ignore ! On est ici encore en présence d'une transaction, et l'on souffre à voir qu'on refuse d'appeler par leur nom des faits aussi évidents.
Pareillement, où la haine de l'harmonie ratio-
naliste a-t-elle conduit M. Sorel ? D'une part, à dresser une métaphysique du discontinu, une philosophie de l'histoire catastrophique qui est ou insoutenable, ou parfaitement conciliable avec rignoble syndicalisme réformiste ou démocratique. J'ai tenté ailleurs de le montrer, je n'y reviens donc pas ici\ D'autre part elle l'a conduit à sauter brusquement de Tantipatriotisme très cru des Réflexions sur la Violence au patriotisme également sans nuances de l'article sur le Mystère de la Charité de Jeanne d'Arc. Je veux bien qu'il y ait « mutation »,mais de telles mutations ne laissent pas de dérouter. Et par surcroît elles ne résolvent rien, car le patriotisme absolu, ou nationalisme, n'est pas plus satisfaisant pour la raison que Fantipatriotisme syndicaliste. Ici encore il faut un équilibre, une composition, une harmonie.
Et je n'ignore pas toute la grandeur, toute la beauté esthétique des attitudes intransigeantes. Je sais qu'il faut parfois être dur, démesuré, irrationnel, qu'il faut être un amant frénétique du