LA DÉGÉNÉRESCENCE DÉMOCRATIQUE
troupe dans les troubles civiques et les chefs de rarmée subissant tous les outrages sans protester). Il avait vu les écrivains favoris de la bourgeoisie dissoudre de gaîté de cœur, avec un sourire ironique ou amusé, toutes les croyances sur lesquelles repose le régime, et les bourgeois, comme les nobles du xvnr siècle, applaudir en se pâmant.
D'autre part Tincrtie des industriels acceptant sans broncher, après un semblant de protestation, les lois de «réformes sociales» qui limitaient leurs bénéfices ou désorganisaient leurs industries, lui avait fait toucher du doigt toute l'étendue de la « lâcheté bourgeoise ». Où sont les chefs d'industrie du début de l'ère capitaliste, ces véritables capitaines de la production qui traitaient durement leurs ouvriers, mais qui ont fondé la prodigieuse puissance du capitalisme moderne ? M. Sorel ne les voit plus qu'en Amérique ; là seulement il retrouve les descendants des anciens « conquistadores ». Partout ailleurs il constate l'invasion amollissante de la philanthropie, de la « paix sociale », de la niaiserie sentimentale ; la bourgeoisie d'aujourd'hui lui paraît « devenue presque aussi bête que la noblesse du xvin** siècle ». Cette dégénérescence se résume d'un mot par le triom-
plie de la démocratie, régime politique fondé sur la confusion des classes et la domination des non-producteurs, qui détourne les classes productrices de leur activité économique et canalise leur attention vers de vagues et abstraites préoccupations morales et politiques, où le prestige des grands mots déguise la soif de domination et l'appétit de jouissance des intellectuels de profession et des politiciens maîtres du pouvoir.
Or cette attitude de perpétuelle abdication n'est, selon M. Sorel, pas meilleure pour la classe ouvrière qu'elle prétend épargner que pour la classe bourgeoise qu'elle prétend conserver. La vieille bourgeoisie d'autrefois perd toute consistance et toute fierté, et les prolétaires n^'acquièrent pas euxmêmes cette consistance et cette fierté qui leur seraient nécessaires pour s'affranchir. Au lieu d'un terrain sec et dur que des combattants pourraient sans crainte fouler de leurs pieds dans leurs assauts, il n'y a qu'un marécage infect où les uns et les autres s'enlisent. Et la production surtout est compromise, le progrès industriel, qui n'est possible que par la consolidation et le développement de l'outillage capitaliste, héritage que l'ordre socialiste devra recueillir intact etperfec-