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LA DÉGÉNÉRESCENCE DÉMOCRATIQUE

Il en serait ainsi de nos jours, selon M. Sorel, si la démocratie triomphait longtemps, car la démocratie repose sur le même principe de féodalité intellectuelle que l'Eglise ; or Tà~ir~féudalité intellectuelle, admirée par Renan^ est destructive de toute idée de droit, parce qu'elle nie la valeur, qu'elle réduit le producteur au rôle de vassal, et qu'elle soumet la société civile à uue direction qui lui est totalement étrangère ». Par conséquent, c'est s'abuser grossièrement que de se représenter « le socialisme civilisé de nos docteurs officiels comme une sauvegarde pour la civilisation : je crois qu'il produirait le même effet que produisit l'instruction classique donnée par

l'Eglise aux rois barbares ; le prolétariat serait corrompu et abruti comme le furent les Mérovingiens et la décadence économique ne serait que plus certaine sous l'action de ces civilisateurs ». Il s'agit donc de ne pas se laisser prendre à ce mirage. A la domination de l'Etat démocratique, qui est au fond, selon M. Sorel, de même essence que celle de l'Etat théologique et monarchique, il faut opposer nettement la révolte du prolétariat et sa revendication d'une organisation autonome, d'une civilisation propre. La révolution sociale ne

peut être efficace que si elle n'imite en rien les révolutions bourgeoises, si elle ne laisse vivre aucune des institutions, aucune des traditions de rÉtat bourgeois. La classe ouvrière doit avoir une morale à soi, la « morale des producteurs » ; une éducation à soi, tout entière basée sur la technique ; un art à soi, qui sera surtout une « anticipation de la production » et un embellissement de cette même production.

Ce n'est pas à dire que l'ère socialiste ne conservera rien de l'ère capitaliste ; elle en gardera au contraire tout le mécanisme de production et de répartition, tous les usages techniques, tout le | processus productif perfectionné par le progrès même du capitalisme. L'erreur des utopistes fut de rêver une organisation nouvelle de l'atelier que le capitalisme crée mécaniquement. Mais en dehors de cette armature extérieure la scission devra être absolue ; dès maintenant les travailleurs doivent jeter les fondements de ces institutions qui leur seront propres, et d'où ils feront jaillir leur pédagogie, leur art, leur morale. C'est le rôle des syndicats ; mais ils ne peuvent le remplir qu'en repoussant toutes les avances du ministère du Travail ou des sociologues du Mu-

sée social. Ils doivent, comme les moines, se séparer du monde, même par la brutalité ; à ce prix le monde sera sauvé de la barbarie.

Ainsi^ conclut M. Sorel, « la \dolence prolétarienne... apparaît comme une chose très belle et très héroïque ; elle est au service des intérêts primordiaux de la civilisation... Saluons les révolutionnaires comme les Grecs saluèrent les héros Spartiates qui défendirent les Thermopyles et contribuèrent à maintenir la lumière dans le monde antique ».

Tendances morales et philosophiques.

Nietzschéisme et Syndicalisme

Je ne sais si j'ai réussi à faire sentir ce qu^il y a tout ensemble d'inquiétant et d'attachant dans cette riche doctrine si prodigieusement paradoxale. Je n'en accepterai pas toutes les conclusions ; il faut même dire, si Ton ramène la doctrine à ses principes essentiels, que je n^accepterai

pas la doctrine. Mais combien elle est saine, et nécessaire, et suggestive, c'est ce qu'il faut proclamer bien haut tout d'abord.

Que l'idée démocratique et rationaliste traverse une crise, dans la conscience de nombre de jeunes hommes qui Font le plus sincèrement aimée, il est puéril de le nier. Et sans doute cette crise n'est pas nouvelle. Ce n'est pas d'aujourd^huique Proudhonlançaitses anathèmes contre le suffrage universel, contre les principes rationalistes introduits dans la morale sexuelle et l'organisation de la famille, anathèmes qu'il résumait dans cette constatation qui ouvre le livre de lo. Justice et qui était une plainte autant qu'un cri de guerre : « la France a perdu ses mœurs ! ». Ce n'est pas à dire non plus, peut-être, que cette crise soit aujourd'hui plus particulièrement grave qu'autrefois, car nous ne vivons que dans notre génération et nous savons mal mesurer ou faire revivre en nous l'intensité de sentiment des générations écoulées: en l'absence de commune mesure, chacun est porté à faire de sa propre intuition un absolu. Mais à chaque génération sa tâche, et la nôtre est de voir clair jusque dans la mise en œuvre de principes qui nous sont chers, dussions-

nous laisser dans cette investigation quelquesunes de nos illusions.

Or, il faut avouer que le fonctionnement du régime parlementaire, tel que nous l'avons sous les yeux, est fait pour décourager ses plus solides partisans ; si le régime lui-même peut se défendre, — car il ne faut pas confondre le mécanisme avec des fautes individuelles — il appelle des modifications qui ne touchent pas seulement à des points de détail, mais à son économie intime. 11 faut avouer que la croyance rationaliste en la toute puissance de la science, qui fut la foi quasi religieuse des grands penseurs du xix° siècle, ne résiste pas à une analyse plus serrée de la nature de la connaissance; la science claire et logiquement ordonnée, merveilleux enchaînement de concepts et merveilleux pouvoir d'action sur la nature, ne réussit pas à épuiser la curiosité humaine, à expliquer à fond ni la métaphysique, ni la religion, ni Tart, ni les parties les plus profondes de l'économie, de la morale ou du droit. Enfin les prédications morales les plus émouvantes apparaissent si insignifiantes, et si monstrueusement' ironiques quand elles partent de certaines bouches, qu'on est tenté de prendre en haine ces si-

nistres cliquetis de mots. Si ce pays veut mourir, qu'on lui épargne au moins les bouffonnes parodies de moralité, la prostitution de paroles qui sont encore pour quelques solitaires un foyer de vie intérieure, et qui bientôt ne seront plus que des cosses vides.

A cette constatation de maux qui ne sont que trop réels^ nous n'avons vu opposer,jusqu'à présent, que desremèdes insuffisants. Le christianisme généreux et vague des catholiques démocrates ne paraît pas résister à une critique pressante et le rationalisme nationaliste^ de même essence au fond que le rationalisme démocratique, nous a semblé s'abuser sur la puissance de la science. Faut-il constater un néant?

Mais voici qu'apparaît une nouvelle philosophie, qui peut nous redonner de l'espoir. Philosophie d'exigences immenses, qui prend une singulière grandeur devant les doctrines paresseuses par lesquelles on endort trop souvent notre démocratie. Elle n'est pas cet évolutionisme électoral qui jette des coussins sous les pas des prolétaires, et jonche de bulletins de vote leur ascension fleurie vers la décomposition bourgeoise. Elle n'est pas cette croyance fataliste au progrès

qui remplace l'effort personnel par Fadoration fétichiste de l'État. Elle a pour base le pessimisme, doctrine morale sans laquelle « rien de très haut ne s^est fait dans le monde ». Et par pessimisme il faut entendre, non un optimisme retourné, ou désabusé, non le fatalisme mystique de l'impossibilité, mais le sentiment profond des immenses nécessités psychologiques et morales qui entravent la marche d'une société vers sa délivrance.

^ Cette philosophie ne nie pas le progrès. Il peut y avoir progrès par l'accession à la pleine réalité d'une nouvelle catégorie historique, d^une nouvelle classe enfin en possession d'une idéologie, d'un art et d'une morale propres. Mais ce progrès n'est pas fatal. Il peut arriver que cette classe n'acquière pas la compétence technique et les vertus morales qui lui sont absolument nécessaires pour qu'elle joue son rôle historique. On peut fort bien concevoir aussi que cette classe, au lieu de prendre conscience de ses propres conditions d'existence et de pensée, se laisse indéfiniment berner par une autre classe intéressée à vivre d'elle, en la flattant. C'est ce qui pourrait avoir lieu en Angleterre, par exemple, où la caste

aristocratique a primitivement donné le ton à la bourgeoisie marchande, et où celle-ci le donne à son tour aux boursiers fils du peuple que les villes envoient dans les Universités, de telle sorte, comme le dit M. Ghevrillon \ que « c'est d'en haut que vient le type de civilisation...» On s'explique ainsi Tesprit des trade-unions, comme celui des syndicats allemands. C'est ce qui pourrait également se passer en France, si le réformisme démocratique l'emportait.

A vrai dire, cela ne semble pas à craindre. La France est un pays moins traditionaliste, ou de tradition plus révolutionnaire, plus logicien et plus nerveux que les pays anglo-saxons; la civilisation prolétarienne ne se laissera donc probablement pas absorber par la dégénérescence bourgeoise ; mais ce n'est pas fatal. Il faut tenir compte en outre de la nécessité économique. L'ensemble des conditions sociales d'une société à un moment donné forme un système si complexe, si enchevêtré, régi par un déterminisme si impérieux, qu'il ne saurait être mis en échec par l'intervention de quelques bonnes volontés ou par

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