V. son ouvrage Dorjme et critique. Paris, BlouJ, 190S
qui fait toute la force de l'Eglise et des organisations religieuses. Les modernistes lui paraissent être des politiques préoccupés d'adapter l'Eglise au siècle, c'est-à-dire de faire disparaître le surnaturel devant les conditions historiques. Ils seraient à la fois des destructeurs qui brisent la tradition religieuse, et des utilitaires uniquement préoccupés de leur salut personnel, qu'ils veulent faire « par ruse ». Mais surtout, on le comprend après tout ce qui vient d être dit, si les modernistes catholiques inspirent tant de répulsion à M. Sorel, c'est qu'ils lui paraissent présenter les mêmes défauts d'esprit et de cœur que les modernistes socialistes. Les uns et les autres ont les mêmes tendances panthéistes qui les poussent à oublier sans cesse le dogme fondamental de leur croyance: le surnaturel catholique ou la lutte de classes; la même tendance d'esprit qui les pousse à se laisser envahir par l'imagination ou la sensibilité^ au lieu d'accepter le rationalisme scolastique ou marxiste. (On reconnaît ici Taffinité du syndicalisme avec le nationalisme.) Bref « le modernisme religieux est le plus souvent un bavardage combiné avec du pédantisme, comme est d'ailleurs le modernisme socialiste »*
Aussi M. Sorel s'élève-t-il très vivement contre la prétention qu'ont les modernistes de s'inspirer du bergsonisme ; ils n'en ont pris, suivant lui, que les parties les plus faibles. Philosophiquement^ cependant, indépendamment des destinées de rÉglise qui nous transportent dans un autre ordre de questions, il paraît bien que M. Le Roy ou M. Blondel posent le problème de la connaissance de la même façon que M. Sorel, quoique celui-ci soit davantage préoccupé de maintenir le rigoureux déterminisme de la science. M. Blondel, par exemple, dit de la foi : « Ce n'est point de. la pensée qu'elle passe au cœur, c'est de la pratique qu'elle tire une lumière divine pour l'esprit ^ » N^est-ce pas l'esprit même de la philosophie syndicaliste et bergsonienne?Mais il faut voir de plus près si cette philosophie est satisfaisante pour l'esprit.
Elle en revient, en somme, on s'en souvient, à instituer un dualisme rigoureux dans la connaissance. Par delà la connaissance scientifique, œuvre de l'intelligence ordonnant Texpérience
l. V Action, p. 402.
pour les besoins de l'action, il y aurait la connaissance métaphysique, l'intuition entièrement dépouillée de signification intellectuelle, qui serait même le travail intellectuel inverti, tordu par un très grand effort. M. Le Roy n'hésite pas à reconnaître que les dogmes lui paraissent intellectuellement impensables, et M. Sorel veut écarter des mythes « tout contrôle de la philosophie intellectualiste, qui (lui) semble être d'une parfaite incompétence en histoire ». Les mythes se distingueraient des utopies en ce qu' « ils ne sont pas des descriptions de choses, mais des expressions de volonté ». « Ils permettent de comprendre l'activité, les sentiments et les idées » spontanés des masses populaires ; « l'utopie est, au contraire, le produit d'un travail intellectuel » réfléchi. 11 y aurait divorce entre l'intellectualisme et l'activité créatrice.
Est-il possible d'éviter ce contrôle de l'intelligence que Lon voudrait à toute force écarter ? Peut-on assigner à chaque faculté son domaine, enfermer, comme le voudraient aussi les nationalistes, l'intelligence dans son activité exclusive, sans altération de sentiment ni d'intuition ? Pour ma part, réserve faite des sciences purement abs-
traites, je ne peux arriver à le concevoir. Je vois là une précaution logique, légitime et nécessaire pour assurer la clarté des idées, mais dont il ne faut pas être dupe. 11 est entendu qu'il y a dans l'àrne trois « facultés », l'intelligence, la volonté et la sensibilité ; mais on n'en est plus à démontrer que «réaliser » exclusivement, comme autant d'entités distinctes, chacune de ces facultés, c'est tomber dans une scolastique démodée. En fait, comme l'a bien vu M. Fouillée — et surtout si l'on veut se placer à ce point de vue d'abord biologique que nous avons vu succéder au théologisme d'antan, — en fait il est impossible de séparer dans tous les ordres de connaissance, dès qu'on touche aux choses de la vie et de l'esprit, les facultés que l'analyse appelle la sensibilité, l'intelligence, la volonté. C'est également l'objection que M. Boutroux, esprit profondément religieux, oppose à la philosophie de l'action. « En réalité, dit-il, tout sentiment, toute action religieuse enveloppe des idées, des concepts, des connaissances théoriques... L'intelligence, dans cette action totale, n'est pas moins en jeu que les autres facultés, et son rôle, nécessairement, consistera à contrôler, au moyen de
ses concepts, raction des autres facultés ^ » 11 faut donc se résigner au contrôle de Tintelligence ; ou mieux, il ne faut pas s'y résigner, il faut faire de ce contrôle une discipline habituelle. Les dogmes, quoi qu'en pense M. Le Roy, ne peuvent subsister que si les croyants parviennent de quelque façon à les penser, et à les penser suivant le rationalisme scolastique des théologiens, qui assure seul la tradition religieuse et empêche rÉglise de se décomposer. Pie X le sent très fortement, et nous avons vu que M. Sorel, ainsi que les nationalistes de Y Action française, approuve son attitude.
Mais ce qui est vrai du dogme ne Test-il pas non plus du mythe ? Est-il possible de ne pas penser un mythe, comme on ne peut s'empêcher de penser un dogme ? M. Sorel a prévu jusqu'à un certain point l'objection. Il reconnaît qu'historiquement les mythes ont été toujours plus ou moins mélangés d'utopies, c'est-à-dire de constructions intellectuelles ; mais « les mytlies révolutionnaires actuels sont presque purs ». Le mythe de la grève générale, notamment, n'est pas du tout, selon