‹ La philosophie syndicalisteChapitre 7 sur 14 · Science et Reliçjion, pp. 295 et · texte numérisé non relu

Science et Reliçjion, pp. 295 et

l'auteur des Réflexions sur la Violence, une description de la cité future, une utopie socialiste ; il est purement et simplement une image motrice, la préparation à un combat.

Est-ce bien exact ? 11 faudrait, pour répondre avec certitude, entrer d'une intuition absolument juste dans le fond de Fâme ouvrière. Gela est difficile, car les philosophes syndicalistes refusent toute compétence en cette matière à quiconque est universitaire, intellectuel et « bourgeois ». Mais eux-mêmes, ces ennemis de toute utopie, sont-ils sûrs d'en être bien purgés, sont-ils absolument fidèles à leur doctrine ?

Remarquons-le, lorsqu'ils nous parlent de Tabolition de FEtat bourgeois et de l'ordre capitaliste, ils ne nous laissent pas dans l'esprit un pur néant, une non-idée. Ils nous parlent d'une nouvelle civilisation, la civilisation prolétarienne, d'une nouvelle morale, la morale des producteurs ; ils nous font entrevoir avec Proudhon un nouvel ordre. Tordre anarchiste, qu'ils appellent encore, en utilisant un mot de M. Bergson, Vordre vital, et qui serait constitué par le fonctionnement purement économique d'associations de producteurs librement coordonnées, « sans mot

d'ordre central, sans état-major, chaque atelier gardant toute sa liberté d'allure et sa pleine autonomie ». N'est-ce pas là une construction ^irrî^ellectuelle, oh! bien imparfaite sans doute, et sans grande précision, mais enfin intellectuelle, et qui tombe sous la critique de la raison ? Cette conception est peut-être iitopiqiœ, mais n'a sûrement rien de mythique au sens que les philosophes syndicalistes ont donné à ce mot.

En effet, elle ne Tétait certainement pas pour Proudhon. Ce fervent rationaliste, ce puissant dialecticien si attaché à l'idée d'une science sociale dont il croyait avoir découvert les lois, eût haussé les épaules si on lui avait dit que sa conception sociale ne relevait pas de la critique de la raison. Elle ne paraît pas l'être non plus pour M. Lagar délie, pas plus, suivant le même auteur, que la conception de la grève générale. Résumant, dans une étude sur « les caractères généraux du syndicalisme », la tactique de la lutte ouvrière, il voit d'abord des « explosions soudaines et chaotiques », puis des actes de classe succédant aux « actes isolés de corporation ». « L'acte dernier de celte lutte apparaît comme une formidable grève générale, déclarée par les producteurs arri-

vés à un tel degré d'organisation et de capacité, qu^ils peuvent assurer le fonctionnement de Tatelier ». Gela paraît bien être une conception intellectualiste, rationaliste, linéaire. On ne voit pas ce qu'elle a de « mythique ».

Et si les philosophes syndicalistes l'ont empruntée aux dirigeants de la Confédération du Travail — on la retrouve en effet à chaque instant dans leurs écrits — peut-on dire que la classe ouvrière ne soit guidée que par des images de guerre ? Peut-on dire que le mythe révolutionnaire soit absolument pur ? S^il l'était, s'il n^était pas autfe chose que le pur instinct de résistance ou de destruction, il serait bien inquiétant. Et il est en effet bien inquiétant — les plus fidèles amis du mouvement ouvrier sont obligés de le constater avec angoisse, — mais c^est précisément parce qu'il se double d'une « utopie » oii éclate la plus lamentable débilité intellectuelle, parce que l'image de guerre n'aboutit qu'à une pensée informe. Le mythe, brutal, ouvre sur une utopie indigente, qui le soutient. Pas plus que le dogme, le mythe, tout mythe, ne peut récuser le contrôle de rintelligence.

Il en est de même, enfin, pour le dire en pas-

sant, du concept dont se réclament à la fois le dogme et le mythe : l'intuition bergsonieune. Je ne puis pas songer à le montrer longuement ici. Disons seulement que quand M. Bergson veut dépasser la science, dont il a fait une critique si salutaire, et nous faire accepter Tidée d'un nouveau mode de connaissance qui serait l'intuition métaphysique, nous ne voyons rien dans sa description qui ne rappelle les procédés ordinaires de l'imagination créatrice, qu'elle soit inspiration poétique, création esthétique ou hypothèse philosophique ; ou bien nous sommes en présence de procédés — comme la « torsion » de la conscience sur elle-même — absolument impossibles à concevoir ou même à imaginer, à moins qu'il ne s'agisse simplement de la tension douloureuse qui accompagne tout travail de création. Si l'intuition, comme le répète M. Bergson, est « une forme de l'invention », on ne voit pas ce qu'elle offre de mystique. Nous verrons d'ailleurs plus loin comment l'art dépasse la science.

Dès lors, si derrière tout mythe social se cache une utopie intellectuelle plus ou moins vague, on peut se demander quel doit être le véritable moteur de l'activité des combattants : le mythe ou

l'utopie, le geste de combat ou la conquête qui en sera le prix ? M. Sorel reproche à la « philosophie intellectualiste » de ne pouvoir expliquer des dévouements ou des sacrifices comme ceux du légionnaire gi'ec ou romain, du martyr chrétien, du soldat de Napoléon, du militant révolutionnaire, et en général de tous les héros obscurs qui se sacrifient pour la « foi à la gloire » ou à des espérances supra-terrestres. La psychologie du sacrifice est en effet bien obscure, mais est-ce bien l'éclairer que la rendre plus incompréhensible encore en supprimant toute idée de fin ? Le prolétariat, dit M. Sorel, « ne poursuivant point une conquête, n^a point à faire de plans pour utiliser ses victoires » ; il n'a qu'à maintenir intact l'héroïsme de son attitude militante. Mais un « intellectualiste » pourra toujours répondre que si le prolétariat ne fait pas de plans pour utiliser ses victoires, on ne voit pas pourquoi il se bat, et qu'en réalité — on vient de le voir — il en fait. Il dit avec le grand idéaliste qui Ta passionnément servi :destrua7n et œdificabo.M.. Lagardelle ramène de même la lutte de classes « à un double mouvement de négation et de construction » ; « la construction porte sur les idées et les insti-

tutions nouvelles ». Ne sont-ce pas là des « plans »?

Et il en est de même de tous les héros que cite M. Sorel. Le légionnaire, le soldat, le martyr mouraient pour un ensemble d'idées plus ou moins vaguement constructives, pour toute une vision d'une cité terrestre ou céleste qui pouvait bien être chimérique, mais qu^ils n'en croyaient pas moins fermement être ou pouvoir devenir une réalité, et cela seul importait. En ce sens le militant révolutionnaire peut bien souffrir et mourir, lui aussi, pour une cité future que d'autres estimeront parfaitement utopique, mais s'il ne se représente pas dans une certaine mesure cette cité future et s'il ne croit pas à la possibilité de sa réalisation, il ne donnera probablement pas un pouce de sa peau.

Cela revient à dire qu'il est impossible d'éliminer non seulement Fintelligence, mais la finalité de l'activité humaine. Qu'elle ne soit pas dans la nature, nul, sauf un croyant, ne fait plus difficulté de l'avouer ; mais qu'elle ne puisse guider ^^ plus ou moins confusément l'activité des hemmes, " c'est ce qu'il est difficile d'admettre. Même quand on reconnaît la grande part de vérité psycholo-

gique qu'il y a dans le mot de Bernstein : « le mouvement est tout, le but rien », il faut, pour être tout à fait véridique, reconnaître que le but n^'est pas rien, car alors le mouvement n'existerait pas. Il est curieux, en vérité, de voir des philosophes qui protestent énergiquement, avec Proudhon, contre les théories de l'art pour l'art ou de Tamour pour Tamour, se faire ici — eu apparence probablement plutôt qu'en réalité — les champions de la guerre pour la guerre, comme Nietzsche s'est fait le champion de la force pour la force. La guerre pour la guerre, cela n'a pas plus de sens que Tart pour l'art ou l'amour pour Famour ; ce sont des immoralités jumelles. On peut répondre à Nietzsche que la force qui se déploie sans but et sans frein n'est que de la sauvagerie, et de même si la violence prolétarienne n'avait pas pour but la naissance d'une civilisation supérieure, la morale des producteurs, elle ne serait, comme on le lui a reproché sans la comprendre, qu^un rêve d'apaches. Ce qui la sauve et la rend sublime, c'est le but qu'elle poursuit ; ôtez-lui cette ardente vision d'une cité meilleure qui provoque les sacrifices, et il devient impossible de comprendre comment la guerre peut engendrer

ces vertus que M. Sorel lui attribue, cette absence de cruauté, cette purification de la conscience par le don absolu de sa vie ; il ne reste que les instincts de la brute, dont on n'ira pas jusqu'à prétendre qu'ils ont une valeur morale. Et s'il est permis d'être inquiet en présence des excès du mouvement ouvrier actuel, c^est précisément qu'on voit trop ces instincts déchaînés, et qu'on voit trop peu le but qui les ennoblirait.

Jusque dans le sacrifice donc il y a un élément intellectuel, qui prend l'importance primordiale d'une fin par rapport à un moyen, et qui est un agent de discipline, de purification. Sans doute, à la base du sacrifice et du dévouement, comme Nietzsche et Guyau l'ont bien vu, il y a d'abord le besoin de se dépenser et de se donner, l'exaltation généreuse de la vie dans un tempérament. Mais ce bouillonnement même, utilisant les circonstances de milieu que les déterminismes physique et économique analyseraient, suscite la représentation intellectuelle la plus propre à le mieux servir, et cette représentation, pour vague et démontable qu'elle soit, finit à son tour par envahir l'âme et par devenir dans une certaine mesure motrice, en réagissant sur la sensibilité

dont elle est issue ; tant il est vrai que profondément, dans la réalité de la conscience, les manifestations de la vie ne peuvent se scinder.

Si donc, malgré les âpres critiques des philosophes syndicalistes, Tutopie est le but et la violence un moyen, il reste à se demander si ce moyen est bien adapté au but poursuivi. C'est ici que le syndicalisme se présente sous un aspect particulièrement paradoxal. Pour faire naître et faire vivre cette jeune civilisation prolétarienne, qui doit prendre la place de la civilisation bourgeoise épuisée et ayant rempli sa destinée, il faut que le prolétariat ait acquis une éducation technique et morale suffisante ; et si les syndicalistes critiquent avec tant de virulence l'enseignement de l'Etat, c'est parce que cet enseignement ne leur paraît pas apte à former des producteurs. Mais au lieu de recommander aux producteurs, à la manière réformiste, de faire lentement et progressivement leur éducation économique dans leurs organismes propres, afin de se mettre peu à peu en état de faire fonctionner la société qu'ils rêvent, les syndicalistes leur demandent surtout... quoi ? d'apprendre à se battre, à bien se battre, à préparer la grève générale ! lOTH -

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Affirmer sérieusement ce violent paradoxe, c'est implicitement supposer que plus le prolétariat combattra vivement le capitalisme, plus il deviendra capable de diriger la production.

Telle est bien, en effet, la pensée de M. Sorel. « Je crois, dit-il, qu'on peut regarder comme démontrée l'idée que la grève générale correspond à des sentiments si fort apparentés à ceux qui sont nécessaires pour assurer la production dans un régime d'industrie très progressive que Yapprentissage révolutionnaire est aussi un apprentissage \ du producteur^ » M. Sorel a tenté cette démonstration dans les dernières pages des Réflexions sur la Violence. W a relevé, après Proudhon, entre le soldat des guerres de la Liberté, et le militant révolutionnaire, producteur dans un atelier très progressif, des analogies psychologiques frappantes, reposant toutes sur cette idée que la guerre enthousiaste exige, comme Tindustrie très progressive, des qualités fondamentales d'affirmation individualiste, de conscience professionnelle scrupuleuse, de désintéressement dans l'effort et rinvention.

Ces remarques sont ingénieuses ou profondes, avouerai-je cependant qu'elles peuvent paraître

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insuffisantes ? J'entends bien que M. Sorel n'a voulu parler ici que de préparation psychologique ; malgré tout, une inquiétude subsiste. On n'aperçoit pas avec netteté comment il serait suffisant de savoir proprement rosser un orateur de la démocratie ou arrêter le travail pour être capable de diriger un atelier. D'autant plus que c'est M. Sorel lui-même qui nous permet d'exprimer ces craintes. Il a commencé par dire : « Il n'y a évidemment aucune comparaison à établir entre une discipline qui impose aux travailleurs un arrêt général du travail et celle qui peut les amener à faire marcher des machines. » Alors?

Ce qu'il y a au fond de tout ce débat, ce qui explique ce romantisme spéculatif et cette apologie de la violence, c'est l'éternel antagonisme entre Tintelligence et l'instinct. M. Sorel se rend compte, avec de nombreux philosophes de la fin du dix-neuvième siècle, que le rationalisme dissout rinstinct, et c'est pourquoi il ruine autant qu'il peut le crédit du rationalisme. M. Sorel a surtout beaucoup étudié Renan ; or, on sait que Renan est un des penseurs qui ont le plus mis en lumière l'influence déprimante que le développe-

ment excessif de rintelligence peut avoir sur Télaii vital. De là ce dilettantisme, ce scepticisme mélancolique qui devenait si facilement gouailleur, et qui en arrivait à ne plus voir « grande différence entre les consultations des philosophes, le gazouillement des femmes des salons et Tineptie des chanteuses de beuglants ». M. Sorel fait volontiers de Renan le type de rintellectualiste ; la philosophie intellectualiste qu^il incrimine, c'est surtout la philosophie de Renan. Si elle lui paraît « d'une indompétence radicale pour l'explication des grands mouvements historiques », c'est parce qu'elle ne parvient pas à justifier rationnellement le but poursuivi dans ces périodes d'exaltation, qui se trouve faux après coup parce qu'il n'a pas été réalisé. Toute l'histoire apparaît ainsi comme une immense duperie, et le sage, suivant Renan, contemplerait avec une profonde commisération « le spectacle de peuples travaillant pour le vide, victimes de l'orgueil de quelques-uns ». Or, ajoute Renan, « avoir vu [cela] est un grand résultat pour la philosophie ; mais c'est une abdication de tout rôle actif. L'avenir est à tous ceux qui ne sont pas désabusés. »

D'une manière générale le développement

excessif de Fintelligence, de la critique empêche d'agir. Les intellectuels sont incapables de rien créer comme de rien détruire. « L'homme, dit à son tour en son propre nom M. Sorel, ne détruirait sans doute jamais rien, s'il était sous l'influence de la raison, et cependant il faut des négations absolueSydes abolitions et des renaissances. y> On sent ici percer l'influence des thèses de Vico, auxquelles M. Sorel attache une grande importance. Vico « nous a appris que Thumanité est soumise à une double condition ; elle a des suites régulières (qui partent de l'instinct, de Théroïsme et de la poésie pour aller vers Tintelligence, le droit civil et la science), et des recommencements ». Ces renouvellements ne peuvent sortir d'un travail de réflexion ou de critique intellectualiste; ils ne peuvent se produire que s'il y a, « au départ, quelque chose d'instinctif, de passionné, de mythologique ».

On comprend donc le rôle que M, Sorel assigne au prolétariat, et son apologie du mythe, de la violence et de la guerre. Alors que la bourgeoisie rationaliste et lettrée, « désossée » par sa culture, s abime dans l'incapacité absolue d'agir et de se prendre à aucune croyance forte, incapa-

ble qu'elle est de conserver sa foi religieuse, patriotique ou sociale, le prolétariat est la force neuve qui peut renouveler le monde, inculquer une nouvelle sève à riiumanité, produire, sous l'action des mythes qu'il crée et n'analyse pas, un des recommencements de Vico. Mais s'il veut ramener la lumière dans le monde moderne, il est indispensable qu'il ne s'adultère pas en se frottant à la bourgeoisie, qu'il ne s'inocule pas une culture qui le corromprait. Tout au contraire il faut qu'il développe en lui l'instinct guerrier, car la guerre est la mère et la nourrice de toutes les grandes vertus et des idées essentielles de notre civilisation classique. « Nul ne doute (sauf M. d'Estournelles de Constant) que la guerre n'ait fourni aux républiques antiques les idées qui forment l'ornement de notre culture moderne ^ » Par delà le rationalisme pacifiste, M. Sorel retrouve donc encore les thèses de Proudhon, et aussi celles de Nietzsche, et de Joseph de Maistre. Il y aurait beaucoup à dire sur cette thèse fameuse, qui n'est pas une des meilleures de Proudhon et qu'il ne faut d'ailleurs pas forcer, même

1. Article paru dans Le Mutin, 18 mai 1908, à propos de la publication en volume des Réflexions sur la Violence,

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chez Tauteur de la Guerre et la Paix. Mais ne nous laissons pas entraîner à une digression. Demandons-nous si ces deux forces antagonistes, le capital et le travail, dans la lutte à outrance desquelles on voit l'avancement de la civilisation, peuvent véritablement s'opposer d'une façon irréductible, et si la « lâcheté bourgeoise » n'a pas des causes plus profondes que ne le croit le syndicalisme.

Nous croyons aux vertus de la guerre. Mais, on vient de le voir, à une condition. A condition que celui qui combat ait conscience de son bon droit, qu'il lutte pour défendre un bien auquel il attache une haute valeur morale : son indépendance, l'indépendance de sa famille, de sa patrie^, de sa classe. Voilà pourquoi les luttes souverainement belles dans l'histoire, celles auxquelles on attribue le développement des vertus et des idées qui forment notre civilisation, sont des luttes pour le droit et la liberté. Otez cet idéal de droit, de dignité, de fierté pour lequel on combat, et vous découronnez la guerre, vous la dépouillez de son auréole de grandeur, vous n'en faites plus que la ruée d'un appétit, d'une force brute. Vous détruisez la civilisation.

Or, est-il possible que dans un combat les deux combattants puissent en même temps se réclamer du droit ? Gela paraît difficilement concevable aux yeux de la raison. Il y a toujours un agresseur et un opprimé, un qui a tort et un qui a raison, un qui devrait ne pas attaquer et un qui a le devoir de se défendre. Rationnellement donc, si chacun n^écoutait que sa conscience, la guerre devrait toujours pouvoir être évitée. Ellen^existe que parce que les intérêts, les passions, les ambitions sont plus forts que la raison, et font apercevoir le droit, la dignité, sous les formes les plus conformes à ces intérêts et à ces ambitions. Le droit du plus fort n'est jamais à court de sophismes, et le droit du plus faible court grand risque d'être foulé aux pieds s'il ne sait revêtir l'appareil de la force. Mais rationnellement, encore une fois, on comprend qu'un des combattants puisse reconnaître ses torts.

N'est-ce pas la raison de la « lâcheté bourgeoise » ? Le capital et le travail sont en lutte. Le prolétariat lutte pour son bien-être, son indépendance, sa dignité. Il a pour lui le droit, il est dans Tordre de la civilisation. Et s'il mène trop» souvent, maintenant, une lutte qui a l'apparence

de la barbarie pure, d'une folie de destruction iveugle et inintelligente^ on conçoit qu'à mesure ^u'il s'éclairera son instinct de lutte ne sera pas diminué. Au contraire cette volonté sera renforcée par la conscience plus claire que prendra le salarié d'un autre état social qui pourrait succéder, s'il le veut, à l'état actuel; le régime de l'association peut en effet remplacer le régime du salariat, si le salarié sait acquérir compétence et moralité. Le prolétariat ne craint donc pas la lutte. Tous ses raisonnements la justifient.

Mais le capital ? Ici la question est complexe. On conçoit que certains capitalistes tiennent le régime du salariat comme le régime définitif, à [a fois juste et nécessaire, de l'industrie. Dans ce :as, forts de leur droit, ils sont évidemment décidés à le défendre à outrance, et ils ne doivent envisager les résistances ouvrières que comme rébellion et anarchie. Ils doivent tout mettre en Deuvrepour briser ces résistances. La lutte alors Jera sans pitié, car chacun des combattants aura a conviction de défendre Tordre et le droit, qu'ils l'entendent pas de la même façon. C'est cette lutte ^ue M. Bourget, utilisant pour sa classe la doctrine des Réflexions sur la Fto/e?ic^, a prêchée aux

capitalistes dans la Barricade, Mais cette lutte 1 n^est possible que parce qu'il y a deux conceptions | de l'ordre et du droit qui se heurtent. Toute la question est de savoir si elles se heurteront éternellement.

Or, on en peut douter. On assiste au contraire à une tendance à Tunité. D'une part certains salariés se résignent à concevoir le salariat comme éternel, et ils n'essaient pas de lutter ou s'embrigadent dans des syndicats «jaunes ». D'autre part, — et cette tendance est plus remarquable — certains capitalistes ne sont plus absolument persuadés de l'existence de leur droit. Ils résistent sans doute parce qu'il est humain de défendre ses in-, térêts, sa fortune, sa famille, sa situation; ils ré-^ sistent aussi, dans certains cas, parce que les exigences ouvrières sont si excessives, si prématurées, témoignent d'un esprit si peu habitué auxi affaires que leur donner entièrement satisfactioi serait la ruine d'une industrie, et dans ces cas o] ne peut que les approuver, même dans l'intérêt du^ mouvement ouvrier. Mais en général ils ne font plus une opposition de principe. Tout au fond d'eux-mêmes ils sont troublés, parce qu'ils en sont arrivés à comprendre par la raison la possibilité

d'un ordre nouveau, ou tout au moins à comprendre ce qu'a d'inacceptable, pour certains hommes, l'ordre actuel. Et s'ils ne sont pas disposés à livrer en bloc leur industrie, ce qui serait presque toujours une erreur et une faute, ils se montrent au moins préparés à faciliter les étapes de ce nouvel ordre qu'ils conçoivent.

On peut croire que c'est parce que ce type se généralise qu^on commence à parler de la « lâcheté bourgeoise ». Gomment peut-on rester le farouche capitaine d'industrie, le conquistador au eœur d'airain du début de l'ère capitaliste si Ton Q^est plus intérieurement tout à fait persuadé de son droit ? Et il est facile de déclamer contre l'avilissement des caractères, mais on peut autreoaent apprécier cette transformation morale. Il [l'y a rien de vil dans ce doute, rien d'immoral dans ce scrupule. Ce nouvel état d'esprit témoigne au contraire d'une belle maîtrise de l'esprit sur la matière, de Tamour du droit sur Tinter et. C'est une victoire de la raison.

Ainsi donc les capitalistes, qui sont des gens ie loisir et de culture, ne se bercent plus de mythes, et leur attitude sociale peut s'expliquer par

des considérations rationalistes. En est-il de même du prolétariat? Peut-on espérer que le prolétariat restera longtemps cette force instinctive qui agirait sans analyser, qui ferait la révolution sans décomposer le mouvement, sans se laisser corrompre par révolution ? Les syndicalistes disent qu'à l'heure actuelle les prolétaires révolutionnaires sont cette force instinctive, car ils créent spontanément des mythes ; mais nous venons de voir qu'ils créent des utopies autant que des mythes, et il faut ajouter qu'ils seront amenés tôt ou tard à faire la critique rationaliste du mythe lui-même, de la grève générale.

Qu'on ne dise pas que ce serait illégitime — la vie se moque de nos défenses abstraites, — ni que c'est impossible. Il faut tenir compte des conditions particulières où se trouve le prolétariat occidental, et spécialement le prolétariat français, au commencement du vingtième siècle ; ces conditions sont bien différentes de celles où se trouvaient les premiers chrétiens, ou les autres créateurs historiques de mythes sociaux. Ce prolétariat baigne dans une atmosphère démocratique, qui s'insinue en lui subtilement et transforme sa mentalité. Une de ses premières manifestations

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est la vulgarisation rationaliste qui s^opère par recelé, la conférence ou la presse. Ce facteur intellectuel n'est pas négligeable, encore qu'il n*en faille pas exagérer l'importance. Il faut tenir compte de la révolution totale qui peut être produite dans Tesprit par la culture, ou seulement par la vulgarisation scientifique, du nouvel état d'esprit qu'une certaine atmosphère intellectuelle persistante peut amener dans un cerveau.

Le croyant moderniste, par exemple, a bien commencé par déclarer que la religion n'était pas affaire d'examen critique, et cependant c^'est un état d'esprit critique qui le pousse à ces subtilités d'exégèse, et qui le détache parfois complètement de la religion. M.Sorel lui-même a noté, en critiquant le livre de M. Paul Bureau sur la crue morale des temps ?zot/t'eaz<.r, l'influence dissolvante que la « littérature de vulgarisation scientifique » exerce sur le sentiment religieux, résultat qui pourrait bien se produire en Angleterre comme chez nous. Cette critique ne vaut-elle pas contre la conception mythique de la grève générale, qui est bien, à la prendre au sens syndicaliste, une conception religieuse ? Ne peut-on craindre que la vulgarisation rationaliste n'amène le prolétariat à se détacher

du mythe, comme elle a amené les bourgeois et même, en partie, les prolétaires à se détacher de la religion ?

« Crainte chimérique, répondra-t-on. L'idée religieuse n'intéresse plus les bourgeois ni même les prolétaires parce qu'elle est devenue étrangère à leur vie ; elle est par eux reléguée dans la partie la plus superficielle de leur être, dans la croûte d'habitudes automatiques. La grève générale au contraire est une image qui émeut le plus profond de l'âme prolétarienne, parce qu'elle est engendrée directement par sa vie ; elle défie donc toute analyse. » — Il se peut.

Mais il se peut aussi qu'il n'en soit rien, par suite des conditions nouvelles que fait aux prolétaires le fonctionnement des lois démocratiques, qui modifient leur régime même de vie. La vulgarisation ou la culture resteraient en effet nécessairement superficielles, et n'auraient que peu de M chance de transformer la mentalité prolétarienne, si elles devaient éternellement s'exercer sur des foules incultes, accablées de besognes excessives et misérablement payées. De telles foules sont fatalement la proie de toutes les croyances impulsives ou irréfléchies, très motrices assurément,

très capables, dans un flux d'enthousiasme, de détruire ce qui existe et de proclamer un nouveau régime, mais incapables de rien créer vraiment et de rien faire vivre. On conçoit que des foules ouvrières s^enthousiasment pour le mytlie de la Grève générale, comme toutes les foules se sont; toujours enthousiasmées, sous l'influence de tous les meneurs, pour toutes les passions et tous les i mythes, que ces passions soient viles ou généreu-l ses, que ces mythes soient ou non mélangés d'uto-^ pies.

Mais ne faut-il pas prévoir un progrès de plus en plus grand de la réflexion individuelle sur les sentiments collectifs? L'effort immédiat de la classe ouvrière n'a-t-il pas pour objet de soustraire le prolétaire, par l'obtention de lois comme le repos hebdomadaire ou les huit heures, à l'influence écrasante de la discipline de l'atelier, c'est-à-dire de l'étreinte grégaire ? Ne faut-il pas, en un mot, compter avec la conquête progressive du loisir? Et c'est le loisir seul, le loisir dans la solitude, qui permettra la solidité et Tapprofondissement de Tesprit, qui transformera en vraie culture la vulgarisation superficielle. Le producteur sérieux qui voudra approfondir, dans la soli-

tude du loisir peu à peu conquis, sa culture technique, méditer sur toutes les questions que lui pose sa vie, élaborer sa philosophie du travail, rencontrera nécessairement, non plus comme une image mais comme une idée^ ce mythe de la Grève générale. Il l'examinera non plus en combattant, mais en philosophe. La rumeur de l'émotion collective ne viendra plus battre ses tempes, la puissante animation instinctive des mouvements tumultueux ne viendra plus les échauffer ; il ne restera en lui que sa raison exigeante, lucide et froide, qui portera la lumière de son investigation méthodique dans tous les recoins de sa pensée. Le mythe alors, quelques barrières que l'on dressera, quelques défenses que l'on imposera, se résoudra en éléments analytiques, comme une utopie. Et je ne dis pas que le travailleur le rejettera, je dis seulement qu'il l'examinera, qu'il le rationalisera.

Voilà le vrai danger pour l'avenir du syndicalisme révolutionnaire : résistera-t-il à l'atmosphère démocratique, c'est-à-dire, non seulement à la vulgarisation scientifique, assurée par l'école et par la presse, mais au facteur social qui permettra à cette vulgarisation d'être efficace, le

loisir croissant que les lois démocratiques assurent au producteur ? Ce loisir peut avoir pour effet de l'isoler, de le cultiver individuellement, de le rationaliser, c'est-à-dire de lui faire comprendre les ressemblances des choses autant et plus que les différences, et par suite peut-être de le pacifier ou d'énerver son action au point de la faire avorter.

Les philosophes syndicalistes sentent très vivement ce danger ; ils recommandent aux producteurs de fuir la démocratie, son loisir tentateur et sa culture factice, de repousser hautement quelques-unes des lois qu'elle considère comme des bienfaits, comme les projets de loi sur l'arbitrage Dbligatoire, la conciliation ou la grève : la classe Duvrière dans son ensemble, disent-ils, paierait :rop cher, par un émiettement qui la résoudrait m atomes impuissants et non solidaires, les insignifiants profits dont quelques-uns seulement de ses membres profiteraient. Ils opposent au réformisme des syndicats allemands et anglais et de quelques syndicats français, nombreux, riches, iisciplinés, parlementarisés, mais somnolents et le visées étroitement corporatives, le large idéalisme révolutionnaire de la Confédération du Tra-

vail française, plus pauvre et comptant surtout sur les minorités, mais agissante, audacieuse, ne dissimulant rien de son but total et prenant en mains l'intérêt de la classe ouvrière tout entière. Et Tantithèse est bien en effet de celles qui préoccupent le plus vivement les observateurs impartiaux du mouvement ouvrier. D'une part les syndicats réformistes, d'esprit pondéré et de mentalité rationaliste, concevant le socialisme comme \ le prolongement progressif de la démocratie, et s'intéressant surtout aux réformes immédiates, ont en fait une tendance à perdre de vue l'idéal de leur classe, et à s'enliser dans un opportunisme égoïste qui justifie toutes les critiques des syndicalistes révolutionnaires. Et d'autre part ceux-ci, ardents, généreux, de sensibilité fraîche et mystique, prêts à tous les dévouements et à tous les sacrifices — quand ils ne sont pas des cyniques ou des brutes *, — auraient peut-être

1. On se rendra compte que je fais cette réserve sans espril de dénigrement ou de haine. Dans les réunions ouvrières réi volutionnaires auxquelles j'ai pu assister, je me suis trouvfl' en présence d'admirables types d'énergie créatrice, d'intelligence ou de dévouement. J'ai vu aussi certains propagandistes de l'action directe qui paraissaient de simples bandits.

en eux-mêmes la force morale nécessaire pour rénover la société, mais ils ne paraissent pas avoir la capacité technique nécessaire pour faire vivre de sa vie quotidienne et banale la cité qu'ils entrevoient confusément.

La parlementarisation de la grève est un autre de ces problèmes qui éclairent les questions d'une lumière troublante. D'une part il est évident que si les ouvriers respectent le formalisme légal et juridique, le patron sera prévenu et prendra des précautions pour les écraser. Il faut que la grève soit soudaine pour réussir. — Mais d'autre part on ne peut pas dire qu'un combat livré par surprise, par une petite minorité de meneurs énergiques, soit réellement un combat d'hommes libres. Le parlementarisme tuerait maintenant à peu près toutes les grèves. — Et tant que les grèves ne pourront pas supporter la parlementarisation, elles ne seront pas le reflet d'une cité socialiste viable.

Éternel antagonisme de la raison et de l'action : les sages, cultivés par le loisir, ne jettent sur Faction tendue vers les rêves de longue haleine qu'un œil languissant, et les illuminés qui voient le rêve semblent manquer du bon sens néces-

saire pour que ce rêve ne devienne pas un cauchemar.

Mais quoi ! signaler les difficultés et les pièges possibles n'est pas une solution, on n'a pas franchi une rivière quand on a dit qu'elle est peutêtre très profonde : il faut trouver un gué ou faire un pont. Le loisir guette la classe ouvrière, et le loisir c'est la réflexion solitaire, c'est Tindividualisme, c'est le rationalisme, c'est l'atomisme. Il faudra que le prolétariat accepte ces conditions nouvelles, et qu'il en triomphe. Il faudra qu'il retrouve la vie collective par delà l'individualisme, Faction enthousiaste par delà la pensée, la création par delà la critique. C'est le problème que l'on rencontre à chaque pas et sur lequel nous reviendrons encore.

Intellectualisme et mysticisme (suite) La pensée et Taction

Est-il donc vrai, comme on le prétend, que rintellectualisme doive nécessairement amener à penser que les choses humaines sont sans sérieux

et sans profondeur ? 11 est impossible de répondre à cette question d*une manière générale ou absolue, car tout est affaire au fond de sensibilité individuelle, et l'intelligence ne dépend pas du caractère. J'ai essayé de montrer que Ton ne peut agir que si l'on se fixe un but, si Ton édifie une construction servant d'idéal à Faction. Sans doute, dans toute hypothèse de ce genre, on n'est jamais assuré de la certitude, il y a toujours un risque à courir. Mais qui donc, quel intellectualiste songerait à supprimer le risque de la vie humaine ? Chacun lui fait sa part, ainsi qu'au relativisme et au doute.

Mais qui dit risque ne dit pas nécessairement dilettantisme ; le mot peut même signifier, pour des natures particulièrement riches et fortes, une volonté d'agir plus fervente et plus motrice. Pour un Renan sceptique il y a des Nietzsche aventureux. Qu'on se rappelle les pages émouvantes, si belles de sérénité inquiète et de réserve ardente, où Guyau a célébré l'idée de risque, les vers où il a chanté V « illusion féconde ». Et qu'on se remémore les exemples si nombreux d'actions suscitées par le seul amour du risque. « Le mot de saint Augustin qui avait frappé Pascal, dit M.Bou-

troux, reste vrai : On travaille pour rincertain. Pour rhomme qui pense, la vie est une gageure. On ne conçoit pas qu'il en puisse être autrement * . » Et M. J. de Gaultier nous entretient à son tour de la « fiction universelle » dont la connaissance, ramenée à Tintensité d'un désir, ne doit pas nous empêcher d'agir. Tout intellectualiste sait qu'il ne saisit pas toute la réalité sous le verre de son microscope, à la pointe de son scalpel, dans le creuset de son analyse ; mais qui Tempêchera, s'il en sent le besoin, de compléter, de coordonner et d'amplifier l'insuffisance de son savoir positif en un de ces rêves grandioses qu'enfante rimagination sous la poussée d'une sensibilité ardente et du besoin d'agir ? Et c'est alors l'hypothèse du philosophe, la création de l'artiste, l'utopie du militant, la fièvre de l'homme d'action.

Sur cette nécessité de prolonger le savoir positif en une vaste synthèse dont il reste le noyau solide, tout le monde est d'accord ; mais les divergences apparaissent quand il s'agit de préciser la nature de ces spéculations extra-scientifiques.

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