Science et Religion, p
Les croyants, les métaphysiciens veulent qu'elles soient d'un autre ordre, irréductibles aux facultés qui ont créé la connaissance, en un mot rmjstiqiies. M. Ed.Berth,tout pénétré de bergsonisme, croit nécessaire de faire appel au mysticisme pour dépasser rintellectualisme, de même que celui-ci purifierait le sensualisme. Reprenant les trois ordres de Pascal, il lui semble que le romantisme peut « rentrer dans le premier, l'intellectualisme -dans le second, et le mysticisme dans le troisième. Le romantisme aboutit au règne des instincts, des passions, du « cœur », c'est-à-dire, au fond, au règne du « corps», du « moi animal » ; il est infra-intellectualiste ; mais le mysticisme, lui, est supra-intellectualiste... Avec le mysticisme nous sommes, en définitive, dans la région profonde de Fàme, dans la région créatrice, et nous avons dépassé tant l'esprit subjectif que l'esprit objectif, pour nous élever à Y esprit absolu, c'est-à-dire selon Hegel, à Tart, à la religion et à la métaphysique. »
C'est assez bien retracer les trois étapes que franchit la pensée quand elle tend à plus de précision et d'expérimentation personnelle — à condition qu'on ne s'imagine pas qu'elles soient
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aussi nettement tranchées que le prétend Tanalyste — ; mais qui ne voit l'équivoque que renferme ici le mot mysticisme ? L^inconvénient de ce ' mot est d'englober des choses aussi différentes, ^^ aux yeux d'un croyant, que l'art ou la religion. Un indifférent peut le faire, car il prendra le mot mysticisme en un sens très large et très vague, mais un croyant ou un métaphysicien dogmatique s^y refusera, et on ne pourra l'en blâmer.
Il n'est pas besoin de faire appel au mysticisme, au sens précis du mot, c'est-à-dire à je ne sais quelle faculté mystérieuse qui nous mettrait en relation avec un monde transcendant, pour descendre dans la région profonde de l'âme ; il suffît d'un approfondissement toujours plus sincère et plus sérieux de la réalité, d'un besoin grave ou joyeux d^expansion s'épanouissant en poèmes, en symphonies, en extases, en systèmes, en héroïsme. Ce prolongement et ce dépassement derintellectualité, on peut l'appeler d'un mot qui résume tout, qui embrasse à la fois la philosophie, la poésie, la religion, la morale : Vart. Quitte ensuite aux métaphysiciens et aux croyants, et aux psychologues descripteurs, à établir, s'ils y tiennent, de nouvelles distinctions dans ce domaine supra-ratio-
naliste ; l'intellectualiste pur n'a plus rien à y voir, et il suivra volontiers le psychologue dans ces distinctions.
D'ailleurs les psychologues qui se sont occupés en dernier lieu de la question sont d'accord pour faire ressortir l'unité de ces spéculations supra-intellectualistes. M. Delacroix, dans ses belles Études d'histoire et de psychologie du mijsticisme, après avoir montré à plusieurs reprises que dans le mysticisme il n'y a pas intuition pure, mais un contrôle constant de l'intelligence, une solide infra-structure intellectuelle, s'attache à faire voir que l'intuition mystiquen'est pas d'une autre essence que l'intuition esthétique ou l'intuition intellectuelle. Il la compare à chaque instant à la création de l'artiste, poète, musicien, philosophe ; « l'intuition mystique est, dans sa tendance essentielle, conforme à l'expérience de ceux qui ont le plus approfondi l'art, la sagesse, peut-être même à celle des grands actifs ». C'est également la conception de M. Boutroux, qui compare la foi religieuse à la création de l'artiste ou de l'écrivain. Enfin, ne sont-ce pas les termes mêmes dont se sert M. Bergson dans son Introduction à la Métaphysique, quand il veut vous faire compren-
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dre rintuition ? Qu'il y a-t-il là de proprement transcendant ?
Certes, répétons-le, un croyant véritable ne se satisfera pas à si bon compte; il dénoncera la confusion d'idées qui résulte trop souvent de l'emploi d^un langage symboliste, où disparaît le dogme traditionnel et la notion propre du surnaturel; mais il est permis à Tintellectuel purement psychologue de faire ressortir les affinités de ces différentes formes de Fimagination créatrice.
// y a la science et il y a l'art, voilà ce qu'un rationaliste ne se fera aucun scrupule de proclamer, alors qu'il ne verra qu'obscurité dans un langage transcendantal où il se perdra. Ce qui est vrai,dira-t-il,en reprenant l'analyse de M.Berth, c'est qu'il faut d'abord accueillir en soi l'instinct, le sentiment, le besoin, toutes les suggestions un peu troubles mais riches de la vie ; il faut laisser monter en soi le flot de sève, l'esprit créateur, l'originalité, la fraîcheur intuitive. Puis, ce syncrétisme confus, — encore que tout pénétré déjà d'éléments intellectuels mal définis — la pensée va le clarifier, l'ordonner, le soumettre à une analyse rigoureuse, à une systématisation abstraite, ob-
jective et rigide, appuyée sur Texpérience, et ce sera la science. Mais il est trop évident que r«élan vital », chez les natures ardentes, ne se contentera pas de cette vision décolorée. 11 voudra la dépasser, rassouplir,la rendre de nouveau diverse et arbitraire, concrète et colorée, motrice. Et ce sera, avec des rythmes divers et une inégale fluidité, la métaphysique ou la religion, la poésie ou lamusique, l'hypothèse philosophique ou le poème vécu dans l'action, toutes les créations de Tesprit absolu, en vidant ce mot de toute transcendance. C'est ainsi que « Thomme théorique » est dépassé et que « l'esprit dionysien », c'est-à-dire l'inspi- i ration, la création, l'action, triomphe de « l'esprit apollinien ».
xM. Berth a donc tout à fait raison de reproduire les anathèmes de Nietzsche contre l'homme théorique, abstracteur et analyste, incapable de rien créer. Mais Nietzsche, à la suite de Schopenhauer, ne voyait le moyen d'échapper à la desséchante étreinte rationaliste que par l'art, , et notamment par la poésie et la musique, telles qu'elles lui paraissaient au début confondues / dans la prodigieuse tragédie musicale d'un Wagner. Il ne serait sans doute pas venu à l'esprit
de ce poète de la vie d'imaginer une pâle intuition qui eût redonné un semblant de vie à un mysticisme épuisé. Soyons ici nietzschéens. Oui, le salut des individus, des classes ou des peuples est dans Tivresse dionysiaque, et cette fièvre de création s'appelle suivant les cas inspiration, hypothèse plus ou moins grandiose, impérialisme, lutte de classes. Mais l'esprit dionysien ne peut en toute sécurité se donner libre carrière qu^'après s'être incliné devant l'esprit apollinien, et lui avoir demandé d'esquisser la vision qui va Tenchanter et soutenir son élan.
Gela revient à dire, en matière sociale, que la science ne peut être prolongée que par Futopie, que le mythe lui-même, quelque précaution qu'on prenne pour Ten distinguer, est une utopie. C'est ainsi du moins qu'il apparaîtra nécessairement aux yeux du travailleur solitaire et cultivé qui cherchera à rationaliser son action. La tentative syndicaliste de soustraire le mythe à la critique de la raison apparaît vaine, la vie se rit de nos défenses logiques et de nos abstractions.
Mais est-il vrai que la foi sociale ramenée sur le pian d'une utopie se décomposerait immédiatement et s'éparpillerait ? Est-il vrai que le mythe
soit le nouvel Amour qu^aucune Psyché ne doit témérairement découvrir? Est-il vrai qu'on ne puisse rien prévoir de l'avenir ? Certes, essayer de construire de toutes pièces une cité future dont le fonctionnement serait réglé dans ses moindres détails est une entreprise folle qui ne résisterait pas à l'analyse. Nous manquons par trop de données pour pouvoir prédire avec précision l'avenir, et surtout nous ne pouvons prévoir les inventions nouvelles, donc les transformations qu'elles amèneraient. De ce point de vue la critique marxiste et syndicaliste des utopies peut être tenue pour décisive, de même que la critique bergsonienne de l'évolution.
Mais il ne faut pas demander à cette critique plus qu'elle ne peut donner, et surtout il ne faut pas la forcer. On peut craindre que M. Sorel ne la force quelquefois. « L'histoire, dit-il, nous apprend que toute politique fondée sur des déductions a conduit à des résultats très éloignés de ceux qu'elle aurait dû produire selon ces principes ; en sorte que toute sociologie finaliste nous apparaît aujourd'hui comme un exercice de rhéteur. Nous concevons l'avenir sous forme d'un enchaînement complexe de conjonctures qu'on
ne peut prévoir, à travers lesquelles notre volonté intelligente ne cesse d'enfoncer sa pointe, suivant une image de M.Bergson. » Certes on ne peut pas tout prévoir, cela est clair ; il est possible cependant de faire quelques prévisions psychologiques que Tétude du passé autorise, toutes choses restant égales d'ailleurs, c'est-à-dire réserves faites sur la possibilité d'inventions technologiques qui pourraient révolutionner la structure sociale. M. Bergson lui-même nous en avertit : « Certes révolution du monde organique ne doit pas être prédéterminée dans son ensemble... Mais cette iiidéterinination ne peut pas être complète : elle doit laisser à la détermination une certahie part^. » Nous ne disons pas autre chose.
Si donc il y a de l'imprévisible dans l'avenir, comme il y a de l'insaisissable dans le passé et dans le présent, il y a aussi du semblable, qui constitue la vision schématique de Thistoire, la représentation scientifique du présent, et qui peut être prolongé, par abstraction linéaire, dans l'avenir. Si différents qu'aient été et que soient les individus et les sociétés on peut relever entre