CARACTÉRISTIQUES DES MOTS ÉTRANGERS
6-29. Dans beaucoup de langues, il est des phonèmes qui, à eux seuls, indiquent que le mot qui les présente, n'appartient pas au fond traditionnel de la langue : c’est le cas, en français, de n dans les mots smoking, dancing ou meeting, en allemand, de dans Journal, rangieren, elc., en anglais, des voyelles nasales avec valeur phonologique.
En danois, il n’existe pas de phonème qui, à lui seul, puisse faire sentir un mot comme étranger. Pour jouer ce rôle, il n'y a que des combinaisons de phonèmes, qui d’ailleurs ne sont pas particulièrement nombreuses. Si l’on constate en outre que les mots danois traditionnels (simples ou composés) sont susceptibles d’appartenir à des types accentuels très variés, on comprendra qu’en danois, un peu comme en anglais, les sujets parlants soient peu sensibles à ce genre de critère. Bien des mots qui, pour le linguiste, sont de toute évidence des mots étrangers, sont, pour le danois moyen, d'excellents mots indigènes, pourvu toutefois que leur sphère d'emploi (langue scientifique par ex.) ne fasse pas naître la suspicion.
Soit, par ex., le mot Chef ’sjæf. C’est naturellement un emprunt au français ; il est en danois particulièrement fréquent dans la langue de tous les jours, où il désigne la personne placée à la tête d’un bureau, d’une usine ou d’une entreprise. C’est dire que Chef est un mot parfaitement établi dans la langue et que rien, dans son emploi, ne peut faire suspecter son origine étrangère. Phonologiquement, c’est un monosyllabe à noyau syllabique long interrompu par le Stod ; ce sont-là des caractéristiques communes à une foule de mots étymologiquement danois. Le groupe initial sj-, s’il est surtout fréquent dans les mots d'emprunt et les termes
expressifs, se retrouve également dans de vieux mots traditionnels comme Sjæle «âme », sjette « sixième », sjælden « rare ». Le f final n’est pas étymologiquement danois, mais la masse impressionnante des emprunts faits au cours des siècles, par le danois à l'allemand, a rendu en cette position ce phonème aussi normal que, par ex., le v à l’initiale des mots anglais — cf. les mots Straf « punition », Hof « cour », Stof « étoffe », ete. — Le seul trait phonologique qui puisse faire soupçonner l'origine étrangère de ce mot, est la succession voyelle longue + f qui ne se retrouve guère que dans les mots étrangers en -graf (Typograf, Telegraf, etc. ; cf. toutefois la prononciation orthographique et hypercorrecte de af — le même mot que ang. of et of] — ’af au lieu de a, à ou ‘ä); mais, vu la fréquence et le caractère du mot, il ne fait pas de doute qu’il serait universellement senti comme danois, n’était son orthographe. Les gens qui emploient Chef avec une particulière fréquence sont justement des citadins qui chaque jour, dans leur journal, peuvent rencontrer ce mot orthographié de telle façon que son origine étrangère ne peut faire aucun doute. Les réactions de ces gens seraient d’un intérêt véritable si le mot en question était normalement orthographié S7æf. C’est évidemment vers les illettrés ou les demiillettrés qu'on devrait diriger ses recherches ; mais un enfant de huit à dix ans manque en général d’une certaine maturité linguistique et, s’il comprend la question et ne répond pas au hasard, il reconnaîtra comme danois à peu près tout ce qu'il aura entendu dire par les personnes de son entourage. Quant aux adultes illettrés, ils sont à peu près inexistants au Danemark.
6-30. L'exemple de Chef montre que les critères phonologiques sont parfois impuissants à faire ranger un mot parmi les termes étrangers, lorsque les circonstances particulières de son emploi ne viennent pas corroborer les suggestions qu’ils fournissent. On doit toutelois rechercher quels sont, parmi les groupes de phonèmes, ceux qui sont propres à faire supposer au sujet parlant une origine exotique pour les mots où ils apparaissent.
A l’initiale, on a déjà signalé ci-dessus les groupes pn-, sf-, pset le très rare sql.
À la finale, les groupes à second élément -f ne sont plus guère sentis comme étrangers. Dans le cas de finales comme -rps ou ns, il est très difficile de dire si le caractère étranger des mots £rts et
Sfinks qui les présentent, est dû surtout à la nature phonologique du mot, ou surtout à la sphère d’emploi particulière de ces deux mots. Les seules combinaisons finales qui aient ici une importance décisive sont: 1° celles dont le dernier élément est -j, par ex. <)j, -rsJ, -ps) dans les mots Douche « douche », March « marche », Bridge « bridge », etc. ; 2° les groupes voyelle (surtout à) +n non accompagné du Stod, dans les mots Perron « quai » (de gare), Balkon « balcon », etc. Au contraire Æang ‘ra, avec son Stod, n’est pas senti comme étranger. À noter que ces mots reçoivent le Stod lorsqu'ils sont suivis de l’article défini suffixé -en.
À l’intérieur des mots, en nous limitant aux groupes définis ci-dessus, $ 6-22, il n’y a guère à citer que certains groupes consonantiques à dernier élément -j-, comme -rnsj- dans Orange orange ». Même dans ce cas, il est difficile de distinguer nettement entre les groupes qui sont assimilés et ceux qui ne le sont pas. Le mot Bolsje, avec son -sj-, est un excellent mot danois. De même Lekhe avec son groupe -Gsj-. Gletscher glæpsjor fait assez figure d’intrus; mais s'agit-il vraiment ici de critère phonologique ? Le Danemark, pays de plaines, ne connaît pas de glacier ; pour cette notion étrangère, le danois emploie des mots empruntés soit au norvégien, Bræ et Jokel, soit à l’allemand, Gletscher. Même Pre ’bræ, où rien dans la forme ne peut éveiller le moindre soupçon d’origine étrangère (le groupe voyelle longue + & de Jakel est plutôt rare en danois) n'apparaît pas comme un mot vraiment indigène, et cela évidemment parce que la chose désignée reste étrangère.
6-31. Beaucoup plus essentielles pour distinguer entre les éléments reconnus comme indigènes et ceux qui gardent un aspect exotique, sont les caractéristiques accentuelles de la langue. On a déjà eu l’occasion de remarquer que le danois distingue, du point de vue de l’accent, trois types de syllabes: celles qui reçoivent l'accent principal du mot, celles qui, sans recevoir cet accent, présentent une voyelle pleine, et finalement les syllabes tout à fait atones devant la voyelle desquelles se produit la neutralisation de la corrélation d'aspiration, cette voyelle étant toujours » ou 1 bref final. Nous désignerons ci-dessous par 4 les syllabes du premier type, par a celles du second, et par » celles du troisième.
Les types 4, &-o et &-0-0 représentent en danois la normale pour les mots d’un seul morphème. C’est au consonantisme de ces mots
que nous avons limité ci-dessus notre étude des groupes consonantiques internes.
6-32. Le type ä-a est largement représenté en danois, soit par des mots indigènes étymologiquement composés, soit dans des mots empruntés à des langues étrangères comme des touts. Exemples: Attraa « désir », ædru «sobre », Idræt « sport », Autor « auteur », Æaktus «cactus », Faktum «fait», Konto «compte » ; cf. également les prénoms Æ£hba, Otto, ete. Si parmi ces mots il en est qui sont encore sentis comme étrangers c’est surtout pour des raisons sémantiques, à cause de leur emploi restreint à une branche très particulière de lactivité humaine, et aussi parce qu'ils présentent des irrégularités flexionnelles. Exemples : Autor, pl. Autérer, beaucoup plus rare que ses synonymes #orfatter et Shribent ; Factum, pl. Fakta, employé exclusivement dans un parler plus ou moins philosophique ; Xonto où le -o final est un suffixe qui caractérise beaucoup de termes bancaires et commerciaux comme Dato, Ultimo, etc. Rien donc dans le type accentuel ne suggère une origine exotique.
6-33. On retrouve le type ä-a-o dans les mots A6orre «perche », Embede « emploi, charge », etc. Ce type n’est pas très fréquent ailleurs qu’en composition. Il est cependant tout à fait danois. Il est à noter ici combien l’existence dans un mot d’une syllabe inaccentuée à voyelle réduite peut contribuer à conférer à ce mot une sorte de brevet d’indigénat.
6-34. Le type ä-o-a des mots £ventyr « légende » ou Angefær « gingembre » n’est pas non plus particulièrement fréquent dans la classe des mots d’un seul morphème. Il se rencontre au contraire très souvent en composition, comme dans Ægteskab « mariage », Dygüighed « capacité », ete. Tout comme le précédent, ce type est, dans la langue, parfaitement normäl. Tous deux s'appuient sur un nombre considérable de composés du même type et connaissent dans une de leur syllabe une voyelle neutre (o ou 1). L'absence de cette voyelle dans les mots du type ä-a-a contribue beaucoup à conserver à ces mots leur aspect d’intrus ; aussi, tandis que des mots savants, Comme obyektiv ou Algebra, conservent généralement leurs voyelles pleines, un mot plus courant comme Kamera est presque constamment du type ä-o-a (cf. ci-dessus
S2-22). Le type ä-9-a-0 ne semble pas s'être maintenu ailleurs que dans des composés sentis comme tels. En effet, si s’affaiblit le sentiment de la composition, un mot de ce type recevra l’accent d'unité (cf. ci-dessous $ 6-36) et passera au type a-9-4-0.
6-35. Les types considérés jusqu'ici sont tous accentués sur la première syllabe, ce qui contribue beaucoup à leur conférer ou à leur conserver un caractère indigène. En effet, l'accent initial reste, dans l’immense majorité des cas, la règle en composition. Aussi l'accent initial, sans avoir en aucun cas la valeur d’un critère absolu, reste un élément assez important de détermination dans le présent problème.
Il faut en tout cas se garder d’accorder à la place de l'accent plus qu'une valeur d'indication, car le danois ne manque pas de mots parfaitement indigènes où l'accent ne se trouve pas sur la première syllabe. IT faut d’abord signaler la très vaste classe des verbes à préfixes, en dernière analyse d’origine étrangère (allemande), mais parfaitement acclimatée. Exemples : besoge be"sôqge « visiter », forsage fAr"süqo «essayer », erklære ær'”klæro « se prononcer », ete., etc. De très anciens emprunts à lallemand ont, par ailleurs, introduit le suffixe inaccentué ge- dans des formes nominales. Exemples : Gevær gr'vær « fusil », Gebet gr'ben « domaine », etc.
Plus caractéristique encore est la classe des adjectifs en -29, -/29 dérivés de mots composés. Exemples : 4/fældig te "fælni « fortuit » de Tulfælde 'tel'fælo © hasard », forskellig fâxr ”scæli « différent » de Forskel ‘färscæl « différence », oprindelig Â8"renoli ou mieux À "brenoli « originel », de oprènde ‘är’rens « prendre son origine ». Cf. la différence d’accentuation dans les deux synonymes dan. upaalidelig upÂ"Hdoli et all. unzuverlässig ‘uncüfærlæsiç ; dan. anstændig est accentué sur la deuxième syllabe, l’all. anständig sur la première.
Comme dans toutes les langues germaniques continentales, existe en danois un suffixe d’origine romane, de forme originale - long accentué (all. -e, holl. -?7, en scandinavie -:) d’où un nombre illimité de formes du type a-9-4, comme Bageri « boulangerie », Maleri « peinture «, etc., etc., parfaitement danoises, et une forme comme Værdi vær'"di « valeur » du type a-4.
6-36. Il n’est pas possible de donner ici une liste complète ni des
mots, ni même des types de mots danois qui n’accentuent pas leur syllabe initiale, tout en étant sentis comme parfaitement indigènes. Le but des exemples donnés ci-dessus est uniquement de suggérer comment, parti vraisemblablement d’un stade de langue où l'accent initial était automatique, comme il l’est encore aujourd'hui en islandais, le danois est devenu une langue où une accentuation autre qu'initiale peut être considérée comme un trait normal au même titre que laccentuation initiale.
C’est ainsi que M. Jespersen peut (43-3 et suiv.) opposer en danois deux accents, un accent de valeur (Værditryk) et un accent d'unité (Eenhedstryk) : le premier est initial ; dans le mot composé il met le déterminant en valeur ; dans certains mots étrangers qui s’opposent deux à deux, il attire l'attention sur le début du mot où se trouvent en général les éléments distinctifs et qui s’opposent (subjektiv/objektiv, direkt/indirekt, ete.). L'accent d'unité, placé sur la dernière syllabe accentuable du mot, fait ressortir le caractère unique et indissociable de la notion exprimée. On comprend pourquoi les noms de ville ont très fréquemment laccent d'unité (c’est le cas de Æobenhavn « Copenhague », de Kallundborg, ete.), et pourquoi, lorsqu'on désigne une personne au moyen de son prénom suivi de son nom, c’est le second élément qui est accentué: ainsi, dans Peter Hansen c'est la syllabe Æan- qui reçoit l'accent, à moins, bien entendu, que l’on veuille opposer Peter Hansen à Christian Hansen ; dans ce cas, on accentue le déterminant, c’est-à-dire le prénom. Par ailleurs, laccent d’unité s’emploiera partout où la valeur sémantique de chaque syllabe ou de chaque élément particulier du mot est ou bien inexistante (c’est le cas de beaucoup de mots d’origine étrangère) ou très affaiblie et, en tout cas, sans grande importance. Comme le dit fort judicieusement M. Jespersen (43-6-2), il ne peut être question d’accent de valeur, là où chaque élément particulier du mot n’a ni valeur ni signification.
6-37. Ce qui empêche une assimilation parfaite des mots étrangers qui présentent l’accent d'unité, est surtout Le fait que les mots proprement danois qui présentent ce même accent, appartiennent à certaines classes bien définies : outre les noms propres cités plus haut, il faut surtout signaler un groupe de formations populaires ou familières comme fummelumsk « étourdi », Rappenskralde €pie-grièche », Ruskomsnusk « mic-mac », Molevitten (dans hele
Molevitten « et tutti quanti »). Il est évident que tous ces mots restent, par leur sphère d'emploi, parfaitement distincts de la grande majorité des emprunts étrangers. De plus, la plupart d’entre eux présentent des éléments aisément identifiables : #wmle « culbuter », Skralde « crécelle », ruske « tirailler », ete., et que rares sont les mots comme Molevitten, où l’on ne saurait rattacher aucun élément à rien de connu. Si l’on ajoute que la voyelle o de la seconde syllabe de ce dernier mot suggère naturellement une division sémantique mo/e-vitten, ce qui précisément ne se produit guère dans les mots d’origine étrangère, on verra que l’analogie accentuelle ne peut aboutir en général à une assimilation parfaite des mots d'emprunt. Un mot comme Skavank savane « vice, défaut », d’origine purement danoise (cf. Falk-Torp, £tymolog. Würterbuch, p. 989) qui, accentué sur la finale, ne présente par hasard aucune caractéristique ni d'emploi ni de forme qui rappelle sa véritable origine, est senti comme exotique.
6-38. En résumé, ont surtout des chances de paraître étrangers les mots qui ne présentent pas l’accentuation initiale, et où l’indépendance des éléments constituants n’est suggérée ni par la possibilité de rapprochement avec des mots plus simples, ni par l’existence d’une syllabe interne à voyelle 9. Ainsi le mot Appelsin, d’origine bas-allemande, qui est accentué sur la dernière syllabe, pourra paraître un très bon mot danois, du fait de la voyelle réduite de sa seconde syllabe, encore que ni appel-, ni -sin ne suggère rien de particulier au Danois moyen. Encore une fois, il est parfaitement impossible de tracer, en cette matière, des délimitations tant soit peu nettes. Même les mots définis ci-dessus pourront présenter un plus ou moins grand degré d’exotisme. Une syllabe finale à voyelle o, comme celle de Æartoffel « pomme de terre », aidera à l’assimilation d’un mot; au contraire, une succession de trois syllabes à voyelle pleine accentuera presque irrémédiablement le caractère étranger du vocable.
Enfin, il faut rappeler qu’un élément essentiel reste la sphère et la fréquence d'emploi du mot: comment, en dépit d’une forme très légèrement insolite, un enfant danois pourrait-il supposer que le mot Æartoffel, qui désigne un légume rarement absent d’une table danoise, ait été jamais un étranger dans sa langue maternelle ?
SIGNES DÉMARCATIFS
6-39. Une étude consacrée à la phonologie du mot serait incomplète si l’on n’y examinait les moyens dont dispose fa langue étudiée pour indiquer en quels endroits du flux ininterrompu de la parole on passe d’un morphème ou d’un mot à un autre. C’est ce qu'après le prince Troubetzkoy (ef. Proceedings, p. #5 et suiv. ; Anleilung, p. 30 et suiv.) on appelle en allemand Grenzsignale, et que l’on peut désigner en français du terme de signes démarcalifs.
6-10. On sait combien les langues se comportent différemment sur ce point: le français, par ex., avec ses liaisons fréquentes, qui suppriment en beaucoup de cas l’autonomie phonétique du mot, s'oppose nettement à lallemand où lon s'attache au contraire à bien isoler chaque mot, voire chaque morphème. En conséquence, le français ne présente à la suture morphologique et au passage d’un mot à un autre, que peu de combinaisons de phonèmes qui soient inconnues à l’intérieur des mots. L’allemand, au contraire, présente, au passage d’un morphème à un autre, une foule de combinaisons de phonèmes inconnues dans un même morphème ; il possède même un phonème, j, qui n’apparaissant jamais qu’à linitiale morphématique, est, à lui seul, un signe démarcatif.
6-41. La tendance à isoler les morphèmes existe en danois, mais y est moins nette qu’en allemand : une prononciation comme Kakke-lovn « poêle » (de Æakkel « carreau » et Oon « four ») n’a guère d’équivalent en allemand correct (cf. Kachel-ofen)'. Tout d’abord le danois ne connaît pas de phonème qui soit, par lui seul, l'indication d’une frontière de mot ou de morphème, puisque tous les phonèmes danois se rencontrent à l’intervocalique (cf. ci-dessus $ 6-19) et que, par conséquent, il n’en est pas qui ne se trouvent qu'à l’initiale ou à la finale. Comme signe démarcatif aphonématique, on pourrait penser au fester Vokaleinsatz qui s'entend en danois à l’initiale vocalique. Toutefois, il n’a pas dans cette langue
4. Des mots comme überall (pron. übe-rall) ou erinnern (popul. e-rinnern),
n'ayant pas lPaccent sur l'iniliale, se présentent naturellement de façon assez différente.
le même caractère qu’en allemand où son omission donne à la prononciation une apparence dialectale ou négligée ; en danois, on l’omet très fréquemment sans que, pour cela, le parler prenne un caractère relâché (cf. Jespersen, 6-2-1).
6-12. Une énumération de tous les groupes démarcatifs danois paraît 1e1 inutile, car il est bien certain que prendront cette valeur toutes les combinaisons qui ne sont pas signalées ci-dessus comme susceptibles d’apparaître dans un même morphème, que ce soit à l'intérieur, à l’initiale ou à la finale. Ainsi -pv- est évidemment en danois un groupe démarcatif, puisqu'il ressort du chapitre consacré ci-dessus aux combinaisons de phonèmes, que ce groupe ne se rencontre dans aucun morphème danois. Il en va de même de toutes les combinaisons consonantiques à second élément v, à l'exception de dv-, tv-, kv-, sv et sav- que l’on trouve à l’initiale, et -rv-, -Iv- que l’on trouve à l’intérieur et à la finale’.
6-43. Il en va de même de ce que le prince Troubetzkoy appelle des signes démarcatifs négatifs (negative Grenzsignale) : on trouve indiqué au $ 6-12 que les deux phonèmes d et q ne se rencontrent pas à linitiale ; on peut donc être sûr qu'aucune frontière de mot ne les précède. Il en va de même pour la voyelle 9 qui, en danois, ne se trouve jamais à l’initiale du mot ou du morphème, non plus d'ailleurs que dans la première syllabe du mot (cf. ci-dessus $$ 6-10 et 12).
6-44. Il faut rappeler enfin que, plus encore que par les signes démarcatifs proprement dits, l'indépendance phonologique du mot est assurée, surtout dans les langues qui attachent un grand prix à cette indépendance, par les nuances de la coupe syllabique. Le français, qui ne semble pas tenir à cette indépendance, n'utilise guère la coupe syllabique, et ce qui se présente morphologiquement comme #ous-avons-élé-à-l-école devient phonologiquement nou-
4. Sans doute, ne faut-il pas oublier qu’en ce qui concerne les groupes internes de consonnes, nous avons ci-dessus, $ 6-22 et 23, exclu de nos considérations bien des termes dont le caractère monomorphématique ne saurait faire de doute, et il est évident que les groupes nv ou ngv, dans Pingvin ou Lingvist, ne sauraient être considérés comme contenant une frontière de morphème. Ici, comme également dans le cas des groupes -pn- et -sf- (des mots pneumatisk, Sfære et Asfalt), il faut voir, dans le même groupe, tantôt un signe démarcatif, tantôt une marque d’exotisme,
£a-von-£é-té-à-lé-cole. Au contraire, à quelques enclitiques près, tous les mots et la plupart des morphèmes d’une phrase allemande se présenteront phonologiquement isolés par la coupe syllabique ; un composé comme durchtreiben se prononcera immanquablement durch-treiben bien qu’une division durcht-reiben soit phonologiquement admissible (ef. les mots FÆurcht et reiben). Dans une phrase danoise comme eg onsker et Æble «je désire une pomme », il n’est pas fait une seule liaison, bien que les trois derniers mots se prononcent normalement sans fester Vokaleinsatz ; les frontières phonologiques se confondent avec les frontières morphologiques, et la phrase se prononce jaj-onscor-ep-æslo.