L’ACCENT
1-1. On sait qu’un des points essentiels sur lesquels la phonologie du danois diffère de celle des deux autres langues scandinaves est l’utilisation phonologique des différences de hauteur mélodique : en suédois et en norvégien, deux mots, par ailleurs identiques, peuvent être maintenus distincts au moyen d’une différence dans la courbe mélodique de chacun d’eux. C’est ainsi que suédois anden, qui, prononcé sur un ton descendant, signifie « le canard », veut dire « Fhaleine » ou « l’esprit » lorsque la courbe mélodique change de direction au cours de la prononciation du mot. En danois, comme en allemand, en anglais et en français, les variations de hauteur mélodiques n’ont de valeur phonologique que dans la phrase, et non dans le mot. En conséquence, un examen de ces variations sortirait du cadre de la présente étude.
1-2. Les différences dans l’intensité et la netteté avec laquelle s’articulent les différentes syllabes du mot sont, au contraire, susceptibles en danois de distinguer entre des mots par ailleurs homonymes. Exemples : Forslag är’släaq « proposition »/Forslag fir släq « suffisance », Forfald ‘fär’fal « empêchement »/Forfald fâir'fal « ruine, déchéance ». C’est ce que l’on résume en disant que l’accent d'intensité a, en danois, une valeur phonologique.
L'accent danois, en effet, n’est pas lié à une syllabe particulière du mot, comme il l’est, par ex., en polonais à l’avant-dernière et en tchèque à la première. Nous avons vu ci-dessus que, bien que l'accent initial soit le plus fréquent, l’accentuation d’autres syl-
labes du mot n’est pas rare, même dans les mots parfaitement sentis comme danois.
7-3. Ce qu'on appelle généralement l'accent serait plus exactement désigné comme le maximum d'intensité qui se rencontre dans un mot donné. Phonétiquement, comme le fait très bien remarquer M. Jespersen, 7-1, l'intensité des syllabes est susceptible d’une infinité de degrés, tout comme un son vocalique est susceptible de présenter une infinité de longueurs différentes. Phonologiquement, dans lun et l’autre cas, toutes les réalisations se laissent ramener à un nombre bien défini de types qui s'opposent.
7-4. Avant d'essayer de déterminer combien de degrés d’accentuation le phonologue doit distinguer en danois, il convient de noter que les oppositions du type ‘fàr’fal/fâr'’fal, pour nettes qu’elles soient, ne sont pas d’une grande fréquence en danois, et qu’elles ne semblent guère se présenter que dans des mots polymorphématiques ‘. Ceci, bien entendu, n'empêche pas que ces oppositions soient tout à fait caractéristiques. Il faut donc distinguer au moins entre deux degrés phonologiques d'intensité dans les syllabes d’un même mot: une intensité forte dans les syllabes qui portent l’accent du mot, et une intensité faible dans les autres syllabes.
7-5 Doit-on distinguer phonologiquement, dans le cas de ces dernières entre différents degrés d'intensité ? En d’autres termes, ce qu’on a appelé un accent secondaire a-t-il valeur phonologique ? Il s’agit en fait de savoir si une syllabe qui ne porte pas l'accent principal du mot peut, en restant par ailleurs phonologiquement identique à elle-même, être susceptible de présenter une différence d'intensité assez nette pour que le soin de distinguer entre deux mots puisse reposer exclusivement sur cette différence.
Il n’est pas vraisemblable que la chose se produise jamais dans des mots d'un seul morphème : en effet, les mots qui nous intéressent ici doivent avoir au moins trois syllabes (une avec l'accent principal et deux autres qui chacune à leur tour reçoivent l'accent secondaire); les mots de ce type qui forment un seul morphème
4. Dans l'opposition Känon/Kanôn que cite M. Jespersen, 13-9, l'accent n’est pas seul à distinguer entre les deux mots, car le o est dans le premier cas un à, dans le second un 5; d’autre part la dernière syllabe de Kanôn présente un Stod, ce que ne fait pas Känon,
LES CARACTÉRISTIQUES PROSODIQUES 93
ne sont pas particulièrement fréquents en danois, et il sera particulièrement difficile de trouver des homonymes parmi des mots aussi longs ; il n’y a donc pas beaucoup de chance pour qu’un accent secondaire ait jamais, dans ce cas, l’occasion d'exercer son pouvoir différenciatif.
Parmi les mots polymorphématiques, il n’y a sans doute pas beaucoup de paires où l'accent secondaire joue un rôle phonologique ; en cherchant un peu, on peut imaginer des composés dans lesquels seule la place de l'accent secondaire empêche l’homonymie : on pourra, à la rigueur, former avec, comme second élément, ‘r’fal et fÂr”fal, deux composés comme Sygeforfald, avec l'accent principal sur Sy- et l’accent secondaire sur -for-, qui signifiera «cempêchement causé par la maladie », et la même forme, avec l’accent secondaire sur -fald, et qui peut se comprendre comme « déchéance causée par la maladie ». Comme il est possible, sinon recommandé, de former en danois des mots composés présentant encore plus d'éléments que Sygeforfald, on pourrait aussi concevoir théoriquement un accent tertiaire à valeur phonologique. Nous renoncerons toutefois à trouver en ce cas un exemple d’opposition.
76. Il semblerait donc que l’on doive distinguer pratiquement entre trois degrés d'intensité qu'on peut désigner respectivement comme l'accent principal, l’accent secondaire et la syllabe nonaccentuée.
Cependant, il faut noter qu'il existe, en composition, une tendance très nette à subordonner l’accent secondaire des éléments déterminés aux exigences du rythme. La langue répugnant aux amas de syllabes d'intensité relativement forte, il se produit dans certains cas des déplacements d’accent : la syllabe qui porte l’accent principal dans le mot indépendant, devient en composition parfaitement atone, tandis que c’est une syllabe normalement inaccentuée du mot qui reçoit l'accent secondaire. Exemples : Widdag lmeda « midi », mais Formiddag ‘fiärme,da « matinée », Undervisning « enseignement » avec accent principal sur Un-, mais Sprogundervisning « enseignement des langues » avec accent principal sur Sprog- et accent secondaire sur -ves-, etc. (cf. Jespersen, 48 7). Cette tendance est si nette, et il est si contraire aux habitudes de la langue de maintenir à proximité l’une de l’autre, deux syllabes fortement accentuées, lorsque la structure du mot
permet de les espacer (cf. Eftermiddag « après-midi » qui se prononce plus souvent 'æfnorme,da que ‘æfpor,meda), qu'il est vraisemblable que, si la première des deux formes Sygeforfald imaginées ci-dessus, venait à s’employer couramment dans la langue, l'accent secondaire, en dépit de l’étymologie, passerait bientôt sur la syllabe finale.
Dans ces conditions, on peut se demander sil est bien utile de distinguer en danois plus de deux degrés phonologiques d'intensité, car il semble bien que, dès qu’un composé à une indépendance et une unité sémantique suffisante, la place de Paccent secondaire soit déterminée par des raisons qui n’ont rien à voir avec la valeur sémantique propre des différents éléments de composition.
7-7. Nous avons, dans les chapitres qui précèdent, fréquemment parlé de o et dei bref final comme des voyelles de syllabes de très faible intensité (cf. notamment $ 5-1).
Il n'est pas facile de déterminer expérimentalement si le 1 de fœærdig færni « fini » par ex., est moins intense que le a de Lordag lorda « samedi », ou encore le o de Æano käno « pirogue ». Phonologiquement, le fait de la neutralisation de la corrélation d'aspiration devant o et 1 final et de son maintien devant à, 0 (Marta » Marthe « et Otto « Otto » se prononcent avec t et non avec p) ou toute autre voyelle finale, constitue une nette différence de traitement. Comme » est le timbre que tendent à prendre la plupart des voyelles en position inaccentuée, il est naturel de supposer que la neutralisation de la corrélation d'aspiration se produit dans les syllabes d'intensité extrêmement réduite. Néanmoins, il ne fait pas de doute que ce qui, phonologiquement, caractérise ces positions n’est pas le fait accentuel, mais la nature ou la situation du phonème vocalique. On ne saurait donc distinguer ici un nouveau degré phonologique d'intensité.