II. — PROCÉDÉS SUR PAPIER SEC
Les procédés sur papier sec ont eu une trèsgrande vogue ; le collodion sec a fait oublier complètement cette excellente méthode, peut-être trop décriée aujourd’hui. On lui oppose les mauvaises épreuves de cette époque, et l’on met injustement sur le compte des clichés des positives défectueuses déjà quand elles ont été faites et maintenant bien altérées par le temps. Si l’on prenait la peine de tirer quelques épreuves parles méthodes nouvelles, on serait étonné des qualités merveilleuses de ces clichés sur papier, si dédaignés maintenant.
Les défauts reconnus véritables autrefois , le manque de finesse, le grenu, le défaut de conservation et la lenteur du développement sont faciles à surmonter maintenant, grâce aux découvertes qu’ont amenées les études sur le collodion sec.
Le manque de finesse, le grenu proviennent de l’emploi de papier ciré avant hioduration ; d’après le colonel Biggs, « les négatifs qu’il donne sont toujours cotonneux et indistincts; cela tient, croit-il, à ce que la texture du papier a été modifiée
Trut.vt. Phot. appl. à VArcli. 10
par reiilèvemeiiL de TencüUage et rapplicalion de la cire ». Nous \errons plus loin que ce cirage préalable peut être supprimé sans nuire à la conservation, et c’est seulement dans ce but que M. Legray en avait introduit l’usage. En utilisant les réactions du tannin sur l’iodure d’argent, comme l’a indiqué M. Poitevin, on obtient à coup sur des feuilles sensibles dont la conservation est plus que suffisante.
Cet emploi du tannin donne déjà plus de rapidité à la pose, et les objectifs à grande ouverture que l’on emploie maintenant font également gagner en vitesse; enlin, le développement à l’acide pyrogallique vient aussi apporter un moyen de plus d’accélération.
Je décrirai deux procédés sur papier sec : celui de M. Biickle, de Leamington, d’après le colonel Biggs;j’aivu de magniliques épreuves de l’Inde obtenues parce procédé. L’autre m’a été indiqué par M. Pélegrv, et c’est à mon avis le meilleur; la finesse est à peu de chose près égale à celle des clichés sur verre, la conservation suflisante, et les résultats d’une régularité complète.
Méthode du colonel Big^s — « Lorsque l’on s’est procuré le papier convenable (il doit avoir un encollage vigoureux, la surface unie^ la texture serrée et égale, et pas de taches mé-
(*j Bulletin de la Société française de Photographie, t. XXlVj p. J()0.
talHqiies), on le coii[)e de la dimension des châssis, en avant soin de marquer d’n ne croix an crayon placée dans nn angle le côté le pins uni, et cela pour chaque morceau ( ' ).
» J’ai quelques planchettes de i pouce plus large, tout autour, que la -feuille de papier. Elles sont recouvertes d’une flanelle sous laquelle est line couche de coton cardé, et en dessous est fixée une large bande de caoutchouc assez grande pour pouvoir y passer la main, afin de soutenir et manipuler facilement la planchette.
» Sur la flanelle se place une feuille de papier buvard blanc, de la dimension de la planchette; je fixe alors sur le buvard, au moyen d’épingles d’argent, la feuille de jiapier, en ayant soin de l’étendre parfaitement. Alors, avec un pinceau de Buckle (qui consiste dans un tube de verre de 4 pouces de long et de ÿ pouce de diamètre, et un crochet fait avec un fil d’argent, à l’aide duquel on fixe une touffe de coton propre à l’extrémité du tube, en en entraînant une partie dans son intérieur et en donnant à la partie restée au dehors la forme convenable et enlevant le coton superflu), j’applique doucement et également à la surface du papier, en agissant tantôt en long et tantôt en large,
la solution suivante :
Nitrate d’argent 33
Eau distillée 4^0
(‘) Il est facile de trouver des papiers excellents pour négatifs chez Marion, lo, cité Bergère.
)) La feuille est alors posée sur une table ou toute autre surface plane pendant que je prépare une autre feuille. J’enlève alors les épingles du n" 1, et le papier pris par les deux angles est placé sur une table recouverte d’une feuille propre de papier buvard, en ayant soin de laisser la face pré- ])arée en dessus. Jo prépare alors avec le n^ 3, je détache le n^ 2, etc., et je prépare le n^ 4. Lorsque six ou huit feuilles ont été préparées, le n® 1 doit être à peu près sec ; il est temps alors de l’immerger dans un bain composé de :
Eau distillée /^8o
lodiire de potassium 2o
en ayant soin de le retourner et d’enlever les bulles d’air sur les deux faces avec un blaireau doux. Au bout d’une minute et demie ou deux minutes, on enlève la feuille pour la j^lacer dans nn bain d’eau de pluie qu’on changera de demi-heure en demiheure pendant trois heures. 1-iOrsque six ou huit feuilles seront dans l’eau, alors on commencera une autre série.
» Au bout de trois heures de lavage, il faut retirer les feuilles de l’eau avec précaution, car le jtapier s’est fortement ramolli, et les placer sur une toile tendue et recouverte de bandes de papier buvard blanc, de façon que l’égouttage jouisse se faire par deux angles. Lorsqu’elles sont sèches, on les met sous presse en ayant soin de ne pas toucher leur surface. On peut alors les conserver indéfiniment dans un endroit sec.
» Lorsqu’on veut sensibiliser ce papier, on le live de nouveau au moyen des é])ingles sur la planchette recouverte de papier buvard, et l’on applique sur la surface indurée, au moyen du pinceau de Buckle, un mélange à parties égales des solutions A et B. Cette opération doit être faite largement, également et rapidement, à l’abri de la lumière blanche.
Solution A.
Eau distillée
Nitrate d’argent 5o
Acide acétique cristallisable lo gouttes.
Solution R.
Eau 1000
Acide gallique à saturation.
)) On prend :
De la solution A . . . . 6
De la solution R G
Eau distillée . . i58
» Après la sensibilisation, on enlève les épingles des angles, et la planchette, toujours supportant le papier, est placée sur une surface horizontale pendant le temps de la sensibilisation d’une seconde feuille. On enlève alors le liquide superflu de la première avec du papier buvard blanc et neuf, et on la met dans le châssis. La seconde feuille, après avoir été également épongée, est placée à son tour dans le châssis, qu’on ferme avec soin.
» Les châssis doubles dont je fais usage n’ont
pas de charnières; mais d’im côté, à l'intérieur, il y a une rainure, de l’autre une languette correspondante, et les deux parties sont fixées l’ime à l’autre par quatre vis. Les verres ne sont pas cimentés comme à l’ordinaire, mais fixés avec une feuille de caoutchouc.
» De cette façon on ne risque pas de les briser en vissant l’une à l’autre les deux parties du châssis, et le papier est maintenu bien plat et à l’abri de l’air. Le papier sensibilisé à 9 ou lo heures du soir a été, en général, exposé et développé le lendemain avant midi.
» Voici comment on procède au développement. Le papier étant fixé avec les épingles à la planchette recouverte de papier buvard neuf, j’étends rapidement et aussi également que possible, à l’aide d’un pinceau de Buckle, parties égales des solutions A et B jusqu’à ce qu’il soit imprégné partout. Lorsque tous les détails sont venus, mais qu’il faut donner de la vigueur, je répands à la surface un peu de la solution B seule, et je l’étends rapidement à l’aide du pinceau ; je répète l’opération jusqu’à ce que l’image soit complète.
» Le négatif est alors plongé rapidement (autrement il pourrait se produire des taches) dans un bassin d’eau de pluie bien propre ; on le laisse jusqu’au moment du fixage, qui a lieu dans un bain fort d’byposulfite de soude, où il séjourne jusqu’à ce que la couleur jaune de l’iodure ait disparu. On lave ensuite pendant plusieurs heures à l’eau
de pluie. Cela fait, on le met clans un bain d’eau chauffée à la température que la main peut supporter, et cela pendant une demi-heure, afin d’enlever l’encollage et lui permettre de mieux se laisser imprégner de cire. Il est alors séché par suspension.
» Lorscju’il est sec, le négatif est placé, face en dehors, sur plusieurs doubles de papier buvard et repassé sur le dos avec un fer chaud. Le fer est tenu de la main gauche, et de la main droite on passe derrière lui un morceau de cire ; la chaleur du papier est suffisante pour faire fondre la cire.
Lorsque l’on a ainsi appliqué la quantité nécessaire de cire, le négatif est retourné et le fer passé rapidement pour faire pénétrer la cire dans le papier. Le négatif est ensuite placé entre deux feuilles de papier buvard sur lesquelles on passe le fer chaud pour enlever l’excès de cire. Il est alors complètement ciré et propre aux tirages. »
Un procédé presque semblable a été déjà indiqué par M. Vigier, et il est décrit longuement dans la Chimie photographique de MM. Barreswil et Davanne. Tous deux découlent du procédé primitif de Talbot, mais ni l’un ni l’autre ne peuvent se conserver après la seconde sensibilisation ; aussi préfère-t-on la méthode suivante, malgré la longueur des manipulations. C’est à l’obligeance de M. Pélegry que je dois la communication de son procédé sur papier , sec ; du reste, sa description très-détaillée va paraître sous peu ; j’y renverrai le lecteur.
Procédé A. Pélegrj. — Le clioix du papier était autrefois d’une très-grande importance, car la fabrication était irrégulière et généralement mauvaise; aujourd’hui il est facile de trouver, surtout chez M. Marion, lo, cité Bergère, d’excellents papiers pour négatifs. M. Blancpiart-Evrard donne d’ailleurs un moyen très-simple de se rendre un compte exact de la texture du papier :
« 11 suffit de prendre un fragment de chaque sorte de papier à essayer, de les appliquer sur une feuille de papier positif sensibilisé et de les exposer à la lumière comme si on allait faire une épreuve. La teinte que prendra le papier sera plus ou moins rayée, grenue ou limpide, en raison de l’homogénéité des papiers essayas; on connaîtra donc ainsi, et par avance, une des parties essentielles du bon elfct que l’on peut attendre du papier que l’on emploiera, et l’on pourra choisir avec assurance celui qui sera le meilleur, c’est-à-dire celui qui donnera une teinte plus égale, plus limpide. »
Le papier choisi sera soumis à un bain ioduré, composé d’après l’une des deux formules sui-
vantes :
Eau de riz looo
ïodure de potassium i5
Bromure de potassium 4
Iode ’ 0,5
Sucre de lait 4o
L’eau de riz doit être très-légère et obtenue par nue courte ébullition de 5o grammes de riz dans I litre d’ean.
Une seconde formule serait :
Sérum (petit lait clarifié) looo
Sucre de lait 3o
lodure de potassium i5
Bromure de potassium 4
Iode 0,5
L’un de ces deux bains, filtré avec soin dans une cuvette de porcelaine très-propre, reçoit les papiers j^réalablement coupés à la grandeur voulue ; on y plonge les feuilles l’iine après l’autre, en évitant soigneusement les bulles d’air.
Le papier est laissé de cpiinze à vingt minutes dans le bain, puis suspendu et séché à l’air libre. Mis à plat et légèrement comprimé, ce papier iodiiré se conserve indéfiniment; il doit avoir pris une teinte rose ou quelquefois presque bleue, suivant la nature de son encollage.
La sensibilisation se fait sur le bain suivant :
Eau distillée looo
Nitrate d’argent loo
Acide acétique cristallisable 4^
Le papier est ensuite lavé à grande eau absolument comme dans le procédé de collodion sec au tannin, puis plongé dans une solution de tannin ainsi composée :
Eau 1000
Tannin 5o
Sucre de lait 5o
chauffée et filtrée avec soin.
A la suite de ce bain, les feuilles sont essorées dans du papier buvard neuf ou séchées par suspension.
La pose se fait soit directement en tendant la feuille sur un carton, soit derrière un verre dans un châssis spécial; dans ce dernier cas, la pose est toujours ralentie.
Le développement se fait en immergeant chaque feuille séparément dans le bain suivant :
Eau distillée 2,5o
Acide pyrogallique i
auquel on ajoute peu à peu une légère quantité de :
Eau distillée loo
Nitrate d’argeut. 3
Acide citrique i
L’épreuve monte rapidement; arrivée au point voulu, elle est lavée avec soin, puis fixée à l’hyposidfite et lavée abondamment.
Il faut maintenant donner la transparence nécessaire au cliché; l’emploi de la cire produit presque toujours du grenu ; aussi M. Pélegry a-t-il cherché à éviter ce grave inconvénient, et c’est le propre de sa méthode de donner une transparence complète à l’épreuve sans produire de grain dans la pâte du papier.
Il suffit d’immerger le cliché dans un bain d’huile d’œillette préparée pour les peintres; au bout de quatre à cinq jours, les fibres mêmes du papier sont
complètement pénétrées et la trans])arence estabso- Ine. Les clichés sont alors suspendus à l’air libre jiisqn’à complète dessiccation, ce qui est long à obtenir; et, pour abréger, il convient de mettre à l’étuve les clieliés déjà suspendus depuis quelque temps à l’air libre.
Gomme je l’ai dit en commençant, cette méthode de préparation donne d’excellents résultats ; les elï'ets en sont très-réguliers, et il est rare, en l’employant, de manquer un cliché; enfin, lorsqu’on use, pour les tirages de clichés sur papier de grande dimension, du proeédé à la gomme laque de M. Taylor, on obtient des épreuves artistiques d’un merveilleux effet. Je ne saurais donc trop reeommander ces deux méthodes; elles se complètent mutuellement.