GE QUE C’EST QUE LA PHOTOGRAPHIE
8. — Je voudrais ne pas vous faire étalage de ma science, mais il faut pourtant que vous sachiez que ce mot photographie , qu'on a créé presqu’en meme temps que la science qui va nous occuper (il y a une vingtaine d’années), que ce mot veut dire quelque chose. C’est la francisation (ce mot ne l’est pas, mais peu m’importe s’il explique ma pensée) de deux mots grecs qui veulent dire : écriture ou dessin par la lumière.
Nous voici donc instruits déjà rien que par le nom, que notre crayon est un rayon de soleil. Je dis encore crayon , mais dans quelque temps peut-être on pourra dire notre pinceau! Car aux images d’une seule teinte que nous savons faire exclusivement, on aura sans doute substitué la peinture naturelle du monde extérieur avec Y infini de ses tons. Le problème des couleurs, vous le savez peut-être, est résolu, leur fixage seul reste à trouver, on cherche.... L'avenir photographique n’a pas dit son dernier mot, nous l’entendons à peine bégayer le premier!...
9. — Il est donc acquis que nous dessinons avec la lumière et parfaitement évident, dès lors, que ce crayon immatériel et intangible doit rencontrer pour y tracer ses dessins, un papier, une surface particulière ; c’est ce qui arrive.
10. — Notre surface, que nous appellerons sensible, est empruntée aux composés d’un corps précieux que tout le monde connaît (je n’ose pas dire trop haut, quoique ce soit vrai), que tout le monde aime!...
C?est un métal; un métal blanc, sonore, dur, ductile, pesant, susceptible d’un beau poli, moyennement attaquable par les autres corps : c’est l’argent , connu de toute antiquité. Voilà l’un de nos corps usuels; nous en consommerons constamment, nous y aurons recours sous toutes les formes.
11. — Parmi vous, amis lecteurs, il est peu de personnes qui n’aient senti l’eau de javelle, cet auxiliaire béni des blanchisseuses et maudit des maîtresses de maisons. Or, si vous avez approché vos narines du flacon qui contient ce liquide, vous avez été frappés d’une odeur piquante, caractéristique : c’est celle du chlore , un gaz jaunâtre quand il est pur, et dont le nom est resté au corps lui-même \
1. Le chlore peut être regardé comme le type principal d’un groupe très-naturel de corps analogues, qui sont : le chlore, l’iode, le brome et le fluor.
Si jamais la chimie analytique parvient à démontrer, ce qui satisfait l’intelligence, que tous les corps simples ou composés ne sont que des modifications d’une seule espèce de molécule primor-
Eb bien, si vous supposez que ce gaz dont nous parlons ici et qui est jaune soit combiné, c’est-à-dire mélangé atome à atome, à de l’argent, il en résultera un troisième corps, blanc comme de la neige, presque léger comme elle , et qui aura la singulière propriété de noircir tout seul quand vous promènerez à sa surface le crayon lumineux dont nous parlions tout à l’beure : le rayon de soleil b
12. — Voilà donc le problème photographique résolu, nous avons un crayon et un papier; ce n’est pas le crayon qui marque, c’est le papier-, mais à cette petite différence près, c’est notre affaire de tous les jours; c’est celle que je fais en ce moment, ami, en mettant pour vous du noir sur du blanc.
13. — Avec l’aide de la réflexion, nous voici à même de combiner beaucoup de projets : nous prépa-
diale, ce sera sans contredit ce groupe de corps simples qui fournira les premiers éléments de composition ou de décomposition.
L’iode, rouge et en paillettes métalliques, donne avec l’argent un composé jaune , au lieu que celui du chlore est blanc.
Le brome, qui est un liquide rouge foncé, donne aussi avec l’argent un sel jaune plus pâle.
Le fluor, encore non isolé , faute de vases pour le recueillir, puisqu’il les attaque tous, produit avec l’argent un corps jaune , presque insensible, mais fondant dans l’eau, tandis que les composés du chlore, de l’iode et du brome avec l’argent ne s’y dissolvent pas, ce qui est une qualité aussi indispensable que la sensibilité pour leur emploi en photagraphie.
1. Ce n’est pas le chlore, c’est l’iode que l’on emploie en ce cas; mais j’ai préféré garder un exemple commun et vulgaire, à choisir un corps nouveau dont il eût fallu donner une description , inutile au moins, si ce n’est embarrassante ici, pour les commençants. Cette note suffit pour ceux qui savent.
rerons sur un corps quelconque une étendue de cette précieuse substance qui noircit à la lumière , et nous y promènerons un rayon de soleil qui dessinera.
Mais avec quoi recueillir et promener ce rayon de soleil ?
Tout simplement avec une loupe , avec un verre à foyer , ainsi qu’on l’appelle ; et comme il ne faut pas que notre surface sensible reçoive d’autre lumière que celle qui doit dessiner, nous la renfermerons dans une boîte obscure ! Yoilà la chambre noire inventée, ou appropriée à notre projet; nous montons sur un de ses côtés notre loupe, et nous recevons sur l’autre l’image qu’elle forme.
14. — C’est bien tout ; résumons-le : on fait une substance sensible à la lumière, — on la dispose en surface , — on la met dans une boîte obscure et on projette sur elle X image fournie par le foyer d’une loupe.
15. — La loupe, le verre à foyer est connu de vous tous, qui vous en êtes servis enfants, pour réunir les rayons de chaleur du soleil et enflammer de l’amadou. Aujourd’hui, je veux vous faire remarquer qu’au même foyer que les rayons calorifiques, se réunissent également les rayons lumineux, et voici comment on s’en aperçoit. Au lieu de tourner la loupe vers le soleil, on se place dans le fond d’un appartement, on la tourne vers la fenêtre (fig. 1), et tenant, de l’autre main, derrière elle, une feuille de papier blanc tout contre le verre, on éloigne cette feuille d’un mouvement lent et régulier. Il arrive qu’à une
certaine distance, on voit l’image de la fenêtre se peindre d’abord confuse sur le papier, puis plus nette, puis très-nette. ... arrêtez-vous, c’est le foyer! Mais vous éloignez toujours la feuille, — l’image redevient moins nette, confuse et s’efface.
16. — La longueur du foyer est la distance, sur une ligne droite, de la loupe ou lentille au point où
la feuille de papier a présenté l’image la plus nette possible (fig. 1).
Ces images sont toujours renversées.
17. — Voyez comme nous progressons! voilà que nous savons que notre boîte obscure devra être aussi longue que notre distance de foyer , si nous voulons que la substance sensible reçoive l’image la plus nette que nous puissions y tracer. Et cependant, que! malheur ! voici que maintenant, tenant la loupe, vous vous êtes rapproché de la fenêtre ; votre longueur de foyer augmente; la feuille blanche est plus loin de la lentille ! Si vous étiez allé dans l’autre chambre elle eût été plus près. Comment faire? Nous
ne pouvons avoir une chambre obscure pour chaque distance des objets? Non ; mais vous avez vu les lorgnettes de spectacle dont les tubes rentrent l’un dans l’autre, et vous pouvez adapter à votre appareil une disposition analogue; une ou deux boîtes plus petites, rentrant bien juste dans la première.... Victoire, nous marchons !...
Maintenant, comment nous assurer si notre foyer est juste, c’est ce que nous appellerons mettre au point? Il faut nécessairement construire une des parois de la boîte en matière translucide qui permette de recueillir l’image de la lentille et d’en juger la netteté. La mousseline, le papier transparent, et surtout le verre dépoli finement répondront à notre besoin.
18. — Voyez comme vous devenez savant; vous savez déjà que mettre au point , c’est faire mouvoir le tiroir qui porte la glace dépolie, en avant ou en arrière, jusqu’à ce que, vous couvrant la tête d’un voile épais et noir fermant accès à la lumière vive du dehors, vous aperceviez sur cette glace l’image la plus nette possible fournie par la lentille, que nous nommerons désormais Y objectif,
19. -— Or, vous êtes assez intelligent, mon cher élève, pour deviner déjà qu’une simple loupe ne répondrait probablement pas à toutes les conditions du travail que nous allons lui demander. Aussi les opticiens les plus habiles ont-ils fait subir d’heureuses transformations à notre lentille primitive, et en décuplant sa force, lui ont donné des qualités aussi parfaites que possible.
On l’a montée dans un tube de cuivre, AB (fig. 2), muni d’un bouton G et d’une crémaillère qui facilitent les mouvements lents nécessaires pour une parfaite mise au point. .Voyez ; cet objectif vous donne une image vive, nette, les objets droits ne sont ni courbés en dedans, ni déformés ; l’image est également nette sur toute la glace dépolie. Il est vrai que nous avons choisi cette glace dans un certain rapport de grandeur avec Y ouverture de notre objectif et la longueur de son foyer .
Pour plus de commodité encore, le côté postérieur des tiroirs de la chambre est muni d’une queue traversée par une vis qui arrête solidement les tiroirs à une distance variable suivant le foyer de l’objectif et l’éloignement des objets à reproduire.
20. — Nous ferons porter notre boîte, chambre obscure ou chambre noire , comme vous voudrez, sur un pied fait exprès : au besoin sur une table, si vous n’avez pas de pied; et nous apprendrons à mettre au point avec grand soin ; car ce n’est pas une si facile opération qu’on le croit, et votre goût artistique pourra plus tard, en faisant varier cette donnée du problème général de la photographie, rencontrer des effets remarquables.