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de projection, ces trois diapositives en illuminant chacune d'elles par la radiation qui en avait fourni le phototype. La synthèse qu'on obtient alors n'est plus une synthèse soustractive, mais tout au contraire une synthèse additionnelle de rayons : en s'additionnant Tune à l'autre en quantité maxima, les trois couleurs immatérielles composantes produisent non plus le noir* mais le blanc selon la loi bien connue qui veui que toutes les réfrangibilités du prisme reconstituent, en se rejoignant, la lumière blanche; inversement ces mêmes trois couleurs immatérielles, par leur triple absence de tel ou tel endroit du tableau, produisent le noir, qui n'est autre en effet que le manque absolu d'éclairement. Dans cette deuxième méthode, tout l'opposé de la première, ce serait un contre sens d'illuminer Tune quelconque des trois diapositives incolores par la lumière complémentaire de celle qui donna naissance au phototype initial; mais il faut illuminer en rouge l'image provenant d'une filtration rouge, en jaune et en bleu les images issues du jaune et du bleu. Rappelons enfin, à ce sujet, qu'à la suite de mémorables expériences faites par Young et par Helmholtz, le ternaire rouge, jaune, bleu, autrement dit le terniaire de Brewster, autrefois seul considéré comme moyen de reconstitution additionnelle, par trois radia-
tions seulement, de toute la gamme spectrale, a été avantageusement remplacé par le terniaire orangé, vert et bleu-violet ; d'où la conséquence que, dans l'état actuel de la science, la vraie synthèse des polychromies photographiques immatérielles est celle qui s'obtient en illuminant en orangé, en vert, en bleu-violet un trio d'épreuves incolores transparentes enfantées par la lumière orangée, la verte et la bleu-violet.
Quelles que soient la valeur théorique et la beauté réelle des photographies polychromes dues aux reflets ou aux projections dont il s'agit, elles n'ont pris qu'une partie relativement faible du temps et des recherches de Louis Ducos du Hauron. Bien que, dès ses premières publications, il ait indiqué l'une et l'autre méthode, le but presque exclusif des ses expérimentations personnelles a été • l'impression photogénique « en trois couleurs matérielles >; pour l'illustration de l'album, du journal, du livre, pour le décor mural des salons, comme aussi pour les projections elles-mêmes, réalisées sans avoir recours aux dispositifs incolores.
Louis Ducos, on Ta déjà dit, n'était pas photographe, pas même photographe amateur. Il n'avait sur la photographie que des notions fort incomplètes. Durant des années, sa découverte, y compris les obstacles rencontrés, les batailles qu'il leur livra, les victoires gagnées, n'eut d'existence que dans son cerveau.
Un jour, quand son idée lui parut parvenue h maturité, il se procura un manuel de photographie ainsi que le matériel strictement nécessaire aux démonstrations spéciales qu'il avait en vue. Il y joignit quelques verres de couleur choisis de son mieux dans le magasin d'un peintre-vitrier de son voisinage et, muni de la sorte, il se fit photographe à sa manière, dans l'unique but de vérifier s'il méritait le titre de / voyant ou s'il n'avait été que visionnaire.
Au bout de quelques mois d'expérimentation, sa joie fut immense, car il lui fut donné de constater et de faire constater à son entourage que les choses se passaient exactement comme il les avait prédites. L'enthousiasme ne fit pas défaut lorsque, en ses mains, le troisième mono-
chrome venant à se superposer aux deux autres, toute la gamme des colorations du modèle apparut aux yeux émerveillés de l'assistance. Les compagnons de Christophe-Golomb ne saluèrent pas d'acclamations plus joyeuses l'apparition du Nouveau-Monde.
Cet heureux événement arrivait en 1868 à Lectoure (Gers). Le 23 novembre de la dite année, Ducos du Hauron prenait un brevet pour son invention : dans le mémoire descriptif, dont l'étendue est considérable, il consignait, avec les variantes d'exécution que les connaissances d'alors lui permettaient de spécifier, les deux sortes de synthèse polychrome réalisables par le procédé, c'est-à-dire, d'une part, la synthèse pigmentaire produite, comme on l'a dit plus haut, par une réversibilité antichromatique de la lumière et, d'autre part, la synthèse immatérielle produite, au contraire, par une réversibilité homéochromatique des rayons : déjà cette seconde méthode, qui est théoriquement la plus simple, avait été exposée,, en ses lignes principales, dans un écrit communiqué, dès le mois de juillet 1862, a M. Lélut, membre de l'Institut ; cet écrit n'avait eu d'ailleurs aucune publicité.
Il envoya son nouveau travail à la Société Française de Photographie.
Elle en reçut la communication à l'assemblée générale du 7 mai 1869. Un homme qui porte un des plus beaux noms de la science photographique souhaita la bienvenue au Progrès dont Louis Ducos priait cette société d'agréer les prémices : M. Davanne, dans le compte-rendu qu'il fit de l'invention, a donné un résumé très net, très fidèle, du vaste mémoire que le jeune auteur venait de consacrer à la théorie du système.
Hâtons-nous de le dire — car ceci a, dans notre récit, une sérieuse importance — l'innovateur avait joint à ce mémoire deux spécimens de photographie pigmentaire en trois couleurs. Ces spécimens, malgré les incorrections inséparables des commencements, confirmaient hautement les exposés théoriques et, afin de rendre impossible toute suspicion de supercherie, il montrait, en même temps que les épreuves en couleur sorties de ses mains, les sujets originaux dont elles étaient la reproduction. Il avait reproduit une diaphanie richement nuancée et, à titre de démonstration encore plus concluante, un disque divisé en secteurs où la gamme des couleurs du spectre se déployait en tonalités bien tranchées. Le compte rendu constate que la copie donnait une idée très approchée du modèle. /
Il demeure donc établi que la présentation qui fut faite ne rentrait pas simplement dans
l'ordre des choses abstraites et spéculatives^, mais qu'a la date, absolument officielle, du 7 mai 1869, des photographies en trois couleurs furent présentées à une société savante française par un Français. Si nous insistons sur ce point, c'est qu'en pays étranger, à partir du jour où la photographie en trois couleurs, tout d'abord méconnue même de son pays d'origine, a eu fait ses preuves un peu partout, on a essayé d'équivoquer, comme nos lecteurs l'apprendront plus loin, sur la date et sur le lieu de sa naissance.
Or, le même jour, à la même séance de la même société, un système de photographie des couleurs qui se trouvait être, a peu de choses près, le même que celui de Ducos du Hauron? fit l'objet d'une communication du même rapporteur.
La coïncidence ne laissait pas que d'être pittoresque : sans se connaître, sans qu'aucun d'eux soupçonnât qu'il avait un ménechme> deux inventeurs, h deux cents lieues de distance l'un de l'autre, avaient en même temps, par une filière de raisonnements pareils, abouti à une conclusion identique. Ce sosie inattendu que Louis Ducos rencontrait sur un chemin où il avait les meilleures raisons de se croira seuL c'était Charles Gros, de regrettée mémoire.
Charles Gros habitait Paris, il y avait qonquis^
parmi les lettrés, un grand renom par des poésies d'une remarquable envolée. À de certaines heures, son imagination, comme celle de Louis Ducos, aimait à évoluer au pays de la science, et c'est ainsi que, dans une publication toute récente, il avait décrit les moyens scientifiques d'entrer en correspondance avec les habitants des planètes de la banlieue de la terre, suggérant à cet effet un sytème, absolument rationnel, de signaux lumineux qu'il fallait, d'après lui, se hâter d'inaugurer dans les régions hyperboréennnes, les longues et sereines nuits polaires étant éminemment propices à cette télégraphie interplanétaire. Il n'avait qu'une crainte, et elle faisait son tourment : quelle humiliation pour les habitants de la terre, disait-il, si, dès les premiers signaux, ils s'aperçoivent qu'en cette affaire l'initiative ne leur appartient pas, mais qu'ils ont, hélas ! été devancés par les citoyens de la planète Mars !
Des conceptions si abracadabrantes et pourtant basées sur le terrain ferme de la logique la plus rigoureuse faisaient de Charles Gros, le digne précurseur de Jules Verne. En tout cas elles témoignaient de son profond mépris pour les classiques programmes, de son aversion pour n'importe quel lit de Procuste servant à écourter l'intelligence humaine, et elles témoignaient sur-
tout de la puissance créatrice qui était la caractéristique de sa riche nature.
Le compte rendu de M. Davanne constatait la proche parenté qu'il y avait entre la méthode de polychromie photographique proposée par Ducos du Hauron et celle que proposait Charles Cros. — « Je ne crois pas avoir à rechercher la question de priorité, disait l'éminent rapporteur; sans doute chaque inventeur, à l'insu l'un de l'autre, faisait un travail qui a abouti à la production des deux mémoires. »
M. Davanne avait bien jugé la situation. Les deux champions qu'on venait de voir s'avancer l'un vers l'autre en pareil champ-clos, refusèrent de croiser le fer; ils apprécièrent d'un commun accord, après un court examen de la question, qu'il ne pouvait y avoir, dans la circonstance, ni vainqueur ni vaincu et pleins d'estime l'un pour l'autre, reconnaissant mutuellement leurs droits à la propriété de l'invention, ils se lièrent de bonne amitié. Louis Ducos a conservé un grand nombre de lettres dans lesquelles Charles Cros, le qualifiant de « confrère unique », étudiait avec lui divers projets pour une commune mise en œuvre manufacturière du procédé. Les événements les forcèrent de renoncer à cette collaboration, qui aurait été cependant très conforme aux désirs de tous les deux.
Pour revenir aux deux mémoires analysés par M. Davanne, s'il y avait peu de différence de l'un à l'autre quand au fond des idées, par contre, le mémoire de Ducos du Hauron avait le mérite, qui n'appartient pas k celui de son émule, d'être accompagné de spécimens du nouvel art. ils lui avaient coûté beaucoup de travail et, nous ne saurions trop le rappeler, c'est à( Ducos du Hauron que revient l'honneur d'avoir montré, à la date sus-mentionnée, les premières épreuves de la photographie en trois couleurs.
Il y a loin de la coupe aux lèvres. Beaucoup d'inventeurs en savent quelque chose.
La communication du 7 mai 1869 eut, il est vrai, un plein succès auprès des clairvoyants et des penseurs; ils mesurèrent du premier coup d'œil toute l'étendue de la découverte, ils en prophétisèrent le bel avenir; mais elle n'obtint de la plupart des publicistes qui disposaient alors de l'opinion que des compliments sans chaleur, des félicitations pleines de réserve et de réticence. Tranchons le mot: elle intéressa l'aréo-
page, mais ne prit pas au dehors les proportions d'un événement.
Les ovations prodiguées, vingt et quelques années avant, aux premiers fondateurs de la photographie, semblaient avoir épuisé pour longtemps l'enthousiasme que peuvent provoquer les prodiges de la chambre obscure. Poitevin lui-même, abstraction faite d'un élite de connaisseurs, n'avait recueilli presque partout que froideur et indifférence ; c'était bien lui cependant — on le sait aujourd'hui a n'en plus pouvoir douter — c'était lui qui, par ses procédés indirects de photocopies, avait ouvert la véritable voie féconde au bout de laquelle l'imprimerie, devenue la collaboratrice de la lumière, a réalisé et réalise chaque jour, avec plus d'éclat, l'idéal du nombre et de la magnificence des épreuves. Or, c'est à peine si, avant de mourir, il fut donné à cet homme de génie d'entrevoir son triomphe.
M. Davanne — Il faut louer sans réserve la pensée qui inspira son langage — crut devoir prémunir Ducos du Hauron contre la chimérique espérance d'une prompte adoption de son système et contre la flatteuse attente de voir ses idées consacrées, à brève échéance, par l'unanimité des suffrages. Dans une lettre du 12 juillet) 1879, il lui disait : « J'espère comme vous, mon-:
sieur, que la publicité donnée à cette nouvelle manière d'envisager V Héliochromie amènera des progrès là où nous restions depuis longtemps dans le statu quo, mais l'expérience m'a souvent montré qu'il faut longtemps pour qu'une idée vraie fasse son chemin. Croyez que je ferai dans la faible mesure de mes moyens tout ce qui me sera possible pour répandre la vôtre dans le public et en hâter la réalisation sur une plus large échelle. »
Assurément, l'idée dont il s'agissait dans la circonstance était vraie, mais les craintes de M. Davanne n'en avaient que plus de fondement. La publicité donnée à la nouvelle manière d'envisager V héliochromie eut pour premier résultat de diviser en deux camps les célébrités du monde photographique : le camp des croyants et celui des incrédules.
Ce dernier camp devint de beaucoup le plus nombreux. C'était à prévoir. Pour peu qu'une vérité soit voilée et qu'il faille un effort pour la discerner, la plupart des gens, naturellement enclins au septicisme, se laissent endoctriner par ceux qui la combattent. En la conjoncture, un homme d'une autorité considérable, l'infaillible pontife de la science photographique d'alors, M. Monckhoven, prit la tête du mouvement protestataire.
En effet, au Bulletin belge de Photographie (numéro du 15 mai 1870) parut un article où M. Monckhoven battait en brèche les méthodes de Charles Gros et de Ducos du Hauron. D'après lui, un concours fortuit de circonstances, probablement aidées par un travail artificiel, avait distribué la couleur sur les spécimens que ce dernier avait adressés à la Société française de photographie. La prétendue loi des trois couleurs était fausse. Finalement, M. Monckhoven portait à l'auteur de ces spécimens le défi d'obtenir à la chambre noire un cliché par la lumière jaune ou rouge, même avec des semaines d'exposition.
Aujourd'hui que Terreur où tomba M. Monckhoven est absolument manifeste aux yeux du monde photographique tout entier, elle prête à rire, et les objections du vieux bonze paraissent enfantines a tel point qu'on se demande si elles ne furent pas inoffensives. Hélas ! des assauts de ce genre le sont rarement. Un inventeur n'est qu'un roseau pensant; sa faiblesse est grande; il est sinon brisé, du moins tristement incliné par une tempête pareille à celle que déchaîna contre Ducos du Hauron l'article du Bulletin belge de Photographie. Pour parler le langage des affaires, de telles attaques sont admirables pour éloigner d'un ingénieux chercheur les fi-
nanciers les mieux disposés à seconder la mise en œuvre manufacturière de ses procédés.
Monckhoven avait beaucoup de science, mais une science incomplète. Elle ressemblait à une haute maison qui n'aurait qu'une seule fenêtre, située à l'étage d'en haut : de cette fenêtre, on jouit d'une vue splendide sur un des quatre côtés de l'horizon; quant aux trois autres, on n'en aperçoit rien.
J'ai connu plusieurs érudits de cette sorte. Sans qu'ils s'en doutent, ils sont fort dangereux. Les demi-savants sont les fléaux d'une société.
Il advint donc que, tandis que Paris disait blanc, Bruxelles disait noir. Bruxelles en est bien revenu depuis lors, et toutes les assemblées dirigeantes de la photographie devaient, par la suite, donner raison à Paris et à Ducos du Hauron. Mais, ce qu'il importe de relater tout de suite, c'est ce qui se passa à la Société des Sciences de Lille.
On est en 1870, peu de mois avant la guerre. Blanquart-Evrard présidait alors cette compagnie savante.
Elle était fière de cette présidence et avait raison de l'être, car le nom de Blanquard-Evrard évoquait de glorieux souvenirs. L'Institut, dans sa séance du 19 juin 1847, avait proclamé l'éclatant mérite des travaux de ce physicien amateur, armé d'assez de savoir et doué d'assez de génie pour avoir, non pas, il est vrai, devancé, mais surpassé Talbot dans les démonstrations originaires de la phothographie sur papier. Quatre ans après ce premier succès, il avait conquis de nouveau les félicitations de l'Académie des Sciences en lui livrant les moyens qu'il avait trouvés d'imprimer par nombreuses et rapides séries d'exemplaires l'œuvre de la Lumière (année 1851, tome 32, page 555 des Mémoires de V Académie des Sciences). Puis, blessé au vif, dans sa dignité d'inventeur, par certains sourires d'incrédulité, Blanquart-Evrard s'était cru lié d'honneur à la fondation d'un atelier d'art industriel où se ferait une démonstration en règle de ses principes, et c'est ainsi qu'avait été inaugurée à Lille une imprimerie héliographique où les simples amateurs aussi bien que les éditeurs, les peintres aussi bien que les photographes, virent avec enthousiasme foisonner
les copies, de plus en plus applaudies, des plus belles pièces de leurs collections. C'était une de& rares imprimeries photographiques qu'il y eût alors en Europe, et peut-être, entre toutes, étaitce à celle-là que revenait la palme.
Or, une volumineuse eorrespndance., interrompue par les événements de 1870 et reprise après la conclusion de la paix, témoigne de de V admiration que Blan quart-Evrard — c'est le mot qu'il emploie — professait et que professaient avec lui ses collègues de la Société académique de Lille pour les résultats obtenus par Louis Ducos, Dix-huit lettres ou, pour employer un terme plus conforme au prix de pareils écrits, dix-huit autographes de Blanquart-Evrard permettent de ressusciter toute une émouvante histoire. Il résulte en effet de ces documents que ce vénéré professeur, ce Gutemberg de rimprimerié héliographique, au vu des épreuves polychromes qui lui furent envoyées d'Agen, où habitait à cette époque la famille de Lous Ducos, résolut d'écrire une monographie du nouvel art et d'illustrer ce livre par un sujet en trois couleurs dont Louis Ducos lui fournirait les trois prototypes.
Les trois prototypes furent faits et, selon le désir du savant, l'inventeur y joignit, réalisées par des tirages au charbon^ les trois épreuves
positives isolées, rouge, jaune, bleu, et aussi la synthèse ou polychromie qu'un trio d'épreuves analogues avait donnée par le fait de leur superposition. C'était un élégant sujet de fleurs, reproduites d'après nature. Blanquart-Evrard jugea que l'œuvre était bonne, qu'il en résulterait une démonstration décisive, et il annonça que chacune des quatre sortes d'images allait être tirée sur ses presses au nombre de sept cents exemplaires, ce qui ferait trois mille exemplaires au total pour l'édition de ce premier ouvrage. Un distingué spécialiste était chargé d'exécuter les trois planches d'impression. Il n'y aurait, disait Blanquart-Evrard, qu'un léger retard, conséquence du désarroi, non encore tout à fait réparé, que les événements de la guerre avaient mis dans son imprimerie.
La lettre,, datée de Lille 43 janvier 1872, qui annonçait ce grand travail et ce prochain triomphe, portait, en post-scriptum, ces mots : « Tâchez de me lire. C'est ce que je ne puis plus faire, car je sais toujours écrire et non me lire. J'ai presque entièrement perdu la vue. »
A la lecture de ces deux lignes, le destinataire de la lettre ne put maîtriser un pressentiment sinistre.
Son effroi n'était que trop justifié.
L'intelligence de Blanquart-Evrard avait coïl-
serve toute sa vigueur, mais le corps était miné par une grande souffrance morale; un deuil de famille, un deuil cruel avait usé ses forces. Le 25 avril 1872, l'illustre physicien descendit dans la tombe, et avec lui fut ensevelie la démonstration par laquelle il avait voulu couronner l'œuvre de Ducos du Hauron.
A quoi tiennent les destinées? Il eût vécu deux mois de plus, et l'avènement de la phototypographie polychrome s'accomplissait avec éclat, à l'heure marquée par les travaux soutenus dont elle était le fruit; tout aussitôt, les distributeurs de la renommée eussent glorifié, en l'entrelaçant à celui du vieux maître, le nom du jeune homme — il était jeune alors — dont nous racontons la dramatique infortune.
La phototypographie polychrome a quand même été fondée^ mais longtemps, bien longtemps après la mort de Blanquart-Evrard, et, quant au nom de Ducos du Hauron, il a fallu, pour le sauver de l'ombre qui menaçait de le submerger, que deux sociétés savantes de France l'inscrivissent, l'an dernier, en bonne place sur le Livre d'or des belles inventions en effaçant, comme on l'apprendra plus loin, d'autres noms que l'étranger y avait substitués.
La loi du triage photomécanique des trois couleurs aptes k former la synthèse polychrome est une loi immuable, une loi qui fut vraie dès le premier jour de sa définition autant qu'elle est vraie au bout du tiers de siècle écoulé depuis lors, et autant qu'elle sera vraie jusqu'à la fin des siècles. En conséquence, on ne peut que sourire de certaines appréciations, récemment émises sur les prétendus perfectionnements apportés, a-t-il été dit, au système de Ducos du Hauron par les continuateurs de son travail. C'est à peu près comme si, à propos de la constatation, faite par Papin, au siècle dernier, de la force expansive de la vapeur, on s'avisait de dire que la vapeur a été très -perfectionnée de nos jours.
Ce qu'il s'agissait de perfectionner, et ce que Ducos du Hauron a mis, pour sa part, un tiers de siècle à perfectionner ou tout au moins à améliorer, ce sont les moyens matériels d'exécution de son système. A l'exception des trois filtres ou écrans colorés, rouge-orangé, vert, bleu-violet, dont les nuances types et tes degrés d'intensité
furent définis une fois pour toutes et qui ne se prêtent, en fait de variantes, qu'à des modifieacations d'ordre secondaire, les moyens d'exécution dont il lui fallut se contenter au début étaient, hâtons-nous de le reconnaître, grandement défeeteux. Ils laissaient k désirer à tel pà^nt, que ce n'est pas le moindre mérite de l'inventeur d'avoir pu les faire servir à ses démonstrations des commencements.
L'essor de sa pensée alla tout d'abord non pas se briser, mais se heurter à un obstacle énorme.
Cette considérable difficulté consistait a pouvoir obtenir, à la chambre noire,, en une durée de pose qui ne fût pas, à force d'être longue.» subversive de l'unité d'éclairage du modèle, l'empreinte de la lumière verte et surtout l'em preinte, encore plus paresseuse, de la lumière rouge-orangé. .
En l'année 1869, un axiome, datant des premières années de la photographie, subsistait encore. Cet axiome voulait que, seul ou à peu près seul, le rayonbleu eût le pouvoir d'impressionner la plaque sensible, et les plus savants maîtres n'avaient pas assez de réprobation pour quiconque émettait la prétention de créer une image par d'autres rayons lumineux. On s'explique dès lors une partie des anathèmes fulmi nés par Monckhoven, nous l'avons dit plus haut^
contre Ducos du Hauron. Il se refusait obstinément à admettre que ce nouveau venu eût triomphé, à un degré quelconque, de l'inertie, réputée irrémédiable, de la lumière jaune ou rouge, mise en présence des préparations photographiques, et il déniait l'authenthicité des clichés produits.
La vérité est que l'innovateur avait eu toutes les peines du monde à obtenir les clichés de ses premières épreuves en couleur.
Mais il les avait obtenus.
Comment s'y était-il pris?
Cette notice, toute d'actualité dans sa partie technique, n'a pas à entrer dans de pareils détails qui n'offriraient qu'un intérêt purement rétrospectif. Soit en ce qui concerne les phototypes utilisés pour cette première démonstration, soit en ce qui a trait, d'une manière plus générale, à ses phototypes chromographiques, constamment en progrès d'une série à l'autre par un meilleur rendu des valeurs et par la réduction du temps de pose, il ne saurait être question ici de spécifier les préparations employées ni de rééditer le manuel opératoire. Aux amateurs désireux de pratiquer l'art de la photographie en trois couleurs, il nous suffit de déclarer : 1° Que les méthodes de, clichés imaginées par l'inventeur pendant les nombreuses années qu'il consa-
cra à cette partie de ses recherches, ont été minutieusement décrites en divers ouvrages par lui publiés ; 2° que de ces divers ouvrages, aujourd'hui rares en librairie, il a été fait des extraits qui n'omettent aucun des renseignements dont Pintérèt a pu survire aux transformations des méthodes, et que ces extraits ont été groupés dans le livre La Triplice phothographique des couleurs et V Imprimerie, dont il sera rendu compte plus loin; 3° qu'au surplus, grâce aux progrès, essentiellement pratiques et manufacturiers, accomplis par suite des travaux d'une élite de savants (4) s'obstinant à la poursuite du problème connu naguère sous le nom de Nivellement de Vactinisme, l'amateur se trouve désor-% mais affranchi non-seulement des études rétrospectives, mais, ce qui vaut mieux encore, de l'obligation de procéder lui-même à tout travail fastidieux de laboratoire, le manuel de la polychromie, pour tout ce qui a trait aux clichés, se réduisant aujourd'hui aux opérations des négatifs ordinaires sur plaques gélatinées. De telles opérations sont devenues familières même aux enfants. Les écrans de couleur venant s'ajouter
{!( Notamment Vogel, Ch. Cros, Eder, Carey-Lea, Edmond Becquerel, Waterhouse, etc. L. Ducos du Hau* ron a contribué à la formation de cette science.
au traditionnel et indispensable objectif, et, de plus, trois empreintes à créer au lieu; d'une, c'est seulement en cela que résident, tout compte fait, les différences entre l'art des trois phototypes de la polychromie et celui du négatif de la photographie noire. Quant aux plaques gélatinées qui s'approprient au nouveau travail, l'amateur les trouve toutes prêtes dans le commerce; le commerce les lui fournit préparées avec une supériorité à laquelle, seules, les grandes usines peuvent atteindre. Ce sont les plaques isochromatiques et les plaques panchromatiques, merveilleusement sensibles à la lumière verte. Cette fabrication a été rendue absolument conforme aux conditions scientifiques et à l'esthétique du procédé par deux des principaux promoteurs de l'évolution photographique moderne : j'ai nommé MM. Auguste et Louis Lumière, de Lyon. A défaut de l'instantanéité absolue, les plaques précitées procurent, à travers l'écran rouge-orangé et l'écran vert, des images bien plus rapides que celles dont on se contentait autrefois pour le portrait en travaillant sans interposition d'écran d'aucune sorte.
C'en est donc fait, à l'heure actuelle les prophéties virtuellement contenues dans les paroles de M. Davanne sont accomplies : la nouvelle manière d'envisager VHéliochromie est passée
du cerveau de deux rêveurs dans celui des directeurs des plus florissantes manufactures. Chartes Gros n'a pas vu ce triomphe, mais Louis Bucos en est le témoin. S'il est vrai que ses brevets ont fait long feu, il s'en console philosophiquement en songeant qu'on a aujourd'hui la preuve irréfutable qu'il y a trente ans il n'était ai un imposteur ni un fou.
Nous venons de relater sommairement Thistoire des trois négatifs afférents au système. En ce qui concerne les moyens d'imprimer chacun d'eux de la couleur voulue et de fusionner les trois monochromes ainsi obtenus en une synthèse nommée polychromie, ou bien encore chromogramme positif, ou simplement chomogramme, il convient d'indiquer de même, en un rapide aperçu, ce que cette seconde partie de l'invention fut à son origine et ce qu'elle est devenue au bout de trente ans de mise en pratique.
Dès les premiers mémoires, l'auteur du sys-
tème s'était nettement expliqué sur ce qu'il appelait la multiplicité des moyens. En principe, disait-il, on peut employer à la production des trois images consécutives d'une polycromie pigmentaire tous les modes de tirage photographique qui permettent d'imprimer en une teinte déterminée. Pourvu que la nature ou l'industrie, une fois choisi, à titre d'essai, un mode de tirage, fournisse les types de rouge, de jaune, de bleu dont on n'a pas le droit de se départir, et pourvu que les substances pigmentaires qui réalisent ces trois types ne soient pas chimiquement rebelles au travail d'agrégation moléculaire qu'on leur demande, le tableau qu'on veut créer s'obtiendra par n'importe laquelle de ces méthodes.
Or, en 1868, plusieurs procédés bien connus, les uns, il est vrai, peu étudiés encore, d'autres déjà assouplis, ou peu s'en faut, aux exigences de l'art, répondaient à cette définition. Malheureusement pour Louis Ducos, la plupart de ces procédés ne pouvaient être mis en œuvre avec chance de réussite que par des spécialistes exercés et seulement dans des établissements industriels outillés à grands frais. Du reste, la situation n'a guère changé depuis lors, et les modes d'impression dont nous voulons parler sont restés à l'état de monopoles au profit de la haute in-
dustrie artistique. Mais il y a, en faveur du temps présent, comparé au passé, cette différence que la photographie aux trois couleurs, lorsqu'elle frappe à la porte des ateliers dont il s'agit, n'est plus traitée en visiteuse importune, en étrangère, en aventurière. On lui fait, tout au contraire, grand accueil, et l'instant psychologique va venir où, sans recourir à des ambassades, à des négociations plus ou moins compliquées, les amateurs en possession de clichés photochromographiques n'auront qu'à les déposer purement et simplement et sans phrases dans lesdites imprimeries, de même qu'on dépose un manuscrit chez un libraire-éditeur; on leur remettra, peu de jours après, le nombre convenu d'exemplaires polychromes.
Comme le témoignent les plus anciennes brochures de Ducos du Hauron, il a, de longue date, énuméré, sans prétendre toutefois en avoir dressé la liste complète, les différentes sortes de tirages industriels qu'il jugeait pouvoir s'appliquer à la photographie trichromatique. Cette énumération comprenait, dans leur généralité, les diverses impressions aux encres grasses, et notamment la photocoilographie (anciennement appelée phototypie), la chromolithographie à grain, la gravure en creux, la photogravure en relief ou typographique. Il importe de retenir
que cette dernière, depuis quelques années* c'est-à-dire depuis l'adoption des réseaux et des trames qui divisent, dans la chambre noire, l'image réfléchie et la transforment en image pointillée ou quadrillée, en simili, etc., est devenue éminemment apte à l'illustration du livre par la gravure photographique en trois couleurs. L'appréciation que nous émettons à ce sujet n'exprime pas un simple espoir, mais il s'agit d'une réalité affirmée par des résultats d'une haute valeur. L'étranger les a montrés le premier; mais grâce a Dieu, la France s'en mêle à son tour pour tenir bientôt, ici comme ailleurs, le record. Pour s'édifier à ce sujet, on n'a qu'a lire le récent article de la Revue encyclopédique (numéro du 2 avril 1898), où M. Léon Vidal célèbre la belle réussite de MM. Délaye et L. Hemmerlé, de Lyon.
En sus des méthodes manufacturières, Louis Ducos, dès l'origine, a suggéré plusieurs modes de phototirages qui sont à la portée des simples amateurs . Il faut ranger dans cette catégorie le procédé dit au charbon, de son vrai nom procédé aux mixtions colorées bichromatées9et aussi le procédé par saupoudrage.
Personnellement il se livra à une étude approfondie du procédé au charbon et l'appropria de Son mieux à la production de ses trois mono-
chromes. Tantôt il les développait sur des supports transparents inextensibles, tels que feuilles de mica, et se bornait alors à les appliquer et presser l'un sur l'autre en assurant bien les coïncidences (manœuvre qui suffisait à constituer des vitraux de petit format pouvant servir à des projections); tantôt il créait sur des plaques de verre, employées comme supports provisoires, les trois monochromes pour les happer ensuite, à l'état pelliculaire, et les faire coïncider sur une feuille de papier émail, parfaitement soudés et incorporés l'un a l'autre : c'était, dans ce cas, des polycromies réflexes, produisant de charmants effets de miniatures sur ivoire. Il va sans dire que ce mode de polychromie procure la pluralité des exemplaires d'un même sujet, h la condition qu'on ait recours à l'action lumineuse dans le châssis-presse pour chaque épreuve en particulier.
Il indique en outre la photoplastographie, appelée alors la photoglytie (procédé Woodbury et ses succédanés). C'est une sorte d'imprimerie; car, sans que la lumière ait à intervenir de nouveau, on obtient par ce moyen le tirage d'un nombre illimité d'épreuves en gélatine teintée; toutes se forment successivement par voie de moulage en une matriee, ordinairement métallique, contremoulée elle-même par un premier 715 3
relief que l'action lumineuse a formé dans l'épaisseur d'une couche de gélatine bichromatée. Ce procédé, si on s'inspire des variantes proposées par Louis Ducos dans le livre La Triplice phot graphique des couleurs et V Imprimerie, ne laisse pas d'être à la portée des amateurs, et il y a là, pour un indépendant doué d'initiative et d'imagination, une belle région à exploiter.
D'autre part, MM. Auguste et Louis Lumière ont, à deux reprises, savoir : le 22 avril 1895 et le 14 mars 1898, surtout à cette dernière date, communiqué à l'Académie des sciences de merveilleux chefs-d'œuvre de photographie en trois couleurs, créés au moyen de la méthode dite des imbibitions savamment modifiée par eux. Au mélange de mucilage et de bichromate qui constituait, dans l'ancienne manière d'opérer, la couche mince où chaque monochrome se forme dans le châssis-presse, ils ont eu l'heureuse inspiration d'associer une émulsion au bromure d'argent qui régularise remarquablement les résultats du travail de la lumière dans ladite couche. Après exposition de la plaque ainsi préparée, on colore les épreuves par immersion dans les bains de teinture pourpre, jaune, bleu, 3t on élimine par l'hyposulfite le bromure d'argent dont le rôle est terminé. Les trois monochromes sont repérés et collés l'un sur lautre
avec interposition d'une couche de collodion. C'est ainsi que MM. Lumière ont obtenu, plus particulièrement pour le stéréoscope, des collections de polychromies transparentes fort admirées.
Dans le mémoire qu'il publia en 1869 sous le titre : Les couleurs en Photographie, solution du problème (1), Ducos du Hauron décrivit, entre autres moyens de reconstitution de la couleur, un mode où la triplicité du travail se conciliait avec l'unité de surface. Ici c&;n'était plus par superposition, c'était par juxtaposition que se manifestait la loi des trois couleurs. Pour produire l'image, tout à la fois une et triple, dont il est question, il faut en premier lieu,, disait le mémoire, constituer un négatif tout spécial sur une plaque qui soit sensible k toutes les radiations (c'est cette plaque qui se réalise aujourd'hui sous le nom de panchromatique) ; à cet effet, on met en contact immédiat avec elle, dans la chambre noire, un milieu transparent, glace, membrane ou pellicule, entièrement recouvert d'un réseau trichrome divisé en raies ou compartiments très minces, la coloration translucide de chacune de
(1) Il avait déjà indiqué cette combinaison dans le brevet de 1868, comme aussi dans le mémoire de 1862 adressé à M. Lelut.
ces raies ou de chacun de ces compartiments agissant comme les écrans colorés dont on se sert pour le triage des couleurs. Le négatif qu'on aura obtenu de la sorte contiendra donc une série de raies ou de petits espaces symétriques, plus ou moins opaques suivant que ces divisions correspondent à des lignes ou à des parties de lignes, etc., ayant laissé passer des radiations plus ou moins actives. On tire de ce cliché un diapositif par contact sur verre qui, regardé à travers un réseau polychrome analogue au premier, procure, dès que les coïncidences linéaires sont établies, la vision intégrale du sujet original. A la vérité, ce système ne traduit pas les blancs du modèle par des blancs absolus, puisque le fond général est constitué par trois raies ou divisions dont chacune n'émet qu'une des trois radiations élémentaires. Mais la loi d'équilibre des trois teintes auxquelles se superpose le noircissement photographique différentiel constitutif de l'image diapositive, fait que l'œil ne s'aperçoit pas du moins de luminosité dont il s'agit. — Au cours des dernières années, l'élégante combinaison qui vient d'être décrite a été réalisée par M. le professeur Joly, de Dublin. Les polychromies qu'il obtient ainsi ne sont visibles que par la lumière transmise. On les dit d'une grande beauté.
La conclusion de tout ce qui précède, c'est que,
à Theure actuelle, en France et hors de France, les différentes méthodes de chromogrammes annoncées,, il y a trente ans, par Louis Ducos, sont entrées une à une dans la pratique industrielle.
Pour compléter ce tableau de chacune des choses prophétisées mise en regard avec l'accomplissement, il ne nous reste qu'à établir ce même rapprochement pour ce qui a trait aux polychromies de la seconde série, c'est-à-dire non plus pigmentaires, non plus provenant de milieux analyseurs antichromatiques, mais immatérielles «t provenant de filtres homéochromatiques (i). Soit dans le brevet de 1868, soit dans la brochure, déjà citée, de 1869, Les Couleurs en Pho-
(1) Le procédé qui a été décrit à la fin du paragraphe précédent, c'est-à-dire celui qui opère le triple tamisage et la synthèse des couleurs à l'aide des divisions d'une surface unique, se réalise par filtration homéochr •ornatique , bien que l'image soit matérielle et qu'à raison de cette matérialité nous ayons rangé ce procédé dans la première série. En ce cas tout à fait spécial, ia nécessité d'un tamisage non plus antichromatique, mais homéo-
tographie, soit, dès Tannée 1862, dans un mémoire adressé à M. Lelut, de l'Institut, Louis Ducos avait très nettement défini les images de cette seconde série, caractérisées par un triple jeu de diapositifs incolores et par l'illumination de chacun d'eux au moyen de la radiation colorée dont il est le produit. Cette partie de l'invention se subdivisait en deux branches, savoir : les reflets et les projections. On aurait les reflets à l'aide d'un triple appareil dont il décrivait minutieusement le mécanisme ; quant aux projections, c'est au moyen d'une lanterne à trois corps qu'on les obtiendrait.
Or, ici encore, sur toute la ligne, les événements sont venus confirmer les prévisions.
Tel est bien le cas pour les images-reflets en trois couleurs, formées, par addition de lumières, sur glaces transparentes. Nombre d'ingénieux physiciens se sont attachés à produire ce spectacle ; ils ont construit dans ce but une variété de dispositifs, tous combinés de manière à superposer devant l'œil les trois reflets bien exactement et à la même place. Le livre La Triplice
chromatique, s'explique aisément, puisqu'il ne s'agit pas de glacis colorants superposés s'absorbant les uns les autres, mais d'éléments de couleurs juxtaposés, susceptibles, à distance, de s'additionner pour l'œil les uns aux autres.
Photographique des couleurs et V Imprimerie contient (Chapitre XV) le détail de ces différentes combinaisons. Il y en a une, remontant à 1879, qui est l'œuvre de Charles Cros. Les autres ont été proposées par MM. Zink, Ives, Nachet, Niewenglowski, Nadar, Léon Vidal, etc. Ces dispositifs permettent, pour la plupart, non seulement de reconstituer les couleurs de l'original, mais de créer les trois phototypes initiaux. En outre, dans le même ordre d'idées, Louis Ducos (même chapitre) a décrit un stéréoscope photochromographique de son invention, caractérisé par l'absence de réflecteurs transparents. Finalement, à la date du 3 décembre 4897, M. Wallon a présenté à la Société Française de Photographie (Bulletin de décembre 1897, page 80 et suivantes) le Chromographoscope, réalisé par L. Ducos du Hauron dans les ateliers et avec le concours de M. Mackenstein, l'habile constructeur. On peut se rendre compte de l'intérêt qui s'est attaché à cette dernière communication par les définitions que nous empruntons à M. Wallon lui-même. C'est, a-t-il dit, sur une glace sensible unique et c'est par une opération unique de pose et de développement que s'obtiennent les trois épreuves négatives; un tel résultat est dû a un jeu de miroirs et de lames transparentes sans épaisseur disposées à 45°, qui divise, en arrière de l'objec-
tif, le faisceau lumineux eu trois parties; ces trois parties, avant d'arriver à la glace sensible, parcourent des chemins exactement équivalents, mais elles transportent des quantités inégales de lumière, d'où la possibilité de donner aux trois images, avec une même durée de pose, un éclairage équivalent malgré l'inégale activité des trois radiations fondamentales. Ce même appareil procure le repérage automatique, et cependant rigoureusement précis, des trois images positives.
Quant aux photopolychromies qu'on obtient par projection de trois diapositifs incolores en illuminant chacun d'eux par la radiation colorée qui en a créé l'empreinte, ni la description donnée par Ducos du Hauron dans sa brochure de 1869, ni une description analogue que Charles Cros, son co-inventeur, fit paraître, à la même époque, dans un mémoire intitulé Solution générale du problème de la Photographie des couleurs, m'eurent le don, si suggestives qu'elles fussent l'une et l'autre, de frapper rapidement l'attention publique, du moins en France. L'indifférence s'y est continuée même après de remarquables expériences de M. Gabriel Lippmann venant confirmer les assertions des deux inventeurs. En effet, cet illustre académicien, qui devait, peu de temps après, conquérir tant de gloire par la découverte de la Chromophotographie interfé-
rentielley ne dédaigna pas, en 1889, de tracer son siilon dans la région, si décriée parMonckhoven, de la photographie en trois couleurs : il exécuta avec plein succès les milieux colorés analyseurs, les phototypes spéciaux, puis les diapositifs incolores., et il en obtint de superbes projections polychromes (voir l'ouvrage Les Couleurs en Photographie, par MM, Niewenglowski et Ernault, page 353 et suivantes.)
Mais ce grand fait artistique autant que scientifique n'eut pas de retentissement dans la presse française. Il passa presque inaperçu.
C'est de l'autre côté de l'Atlantique, vers la même année 1889, que des projections polychromes conformes aux données ci-dessus ont, pour la première fois, fait l'objet d'un spectacle offert au public : M. Ives, de Philadelphie, était l'inaugurateur de ces attrayantes exibitions.
Il y eut bientôt et à mainte reprise salle comble, et les Américains saluèrent de leurs applaudissements cette nouveauté, célébrée quelques jours après par toute la presse des Etats-Unis. Quant aux deux français qui avaient, vingt ans auparavant, prophétisé et décrit ce mode splendide de photographies en couleurs, leurs noms étaient passés sous silence.
Paris, cette patrie des Beaux-Arts et des Sciences, ne pouvait se désintéresser plus long-
temps d'un progrès accompli dans leur double domaine. Le 2 février 1892, au Conservatoire National des Arts et Métiers, M. Léon Vidal, remarquablement secondé pour la partie optique de l'œuvre par M. Molteni, présentait à une assistance charmée les premiers spécimens, sortis de ses mains, de la synthèse additionnelle des couleurs par voie de projection et, le 4 mars, devant la Société Française de Photographie, le 9 du même mois devant le Photo-Club, il répétait l'expérience avec des éléments de démonstration de plus en plus décisifs. M. Léon Vidal avait assorti et coordonné une fois pour toutes, grâce, il faut le reconnaître, à une science spéciale considérable, ce qu'il a appelé les douze variables, à savoir : les trois milieux colorés, les trois négatifs, les trois diapositifs, et enfin les trois sources d'illumination.
En des termes chaleureux, ratifiés aussitôt par les manifestations de l'auditoire d'élite auquel il s'adressait, l'éminent conférencier revendiqua hautement en faveur de feu Charles Cros et de Ducos du Hauron, par conséquent pour la patrie française, l'honneur de l'idée première dont il apportait une démonstration si magistrale (1).
(1) Moniteur de la Photographie, numéro du 1er mars l892; joutai Xa Nature, année 1892, page 339 et suivantes.
L'objet de cette notice est bien moins la biographie d'un inventeur que la propagation de ses idées. Lui-même,, quand nous l'avons consulté sur les éléments de notre travail, a voulu qu'il en fût ainsi. D'une part, il estime avec raison que toute l'utilité des moindres livres comme des plus importants doit être réservée à leurs lecteurs, et, d'autre part, en ce qui concerne la propagande qu'il a en vue, elle est de celles qu'on est heureux de favoriser sans arrière-pensée égoïste. Son désir le plus sincère est que, pour le triomphe de la science et de l'art, la trilogie photographique des couleurs, telle qu'il l'a comprise et définie, soit expérimentée sous toutes ses formes, poursuivie en tous ses corollaires, sondée en tous ses mystères par une phalange de plus en plus nombreuse, de plus en plus aguerrie, de chercheurs, y compris les simples amateurs. Ce champ d'exploration n'a pas de limites. Il promet des surprises, des trouvailles superbes. C'est dans le dessein de les multiplier que le
frère de l'inventeur a écrit non cette biographie, mais plutôt cette monographie destinée à ébruiter de son mieux les attractions du système. La même intention le dirigea lorsque, Tannée dernière, dans le traité La triplice photographique des couleurs et V imprimerie, s'adressant plus particulièrement à un groupe de spécialistes, il publia, en sus de la description minutieuse de quelques-unes des méthodes, diverses indications des plus suggestives afférentes à des sujets d'études où l'inventeur aurait eu trop a faire de s'engager personnellement. Telle fut l'idée maîtresse de ce traité, plus vaste par les conquêtes qu'il fait entrevoir que par celles qu'il montre réalisées (1).
Mais ne serait-ce que pour éclairer le côté scientifique des choses, notre devoir est de mentionner dans l'ouvrage actuel, avant de nous séparer du lecteur, certains épisodes de la vie, fortement tourmentée, de Louis Ducos du Hauron.
J'ai déjà parlé d'un premier désastre, qui frappa son œuvre en 1872 : ce fut la mort inopinée de Blanquart-Evrard.
(1) Alcide Ducos du Hauron. — La triplice photographique des couleurs et l'imprimerie, système de photochromographie Louis Ducos du Hauron. — In-18 jésus de VI. — 448 pages, 1897. — Bibliothèque photographique de la maison Gauthier-Villars et fils.
Ce malheur ne brisa pas son courage. Il refit patiemment sa toile de Pénélope, c'est-à-dire ses collections de clichés spéciaux et de photopeintures au charbon, dans l'espoir de meilleurs jours*
Par meilleurs jours, il fallait entendre ceux où un nouveau Blanquart-Evrard, un directeur d'imprimerie photographique à tirages industriels, par exemple la phototypogravure en creux ou en relief, adopterait son travail pour lui donner le large essor dont il paraissait digne.
Mais il était a craindre que cet événement désiré ne vînt pas de sitôt. La guerre avait cessé, il est vrai, mais ses suites se prolongeaient; elle avait interrompu pour des années le mouvement artistique, coupé les ailes à l'idéal, glacé les académies et les athénées. Niepce lui-même, les mains pleines de merveilles, n'aurait pas obtenu qu'on fft cercle autour de lui.
Par un surcroît de complications regrettables, Louis Ducos n'habitait pas à proximité des centres industriels. Disons cependant, pour rendre à la vérité un juste hommage, que dans la province où il résidait, des intelligences d'élite, des amis sincères comprirent ses travaux et qu'ils soutinrent son courage par des sympathies aussi chaleureuses qu'éclairées. De 4872 à 1878, comme l'attestent notamment plusieurs de ses mémoires dédiés à la Société académique d'Àgen, il réalisa
en cette ville, quant k l'application de ses méthodes, de sérieux progrès. Il se voua particulièrement à la recherche des propriétés photogéniques de Yéosine, et parvint à la gouverner complètement comme substance accélératrice des empreintes des radiations les moins photogéniques. Il contribua, par ses découvertes personnelles, à l'avancement général de la science de Yorlhochromatisme : c'est cette science qui, par la suite, grâce à la substitution du gélatinobromure au collodion, devait, plus particulièrement dans le laboratoire de MM. Auguste et Louis Lumière, révolutionner la photographie tout entière. En ce qui a trait aux impressions de ses polychromies, il fit provisoirement son deuil des moyens photomécaniques de multiplication rapide, et dut s'en tenir au procédé dit au charbon. Il le plia de son mieux à la production et à l'unification de ses trois monochromes. C'est ainsi qu'il obtint finalement, soit par transparence, soit sous la forme réflexe, un nombre, malheureusement fort restreint, d'épreuves en trois couleurs : c'étaient des spécimens hautement significatifs, voire môme, quelques-uns du moins, réalisant la perfection.
Au nombre de ces épreuves, pour la plupart d'assez médiocre format, se trouvait un paysage d'après nature absolument remarquable par la
finesse du détail et par le charme du coloris» Le comte de Chaudordy, ambassadeur de France à Saint-Pétersbourg, reconnut dans ce médaillon la touche toute personnelle, la maestria du peintre Hélios, et il se fit une fête de montrer ce jôyau phothographique au critique d?art le plus autorisé qu'il y eût à Paris : je veux parler de Paul de Saint- Victor.
A son tour, Paul de Saint-Victor, émerveillé du médaillon, y lut sans difficulté la signature: c'était bien celle du roi des peintres.
Quelques jours après, M. Gustave Péreire, avec l'entrain d'un grand seigneur de la finance doublé d'un Mécène, instituait des travaux d'essai pour une production pratique et régulière d'épreuves en trois couleurs d'après les principes qui avaient si bien réussi.
Mais l'archet d'or de ce virtuose eut beau vibrer, l'expérience qui fut faite demeura stérile.
Et il devait en être ainsi. Le conseil d'administration, renonçant a traiter avec les chefs d'imprimeries photographiques aux encres grasses, avait limité cette expérience aux phetotirages par les gélatines colorées, tels que le charbon et\&photoglyptie (procédé Woodbury). On n'avait pas à cette époque les moyens, trouvés plus tard, de maintenir, au milieu des multiples manipulations des trois épreuves pelliculai-
j res d'une polychromie de cette sorte, l'identité | absolue de leurs dimensions respectives. Cet inconvénient tirait peu à conséquence, disons mieux, il n'existait même pas tant qu'on se bornait, comme Louis Ducos l'avait fait dans son 1 atelier d'Agen, à des épreuves de petit format ; mais, par malheur, celles que MM. Klerjot, . Chaupe et Sarrault, trois hommes de" talent, venaient d'entreprendre à Billancourt et à Nanterre sous une direction trop portée peut-être à f commencer par le plus difficile, étaient despoly- I chromies de très grand format, destinées à attirer S du plus loin possible les regards des visiteurs qui devaient prochainement affluer au palais du Champ de Mars ; car l'exposition photographique internationale de 1876 était sur le point de ' s'ouvrir. Quand on voulut, Pavant-veille ou la veille de cette ouverture, superposer les trois monochromes de chacun de ces vastes chromogrammes improvisés, il advint que, dù moins pour la plupart, les coïncidences des lignes du dessin refusèrent de s'établir. On se découragea, et la continuation de Fessai qu'on avait voulu faire, fut indéfiniment ajournée.
Le médaillon n'en existait pas moins. Celui qui avait en sa main un tel talisman devait-il, pouvait-il s'avouer vaincu? S'il l'eût fait, sa déclaration n'eût pas paru sincère.
Reptré dans la solitude de son laboratoire d'Agen, il employa les années qui suivirent à régulariser, en vue des grandes dimensions aussi bien que des menus formats, ses polychromies aux gélatines, tout en préparant les voies à d'autres modes de phototirages, d'un caractère industriel moins discutable.
Mais une recherche de plus haute importance ne tarda pas à s'imposer à sa clairvoyante sollicitude.
En effet, un grave dilemne surgissait à l'improviste. Pas de milieu : ou bien son œuvre, devenue caduque, "allait périr faute d'avancer, ou bien elle allait décupler, peut-être centupler de valeur, suivant qu'il maintiendrait sa méthode de phototypes ou qu'il aurait hâte de la remplacer.
Rien n'était plus évident que cette alternative. Pour la production de ses phototypes spéciaux, un long travail et d'ingénieux moyens de captatioa lui avaient valu le docile concours, la colla-
boraiion du collodion, devenu pour lui, depuis des années, un inséparable auxiliaire : or le collodion, jusqu'alors respecté par tous les photographes, vénéré de tous presque autant que le soleil lui-même, le collodion venait d'être détrôné, et un nouveau monarque, \q g éla'ino -bromure, régnait à sa place dans la plupart des ateliers.
La révolution s'était annoncée fatale, irrésistible, par la raison que le nouveau régime, le gélatino-bromure, faisait passer aax mains de tout le monde la photographie, jusqu'à ce moment-là privilège exclusif d'un groupe de professionnels, et ce triomphe de la démocratie provenait de la fondation de puissantes usines qui se chargeaient — chose, impossible sous le précédent régime — de livrer aux amateurs les glaces photographiques toutes préparées. Et quelles glaces ! Elles réalisaient, pour n'importe quelle radiation, même sans l'adjonction de substances accélératrices, des réductions de pose dont la prédiction, sous le règne du feu roi Collodion, eût paru insensée.
De toute certitude, elles étaient une aubaine considérable pour la photographie en trois couleurs, et l'inventeur de cette dernière fut inévitablement entraîné à les étudier à fond. Il prolongea cette recherche pendant des années, expéri-
mentant à nouveau les divers agents accélérateurs indiqués dans les traités généraux sur l'orthochromatisme et spécifiés dans ses propres publications. Nous n'en parlons ici que pour mémoire, dans le seul but de témoigner de ce labeur venant se superposer à tant d'autres. Grâce à l'invariabilité de leurs résultats, à la pureté des épreuves, à la rapidité de la pose, les plaques orthochromatiqaes et les plaques panchromatiques obtenues en dernier lieu par MM. Auguste et Louis Lumière enlèvent tout intérêt à l'historique des efforts individuels tentés pour en obtenir d'analogues. En fait de productions de cette nature, il n'y a pas de lutte possible entre un particulier, si habile soit-il, et le grand établissement d'art industriel que ces deux savants ont créé à Lyon.
A l'exposition universelle de 1878, Louis Ducos présenta une collection de nouvelles polychromies en gélatine. Elles y obtinrent un vif succès. Elles étaient son œuvre personnelle. Entre autres appréciations émises à ce sujet dans les milieux spéciaux, voici le jugement qui fut porté par M. Piquepé, s'exprimant comme rapporteur de la délégation de la société des employés en photographie :
« Ducos du Iïauron, Agen... A envoyé onze remarquables petits tableaux, produits d'après
— Si —
on procédé d'hélioehromie. Ces spécimens, les uns de vues d'après nature, les autres de reproductions de peintures, sont simplement rables. »
L'envoi dont on parlait en ces termes ne pouvait pas ne pas frapper l'attention de nos voisins les Allemands, si vigilants, si alertes à saisir au vol tous les progrès, qu'il s'agisse des arts de la paix ou de ceux de la guerre. L'Allemagne est la terre natale de l'imprimerie; comment auraitelle pu se désintéresser d'une affaire où celle-ci avait un grand rôle à remplir ? Ge qu'il y a de certain, c'est que, le 13 octobre 1878, l'illustre imprimeur en photogravure, Albert de Munich, l'ami de Vogel, le confident d'une partie de son oeuvre, interpellait Ducos du Hauron. Venu k Paris visiter l'exposition, il lui adressait à Agen, à la date qui vient d'être relatée, une première lettre, presque aussitôt suivie d'une seconde, pour le féliciter de son envoi au palais du Champ de Mars et pour le convier à un entretien où l'on
discuterait amicalement les moyens de fonder ensemble, soit en France, soit hors de France, un atelier consacré à la photographie en trois couleurs réalisée par l'imprimerie. Non-seulement la science, mais la droiture et l'honneur -avaient en la personne d'Albert de Munich un réprésentant indiscuté. Louis Ducos accepta donc l'entretien. îi eut lieu à Paris. Il s'y renouvela plusieurs jours, de plus en plus captivant, de plus en plus empreint de confiance mutuelle et de cordialité. Pour fonder à Paris même l'atelier projeté, il eût fallu, à raison de certaines conventions antérieures, le concours d'une maison industrielle dont je n'ai pas à rappeler le nom, d'ailleurs très honorable. Elle déclara n'être pas prête à une augmentation de travail, de local et de personnel. Albert de Munich, photographe de la cour du roi de Bavière, dit alors à Ducos du Hauron : « Venez parmi nous, nos efforts réunis ne tarderont pas à créer de grandes choses. »
Le lecteur Ta pressenti, la réponse du Français fut française, c'est-à-dire négative. Si grandes que fussent les certitudes de succès attachées à une pareille association, comment se serait-il décidé' à transporter en Allemagne l'invention qu'il avait été si heureux et si fier d'offrir à son pays ? Son sort dût-il laisser celui-ci à tout jamais indifférent, il refusa.
Cette indifférence — bien entendu, il ne s'agit pas de la France elle-même, mais de quelquesuns de ceux qui s'imaginent la représenter — ne tarda pas à se montrer dans toute sa laideur. Voici en quelle circonstance :
Malgré l'énorme consommation de travail, de temps et d'intelligence que Louis Dueos, au vu et au su d'un grand nombre de ses contemporains, avait employés à sa grandiose découverte, elle ne lui avait pas profité et, en l'année 1884, il se voyait presque à la veille de l'expiration du brevet pris par lui en 1868 pour les couleurs en photographie. On lui suggéra alors une démarche au ministère du commerce pour une prolongation de durée de son privilège.
Certes, cette démarche pouvait avoir quelque témérité en ce sens que rarement, trop rarement les inventeurs, même les moins fortunés et les plus méritants, obtiennent la faveur qu'on le pressait de solliciter. Il fallait donc s'attendre à un refus. Cependant la démarche fut faite: le refus s'ensuivit (1er août 1881).
Mais ce qu'il y a de honteux, non pour l'auteur de la démarche, mais pour les auteurs du refus, ce sont les motifs de la décision : « La découverte invoquée par l'inventeur n'avait pas l'ampleur voulue, les retards de la mise en œuvre lui étaient exclusivement imputables ».
En vérité, c'est le cas de rappeler, à propos d'une mésaventure d'ordre privé, le jugement porté de nos jours sur les Français par John Edward Courtenay Bodley. Autant cet observateur glorifie, dans notre nation, l'activité intellectuelle, l'ingéniosité, la force morale qu'on y découvre parmi les gouvernés, autant il bafoue la médiocrité lamentable, l'ignorance, le gâtisme d'un trop grand nombre de ceux qui la gouvernent,
Il y avait alors à Àgen un homme aux idées élevées qui prodiguait l'activité de son intelligence et de ses capitaux à former, dans les contrées dont il était le dieu, des centres de travail et des foyers de bienfaisance. M. Alexandre Jaille — c'est de ce bienfaiteur public que je veux parler — comprit l'œuvre de Louis Ducos. Il l'admira et, avec quelques amis, fonda à Toulouse, pour les impressions photographiques en trois couleurs, une annexe aux ateliers de collographie d'André Quinsac, le plus distingué
photocollographe qu'il y eût en France à cette époque.
Si inférieures que fussent aux glaces panchromatiques actuelles les glaces gélatino-bromurées dont il fallait se contenter pour chaque trio de phototypes, les dix à douze sujets polychromes — reproductions de tableaux ou paysages pyrénéens pris d'après nature — que Quinsac imprima d'entrée de jeu, eurent un succès énorme. L'élite des artistes et des littérateurs de la ville de Clémenee-Isaure assista à la « démonstration », j'allais dire à l'éclosion de la nouvelle sorte de jeux-floraux que M. Jaille venait d'instituer. Il n'y eut qu'une voix pour prédire longue et glorieuse vieàlacollographie polychrome.
Elle s'apprêtait, en effet, à battre son plein (1884), lorsque les ateliers de Quinsac, y compris l'annexe des trois couleurs, devinrent la proie des flammes: tout fut dévoré, tout périt en moins d'une heure.
M. Jaille , eût réédifié l'établissement, mais il n'en eut pas le temps : une maladie inopinée et la mort le frappèrent.
Quinsac voulut transporter à. Paris, où il était déjà célèbre au moins autant qu'à Toulouse, son industrie artistique, et il invita Ducos du Hau~ ron li lui adresser sans retard de nouveaux trios de phototypes. Pour le commun avantage des*
divers intéressés, il était sûr de tirer un heureux parti des nouvelles polychromies ; mais, à son tour, la rîiort le guettait... La mort de Quinsac fut le coup de grâce de toute l'entreprise.
Pendant les douze années qui suivirent, le travailleur dont nous déroulons la rude histoire, habite Alger auprès de sa famille. De même que Blanquart-Evrard et que les autres amis qui avaient voulu le seconder, son brevet, lui aussi, était passé de vie à trépas, sans qu'il fût possible, on le sait, de le ressusciter. Mais la foi inébranlable de l'inventeur dans le succès final survivait aux hommes et aux choses. Il avait amassé, il continua d'amasser, à défaut des rentes dont sa découverte était frustrée, la science des moyens très variés qui, d'un jour à l'autre, pouvaient, sous sa direction,, assurer une industrielle mise en œuvre du système. Et comme dans l'ordre scientifique aussi bien que dans i'ordre des productions littéraires, une idée $n fait surgir une autre, il arriva que les trouvailles in*
génieuses dont il était l'auteur, s'accumulèrent sans qu'un lien toujours apparent les rattachât toutes à la photographie des couleurs, son sujet favori d'études. Elles sont attestées, de 1859 à 1897, par quatorze brevets français et vingt-quatre traités^ brochures ou publications scientifiques, le tout énuméré et spéficié, parfois même analysé ou partiellement transcrit dans l'ouvrage dont la présente notice a déjà fait mention à diverses reprises et qui a récemment paru chez Gauthier-Villars : « La triplice photographique des couleurs et l'imprimerie ».
Le Transformisme en photographie par V entrecroisement de deux fentes, Y Art desanaglyphes, le Microcosme (variante d'appareil panoramique), sont des créations de Ducos du Hauron devenues populaires. On en peut lire les descriptions dans nombre de recueils scientifiques ou mondains.
Mais, de toutes les idées qu'il a semées dans l'industrie d'art, la première en date et la plus féconde, ce fut celle du cinématographe, autrefois désigné par le terme de chronophotographze. Il émit cette idée il y a trente-quatre ans, non pas d'une façon vague ou abstraite, ni par des à-côté ou des à peu près, mais matérialisée en des dispositifs que spécifiait en détail son brevet — brevet du 1er mars 1864, n° 61976, et,
surtout, certificat d'addition, en date du 3 décembre 1864. — Ce brevet français, aujourd'hui atteint par une prescription plus que doublée, mais que sa vieillesse même rend plus glorieux, se trouve être le chef de file des innombrables brevets afférents au cinématographe. La construction spéciale décrite par Louis Ducos et qu'il fit exécuter par un mécanicien agenais sous le contrôle d'un ingénieur distingué, assurait l'immobilité optique de chacune des images nonobstant leur déplacement matériel devant l'œil du spectateur, et par suite affranchissait de toute oscillation le spectacle cinématographique.
Quant à sa photographie en couleur, tous les éditeurs qui lui avaient offert leur concours étant morts, il décida, dût-il n'éditer que cent exemplaires, d'entreprendre lui-même, par l'imprimerie collographique, l'illustration polychrome de quelques-uns des sites pittoresques qui abondent autour d'Alger. Il prévoyait de prochaines expositions photographiques à Paris : pouvait-il abandonner le champ-clos ?
Mais un bon imprimeur photocoîlographe ne s'improvise pas, et certes c'eût été le cas d'imprimer trois fois mieux encore que s'il se fût agi du travail traditionnel. Louis Ducos n'avait jamais tenu de sa vie un rouleau d'imprimerie ; il dut s'assujettir, sans avoir de maître, à un appren-
tissage de quelques mois au bout desquels la petite presse Alauzet qui servait à sa démonstration commença à faire merveille. Il en obtint des polychromies fort présentables, qui se seraient transformées en épreuves réellement prestigieuses s'il avait pu se livrer à une étude un peu plus prolongée du procédé. Quoi qu'il en soit, il jugea que les spécimens obtenus pouvaient faire suffisante figure à l'exposition internationale de photographie de 1892,, et il les soumit, en cette circonstance, au jugement du public.
Sa confiance ne fut pas déçue. La plus haute des récompenses honora son œuvre ; car le titre de membre du jury de l'exposition lui fut conféré, et il reçut un diplôme de hors-concours.
11 eut les mêmes honneurs deux ans après, à l'occasion de l'exposition internationale du Livre»
Aux mêmes époques, rue de Vaugirard, dans les ateliers de MM. Rougeron et Vignerot, il fut fait un remarquable essai de tirage phototypographique d'un sujet polychrome dont il avait envoyé d'Alger le chromogramme négatif. C'était la copie d'une chromolithographie anglaise, caractérisée par la délicatesse et la beauté des carnations d'un groupe déjeunes femmes. Les trois cuivres, grainés à la résine, fournirent, sans
mise en train, une première épreuve que M. Klerjot offrit à la Société française de photographie, en sa réunion du 15 novembre 1892. On s'explique difficilement qu'en présence du résultat obtenu l'industrie parisienne ait ajourné, une fois de plus, l'adoption du procédé, abandonnant ainsi toutes les initiatives à l'étranger.
La détermination prise par Ducos du Hauron d'imprimer lui-même ses polychromies lui valut, dans une imposante circonstance qu'il nous reste à faire connaître, de pouvoir invoquer le meilleur des arguments, c'est-à-dire toute une collection de spécimens à l'appui de sa méthode de reconstitution des couleurs naturelles. Ce fut à l'Institut, le 1er juin 1891, qu'il apporta cette démonstration.
Elle était devenue indispensable.
En effet, peu de temps auparavant, une merveilleuse expérience, due à un des membres de l'Académie elle-même, avait fait faire un pas considérable à la photographie directe des couleurs ; M. Lippmann, grâce à l'évocation d'une loi physique de l'ordre le plus élevé, avait contraint la lumière incidente et la lumière réfléchie à fixer et immobiliser, dans l'imperceptible épaisseur d'une couche de gélatine au bromure d'argent, leurs franges d'interférence, et à dresser de la sorte un procès-verbal, forcé-
ment authentique et d'une haute magnificence \ des colorations reçues par la plaque sensible (1).
Le silence de Ducos du Hauron aurait été une
désertion.
Pouvait-il, lui, l'inaugurateur d'un mode de photographie des couleurs fondé sur un tout autre* principe scientifique, assister impassible et bouche close au légitime triomphe de la photographie interférentielle des couleurs ? Ne devait-il pas, tout en applaudissant à son tour à la découverte d'un illustre compatriote, revendiquer en faveur de sa propre invention la part de suffrages qui revenait à celle-ci ? N'avait-il pas le droit comme le devoir d'opposer à cette photographie interférentielle qui crée la couleur, mais qui ne la crée que sur une surface unique, cette autre photographie qui ne fait que la distribuer, mais qui la distribue réduite à trois types immuables, servant automatiquement à ses infinies manifestations et sur un nombre illimité d'exemplaires d'une même image ?
Il adressa donc à l'Académie des Sciences un mémoire contenant la description de son œuvre
(1) C'est en ces termes que Ducos du Hauron, dans son mémoire à l'Institut, définissait la conquête de M. Lippmann.
personnelle, et il accompagna d'une collection de spécimens cet écrit qui avait pour titre : Photographie des couleurs, reproduction photomécanique des couleurs en nombre illimité d'exemplaires.
Parmi tous les compliments de bienvenue qui honorèrent sa communication, le plus précieux pour lui, le plus réconfortant, ce fut le témoignage, tout à la fois scientifique et chevaleresque, de l'adversaire qu'il rencontrait en cette noble lutte. Par l'élévation bien connue de son caractère, par la hauteur même et le retentissement de sa découverte, réminent professeur de la Sorborme échappait à toute suspicion de partialité. Prié d'émettre une opinion au sujet du conflit, plus apparent que réel, des deux systèmes,, voici quelle fut la réponse de M. Gabriel Lippmann à L. Ducos du Hauron :
« 4, carrefour de POdéon.
« Monsieur.
« Je vous remercie d'avoir bien voulu m'adresser votre travail. J'aurai grand plaisir à voir lundi les épreuves dont vous me parlez.
« Votre belle et ingénieuse invention m'est connue depuis longtemps, comme à tout le monde, je pense. J'ai eu l'occasion d'en vérifier
îe principe, en opérant comme il est dit dars votre note de la page 9, et j'ai réussi, pour deux ou trois objets, à reconstituer les couleurs avec une rare perfection, même le blanc.
« Je pense d'ailleurs comme vous, Monsieur, que pour la multiplication des épreuves, un procédé par impression, tel que îe vôtre, sera toujours infiniment plus commode qu'un procédé qui fait à chaque fois intervenir la lumière.
« Je souhaite donc, Monsieur, que vous continuiez de développer votre invention avec l'énergie et le talent que vous y avez mis jusqu'ici. Ce n'est pas, je le crains, mon expérience qui viendra de sitôt vous faire concurrence dans k pratique.
« Veuillez recevoir, Monsieur, etc.
« G. Lippmann.
« 29 mai 1891. »
À la fin de Tannée 1896, L. Ducos, après un séjour de douze ans en Algérie, a filé sa résidence à Paris.
Savants et artistes, tous ceux qui, à distance, s'étaient intéressés aux progrès de son œuvre, lui ont fait un accueil dont il a été profondément touché.
La Société française de Photographie et la Société d'encouragement pour l'Industrie nationale ont honoré sa carrière, toute de dévoûment à la Science française, par de hautes récompenses, l'une en lui décernant la médaille Janssen 1896, l'autre en lui attribuant le prix Giffard 1897.
M. Wallon, dans le rapport qu'il a déposé à la première de ces deux sociétés, au nom de la commission chargée de présenter un candidat pour la médaille fondée par M. Janssen, a fait ressortir l'importance de la découverte de Ducos du Hauron.
<c Son nom, a-t-il dit, restera invariablement lié, dans l'histoire de la Photographie, à celui de Ch. Cros...
« Ch. Cros est mort, et nous ne pouvions diviser la récompense ; nous avons voulu du moins en partager l'honneur.
« Messieurs, votre commission a vu, dans le choix qu'elle vous propose de faire, autre chose encore.
« Depuis quelques années, il tend à s'établir à l'étranger, mais surtout en Allemagne, une fâcheuse habitude. On cherche à restreindre le 715 4
rôle si grand qu'a joué notre pays dans l'histoire de la Photographie. A lire aujourd'hui les journaux photographiques allemands, il semble que la méthode indirecte de la photographie des couleurs ne date que d'hier. Une discussion assez vire s'étant élevée à ce sujet entre l'Angleterre et l'Allemagne, celle-ci tenant pour le docteur Selle, et celle-là pour M. Ives, on ne voit pas que, dans les articles qu'elle a suscités, les noms de Gros et de Ducos soient une seule fois prononcés ; il en est de même de divers manuels récemment parus, A Daguerre et àNiepce on oppose un docteur Schulze, à M. Lippmann, Zenker ou, Otto Wiener.
« L'occasion nous a paru bonne pour que la Société affirmât solennellement les droits de la Science française, et sa volonté de défendre le patrimoine confié à sa garde.
« La découverte de la méthode indirecte est, quoi qu'on en dise, purement française... •
(Suit l'indication des documents justificatifs, celle notamment des brochures publiées en 1869, séparément, par Ducos et Ch. Gros.)
« Dans les deux brochures, la question est traitée de façon complète ; les modifications apportées depuis au procédé, soit en France soit à l'étranger, y sont prévues de façon nette ; même la méthode inventée l'an dernier par M. Joly, de
Dublin, se trouve presque entière dans le premier mémoire de M. Ducos.
« Les écrivains vraiment autorisés ont d'ailleurs reconnu les droits de nos compatriotes.
« la méthode indirecte de la photographie
en couleur^ naturelles, dit J.-M. Eder, procédé découvert en même temps et à l'insu l'un de l'autre par Cros et Ducos. Tandis que Cros se contentait de faire connaître la théorie du procédé, Ducos du Hauron a cherché à la rendre pratiquement utilisable.
« Et M. W. Vogei, proposant une modification à la méthode, reconnaît que les travaux de Ducos du Hauron ont ouvert une voie nouvelle.
« En même temps que sa note explicative, celui-ci communiqua à la Société deux épreuves en couleur. Il en envoyait toute une série à l'Exposition universelle de 1878, photographies d'après nature ou reproductions de peintures; nous en avons revu et admiré quelques-unes à l'Exposition du Champ-de-Mars, en 1892.
« Des progrès ont été réalisés, surtout depuis la découverte des préparations antichromatiques: à ces progrès mêmes nos deux compatriotes ont eu leur part ; nous ne contestons pas celle des autres. Mais la découverte elle-même, nous vous iieniandons de la revendiquer hautement aujourd'hui en remettant à M. Louis Ducos du Hauron
la médaille qui, lorsqu'elle fut attribuée pour la première fois^ il y a deux ans, servit à consacrer les magnifiques travaux de notre président, M. Lippmann, sur cette même question de la photographie des couleurs (1). »
De son côté, M. Davanne., au nom du comité qui avait à proposer à la Société d'encouragement pour V Industrie nationale un titulaire du prix Giffard 4897, a prononcé une chaleureuse apologie de l'œuvre de Ducos du Hauron.
Le rapport de M. Davanne fait ressortir combien cette œuvre, méconnue tout d'abord, a pris d'importance, au cours des dernières années, à raison des progrès accomplis, d'une part, dans
(1) Bulletin de la Société française de Photographie du 15 avril 1897. — Ce bulletin, dans son numéro du 15 novembre suivant, contient une communication additionnnelle présentée par M. Wallon en réponse à une note dans laquelle M. Ives, de Philadelphie, avait cru pouvoir opposer à Cros et à Ducos du Hauron une prétendue antériorité : M. Ives faisait résulter cette antériorité d'une expérience faite le 17 mai 1861, à la Royal Institution de Londres, par l'illustre physicien J.-Clerk Maxwell. M. Wallon établit que Maxwell n'avait abordé le problème que dans un cas particulier et particulièrement simple, que d'ailleurs son expérience, aux termes mêmes du procès-verbal qui en fut dressé, n'avait pas réussi, et que nulle part, dans cette expérience, Maxwell n'avait fait allusion au principe de Y antichromatisme, essentiel à la solution du problème général, principe qui fut énoncé pour la première fois par les deux Français sus-nommés.
les préparations dites orthochromatiques, ou isochromatiques, ou bien encore panchromatiques et, d'autre part, dans la transformation d'une photographie en typogravure à l'aide des réseaux dont remploi fut conseillé et démontré par Berchtold dès l'année 1859.
« L'inventeur vint trop tôt, dit M. Dayanne parlant de Louis Ducos ; son invention théorique remonte à 1862 ; le brevet d'application pratique est du 23 novembre 1868... Les procédés de gravure et de lithographie photographiques étaient encore dans l'enfance, promettant pour l'avenir; mais il fallait produire, bien difficilement alors, les trois planches encrabîes pour l'impression ; on les obtient couramment aujourd'hui ; l'inventeur, M. Ducos du Hauron, suivait ces perfectionnements nouveaux, les adaptait à son œuvre, faisait, sans compensation, des sacrifices d'autant plus grands que son avoir était modeste, et cependant les siens, son frère, magistrat à la Cour d'Alger, l'encourageaient à poursuivre l'application de son invention et l'aidaient de leur mieux. Lorsqu'enfin les procédés d'orthochromatisme permirent de faire rapidement les clichés,, quand les méthodes de photogravure, de photocollographie donnèrent les résultats actuels, les brevets étaient périmés, les ressources étaient épuisées et l'inventeurvoit main-
tenant d'habiles opérateurs utilisant ses procédés, annonçant avec réclame et s'attribuant l'invention de la photographie des couleurs, tandis que. désarmé, il ne peut qu'assister sans profit à la réalisation de son œuvre et quelquefois aux manœuvres qui la présentent comme une invention nouvelle.
« Quel est, actuellement,, pour tous, le résultat pratique de ces longues et ruineuses recherches?
« C'est l'emploi de l'analyse des couleurs par les écrans pour toutes les reproductions de sujets colorés, c'est l'impression polychrome de tous genres par la gravure en relief et en creux, par la lithographie, aidées l'une et l'autre par la photographie, c'est une facilité plus grande && répandre dans le public des reproductions d'aquarelles, de tableaux, etc., de produire des facsimilés comme ceux que les éditeurs produisent en France et à l'étranger, c'est l'illustration en couleurs pour les livres d'art et de science devenue facile par l'emploi des procédés typographiques, en combinant les méthodes anciennes (1868) de Ducos du Hauron pour les couleurs et celles de Berchtold (1859) pour les réseaux ; c'est, comme nous le disions au début, une révolution dans l'art des impressions illustrées. » (1)
(1) Bulletin de la Société d'encouragement pour V Industrie nationale, juillet 1897.
Je crois avoir pénétré la pensée du lecteur qui a bien voulu suivre avec quelque attention la dernière partie de ce récit. Pour sûr, il est persuadé que j'ai commis un oubli. Nous sommes en un temps où rien ne se passe en France sans que l'Etat s'en mêle. Le lecteur désire donc savoir quel a été le rôle du Gouvernement dans les conjectures dont je viens de rendre compte, et il m'en veut quelque peu, je le parie, de n'en avoir soufflé mot.
Ce reproche part d'un bon naturel, et mon silence, en ce qui concerne l'Etat français peut, de prime abord, ressembler à de l'ingratitude.
En effet, dans toutes les pages qui précèdent, il n'a été question que d'inventions françaises de premier ordre, solennellement revendiquées au nom de la France par les société savantes françaises à rencontre d'injustes prétentions bruyamment formulées par l'étranger. Il s'agit d'une famille française qui, chaque jour, depuis >jn tiers de siècle, dans un élan continu de
patriotisme, lntte contre vents et marées, épuise ses ressources, brave jusqu'aux sarcasmes, sacrifie son repos, son temps, son bien-être, ses légitimes ambitions pour soutenir les travaux d'un Bernard Palissy dont elle est fière : est-il vraisemblable que le Gouvernement français, si renommé pour la magnanimité de la protection qu'il prodiguait jadis à tous les promoteurs du progrès, n'ait pas donné signe de vie, qu'il soit resté indifférent, comme aurait pu le faire l'entourage du roi Béhanzin, au bruit des applaudissements que le monde scientifique donnait, ces temps derniers, k l'œuvre éminemment nationale de Louis Ducos du Mauron ?
Une pareille indifférence ne se conçoit pas. Elle est impossible. Et c'est pourquoi, m'inclinant devant les reproches du lecteur, je fais amende honorable. C'est vrai, j'ai eu tort de ne pas parler de la haute intervention de l'Etat.
Il est intervenu, sinon par de grands actes, du moins par des intentions dont il convient de lui savoir gré.
Sans doute les intentions ne suffisent pas toujours, et l'on a pu dire que l'enfer est pavé de bonnes intentions ; mais, sans vouloir nous constituer juge du plus ou moins de fondement de ce proverbe, il n'est que juste de rendre témoignage à la vérité. Voici donc ce que le Ministère
des Beaux-Arts a eu l'intention de faire en faveur de l'inventeur de la photographie indirecte des couleurs.
Au printemps de Tannée 1897, pendant que s'accomplissait dans les bureaux de ce ministère, en prévision des récompenses du 14 juillet, la formation des dossiers des aspirants, plus nombreux que jamais, aux palmes académiques, Louis Ducos fut avisé qu'on avait résolu de le palmer académiquement, et il reçut l'invitation de se présenter, pour cet objet, au Ministère des Beaux-Arts, puis à la Mairie des Batignolles.
Il déféra scrupuleusement à l'un comme à l'autre de ces deux rendez-vous. On lui fit un accueil des plus flatteurs. On parut même s'étonner que sa boutonnière ne portât pas déjà quelque signe de l'estime très particulière en laquelle le Gouvernement tenait ses travaux. A cette gracieuse observation il répondit, non sans quelque malice, que les susdits travaux avaient, d'année en année, dévoré son temps à tel point qu'il ne lui en était pas resté pour solliciter, lui, le photographe des couleurs, un ruban d'une couleur quelconque.
Sur ce, il se retira, bien convaincu qu'il allait être du nombre des élus après avoir été du nombre des appelés.
Or, le 14 juillet et les jours suivants et utiles
étant advenus, ce fut le cas de se dire, de l'un à l'autre, dans tout l'entourage de l'inventeur I « Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir? » On eut beau regarder, on ne vit apparaître ni palme ni diminutif de palme, ni même image de palme obtenue par les rayons X.
De même que tous les siens, il a bien ri de \aii mystification. Elle était, il faut le reconnaître,^ des mieux réussies. Elle s'explique d'ailleurssans qu'il soit nécessaire de chercher longtemps le mot de l'énigme. Les rubans, quoique nombreux, ne sont pas en nombre illimité. Le renou-I veilement de la Chambre était proche. Dans iM monde électoral, Louis Ducos a toujours passé, àl bon droit, pour une quantité négligeable.
Le 1er février 1897, M. Charles Mendel, direc-| teur de la Photo-Revue, publiait un article où ilf manifestait, à propos d'une affaire criminelWl dont retentissait alors toute la presse européenne, son grand étonnement de ce que, en plein Paris,! à la veille du xxe siècle, un juge d'instruction | eût recours à des procédés surannés, intermina- 1 bles et conjecturaux d'expertise, au lieu dei demander des résultats prompts et sûrs à lai science en profitant des derniers progrès.
Il s'agissait de l'affaire de X enfant martyr. 1 M. Mendel se plaignait de ce qu'on eût fait
appel au talent et surtout au dévoûment d'un aquarelliste mis aux prises, pendant des semaines, avec la rebutante difficulté de traduire par sa palette les moindres nuances des plaies du cadavre de cet enfant, et il faisait ressortir combien c'était chose étrange qu'aucun laboratoire n'eût été institué en France pour une application officielle de la photographie dite en trois couleurs, dont on pouvait voir de très suggestifs spécimens en divers recueils périodiques.
Ducos du Hauron ayant été nommé dans cet article, jugea utile de redresser une erreur de détail qui s'était glissée dans la définition de son apport à la science française comme auteur du système de polychromie photographique préconisé par M. Mendel. Il adressa donc à la Photo- Revue une lettre rectificative.
Non seulement M. Mendel inséra dans son recueil (numéro du 15 février 4898) îa lettre de Ducos du Hauron, mais il accompagna cette lettre d'un second article, consacré à célébrer les découvertes du réclamant. Il rappelait, en termes éloquents, les péripéties, les disgrâces du sort, les cruelles difficultés qui avaient empêché cet inventeur de donner personnellement à son invention la consécration pratique et industrielle dont elle était digne et, dans la plénitude d'une initiative que l'inventeur n'oubliera jamais, le
distingué directeur de la Photo-Revue déclarait ouvrir les colonnes de son journal à une souscription pour rendre hommage, était-il dit, aux travaux de Ducos du Hauron et pour l'aider à
poursuivre ses recherches.
Cinquante ans auparavant, les amis de la photographie avaient entrepris une souscription analogue en faveur de Daguerre... Le modeste savant venu d'Algérie ne pouvait qu'être infiniment flatté de l'hommage provoqué par M. Mendel. Au bout de quelques jours, cette ovation, qui a laissé au cœur de celui qui en fut l'objet la plus vive gratitude a l'égard de chacun des manifestants, se transforma tout a coup en prenant des proportions inattendues.
Ce fut à l'occasion de la remarquable exposition de photographie ouverte à Roanne au printemps de 1897 : une tombola importante y fut organisée, en effet, pour honorer les travaux de l'inventeur de la photographie en trois couleurs et pour l'aider à les poursuivre.
Une lettre de M. Boyer, secrétaire du Photo- Club Roannais, insérée dans la Photo-Revue (numéro du 13 avril 1897) ne tarda pas à faire connaître que le placement des billets s'accomplissait à souhait et que de nombreux lots avaient été offerts par le Commerce et l'Industrie.
On allait procéder au tirage lorsque, dans le
fatras des vieilles lois ou ordonnances démodées qui ont survécu, à force d'insignifiance et de manque d'intérêt, aux orages politiques et aux nombreux changements de régime, la bureaucratie des ministères est allée cueillir un texte qui, paraît-il, avait formellement prévu et prohibé le tirage de la dite tombola. En conséquence, et par ordre, les deniers et les lots ont fait retour à MM. les souscripteurs et à MM. les donateurs.
C'était pour la troisième fois que, dans sa vie d'inventeur, Ducos du Hauron avait affaire avec cette administration française que le monde nous envie.
Ce qui s'est passé alors va servir d'épilogue à toute cette histoire :
Deux hommes de cœur, MM. Auguste et Louis Lumière,, ont, en quelque sorte, couvert du manteau de Noé ce qu'il y avait de piteux, d'attristant et d'inepte dans les façons d'agir des mandarins du Gouvernement vis-à-vis du plus méritant des gouvernés. Ils n'ont pas voulu que celui-ci fût victime de celui-là. Sans bruit, sans ostentation, tout au contraire dans le plus profond mystère, prenant à leur charge ce que l'Etat aurait dû faire ou laisser faire, ils ont adressé à celui dont on vient de lire les trop nombreuses tribulations — où la note gaie n'est pas toujours absente — l'ample équivalent des
fonds que la tombola prohibée devait assurer à la continuation de ses patriotiques travaux. Ces deux hommes de cœur comptaient sur le secret : l'inventeur ni sa famille n'ont eu la force de le garder. Pour le bien général n'est-ce pas chose excellente qu'aux nombreux actes d'égoïsme et de platitude qui déshonorent cette fin de siècle on oppose, par moments, des exemples dont elle ait le droit de s'enorgueillir ?
Manuel (le Pîiotoppîiie aux trois couleurs