‹ La photographie, est-elle un art?Chapitre 13 sur 18 · UNE RÉACTION IDÉALISTE · texte numérisé non relu

UNE RÉACTION IDÉALISTE

Où tend ce mouvement d'art en photographie et quelle crainte ou quel espoir pour Tidéalisme doit-il nous donner ? Pour le bien démêler, (et quelle évolution singulière il marque dans l'esprit de ses auteurs), il faut se rappeler ce qui l'a immédiatement précédé. Il y a quelques années, nous avons vu de savants photographes, armés d'une grande quantité de documents, venir vers nos artistes et leur enseigner leur métier. Ils avaient Gravure de Maugc. iuvcuté, pour surprcudrc la nature, des instruments

très astucieux et très prompts : des disques percés de fenêtres qui tournaient très vite et prenaient des centaines de vues successives d'un homme avant qu'il eut dit : ouf! Puis des boites où ils enfermaient des guêpes dont ils avaient doré le bout des ailes pour enregistrer la trajectoire qu'elles décrivaient en volant; des revolvers et des fusils objectifs qu'ils braquaient sur les oiseaux, — ils l'eussent fait sur des anges! — non pour les tuer, mais pour savoir quels mouvements disgracieux ils faisaient dans les

airs et pour ôter ainsi à leurs images plus que la vie, la beauté 1 En guise de gibecière, ces étranges chasseurs portaient, en bandouHère, une boîte « à escamoter », contenant des plaques de rechange. — Déjà un médecin de Boulogne avait imaginé de photographier les manifestations des divers sentiments humains qu'il obtenait artificiellement par des applications électriques sur la face insensible d'un malheureux malade d'hôpital^ et il avait ainsi démontré que le Laocoou du Vatican ne remuait point du tout les muscles qu'il fallait pour exprimer la douleur. — Nos chronophotographes, eux, démontrèrent de même que, chez les grands maîtres, les chevaux n'avaient jamais galopé congrûment, ni les hommes couru avec vérité, ni les femmes dansé avec sincérité, et certainement pas une colombe venant vers l'arche, ni un Saint- Esprit planant sur Dieu le Père, ni un archange, ni un séraphin, ni un chérubin voletant dans nos vieilles peintures ne pouvaient résister à leurs redoutables investigations. Tous, à la vérité, n'allèrent point aussi loin, ni ne s'égarèrent en des conclusions si hâtives, et pour ne citer que M. le D'' Marey, l'éminent directeur de la Station physiologique, il se contenta de dire : « Dans l'infinie variété des attitudes que montre la chronophotographie, suivant les phases d'un mouvement, il en est certainement plusieurs que les artistes pourraient accepter sans enfreindre les lois d'esthétique ». Mais combien de critiques n'imitèrent point cette modération et proclamèrent qu'une ère nouvelle avait sonné! L'art avait ignoré le mouvement : la science allait le lui expliquer.

Quelques artistes écoutèrent ces suggestions, et aussitôt tout s'arrêta. On ne vit plus que des chevaux dans des attitudes d'immobilité absolue et un peu ridicule, des hommes plantés sur un pied, des oiseaux en plomb, encapuchonnés dans leurs plumes. Rien de plus faux ne parut sur les toiles ou sur les socles que cette scientifique et photographique vérité. On s'étonna, on s'indigna, on discuta longuement. Enfin, on s'avisa d'une idée assez simple : c'est que la science est une chose et que l'art en est une autre ; et que, s'il y a une vérité pour l'esprit, il y en a une autre pour les yeux qui n'est point la même et qui, en art, importe seule. Fromentin et bien d'autres l'avaient dit, mais il parait qu'il est des évidences qu'il faut qu'on découvre et des portes ou^'crtes qu'il faut qu'on enfonce.

Ici, la vérité que découvre la science est une vérité de détail ; la vérité que découvre l'art est une vérité d'ensemble. Quand le chronophotographe nous apporte une épreuve où il a noté l'une des mille phases dont se compose un mouvement, nous lui répondons : « Ceci est une partie du mou\'ement. — ce n'est pas le mouvement. Il est très vrai que, dans un m()U^■emcnt, il v a l'attitude que \'ous avez découverte, mais il est non moins \'rai qu'il v en a dos centaines d'autres et que c'est la résultante de toutes ces aililudes, — chacLuie

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immobile durant un instant de raison, — qui forme ce qu'on appelle le mouvement. Mes yeux ne perçoivent qu'un ensemble; votre appareil ne perçoit qu'une partie. Qui décidera qu'il perçoit la vérité, et que ce sont mes yeux qui sont dans l'erreur? Qui décidera que la vérité d'ensemble ne signifie rien et que rien ne vaut hors la vérité du détail? Dire qu'on voit mal parce que, dans un mouvement, on ne voit qu'un ensemble d'attitudes, cela revient à dire qu'on

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