ALEXANDRE. — LE DE FI LÉ
Gravure de Malv.uix et C".
entend mal parce que, dans un orchestre ou dans un chœur, on n'entend qu'un ensemble de sons? Mais le plan du musicien est que vous entendiez l'ensemble des sonorités. Pourquoi le plan de la nature ne serait-il pas que vous voyiez l'ensemble du mouvement? Que penseriez-vous d'un savant venant, au moment où nous écoutons un chœur à l'Opéra, nous dire : « Voici un instrument très précieux qui va vous permettre d'entendre, non plus l'ensemble de cette musique, mais chaque voix et chaque instrument l'un après l'autre. Entendez cette voix, elle fait : ah ! ah 1 ah ! et celle-ci: oh ! oh! oh ! et cette autre un son filé... Maintenant vous connaissez ce chœur. Vous n'en aviez auparavant qu'une idée confuse et erronée. C'est la grossièreté de votre ouïe qui fait que ces sons se confondaient en un tout que les ignorants appellent harmonie. Dissociez chaque partie, et vous aurez le vrai sens de cet opéra... »
Ainsi du mouvement. L'œil de Tobjectif instantané est comme une oreille qui n'entendrait qu'une partie à la fois dans un orchestre. Il voit très bien une des attitudes successives dont se compose un geste, mais il ignore le geste et accomplit ce prodige de saisir, dans le mouvement, l'immobilité 1 Une preuve
R. DEMACHY. — MATINEE d'aUTOMNE.
Gravure de Maugc.
topic[ue nous est donnée par la photographie instantanée d'une roue de voiture. L'œil humain, en voyant une roue, s'aperçoit fort bien si elle tourne ou non. L'instantané, lui, n'en sait rien. Que la roue tourne avec la vitesse d'un phaéton trauié par un cheval au grand trot, ou bien qu'elle soit immobile dans la remise, l'appareil instantané nous en donne exactement la même image ( i ). Comme il va aussi vite, plus vite même que la roue, elle lui semble toujours immobile. Ce tremblement, cette titillation des lignes, des rais qui avertissent nos veux, n'existent point pour lui. Il n'en compte que mieux les rais delà roue, mais il
(i) Voir, par exemple, dans V Annuaire général et international de Photographie pour 1896, la Diligence à Llandudno, négatif de M. Edgar Pickard, et Fcprcuve d'une voiture passant sur la place de la Concorde, p. 64, et, ici même, la roue de l'omnibus passant sur la place de la Concorde dans la Matinée d'automne, de M. l^emachy.
oublie qu'elle tourne. Il perçoit bien une vérité, mais il y a une autre vérité qu'il ne perç(^it pas; — et c'est justement celle dont TArt a besoin.
C'est que l'objectif voit autrement que notre œil. Il est tantôt plus et tantôt moins perspicace. Il détaille parfois mieux et confond parfois bien davantage. Il découvre, avant le médecin, des taches d'éruption sur un visage qui paraît sain, mais il commet les plus lourdes bévues sur la qualité des étoffes. Comme le dit très bien M. Puyo : « Son analyse implacable reste superficielle et s'en tient aux apparences; bien plus, ces apparences mêmes, l'objectif tend naturellement à les magnifier, et bonnement il se laisse éblouir par l'éclat faux des strass, par les reflets trompeurs des satinettes et des velours de coton... C'est ainsi que, par une réunion patiente de laissés pour compte et de coupons avariés, le photographe peut rassembler, sans grands frais, des décors et des costumes qui prennent sur ses épreuves un aspect véritablement somptueux. » Admirable pour déterminer les inflexions de l'aile d'un macroglosse ou de la nageoire d'un hippocampe, la plaque photographique ne peut nous renseigner, aussi bien que l'œil, sur la tonalité de l'air où vole cet insecte, ni de la mer où vit ce poisson. Et c'est précisément parce qu'elle est, selon le mot de Janssen, a la rétine du savant » qu'elle n'est pas celle de l'artiste.
Aujourd'hui, les photographes l'ont compris. M. Puyo avoue, à propos de la mise au point, que « l'œil a une faculté d'accommodation très supérieure à celle de l'objectif». Ces novateurs abandonnent les prétentions des chronophotographes. Ils ne veulent plus que la machine enseigne l'œil. Ils contrôlent les résultats de la machine avec l'œil et repoussent ceux que l'œil n'approuve pas. Ils ne prétendent plus réformer les lois de l'esthéticiue : ils ambitionnent de s'y soumettre. M. Alfred Maskell, qui est le chef de la jeune école en Angleterre, le dit expressément : « Notre mouvement peut être considéré comme une ten-